‹ Le voyage au ParnasseChapitre 26 sur 49 · CKL · texte numérisé non relu

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Ce monde fictif, mais sans prestige, ne disait rien à l'imagination, rien au cœur; mais il était la fidèle et vivante image de la décadence morale qui fut si longtemps mas-

3uée par le servilîsme et la flagornerie, sous es oripeaux de théâtre. Rien n'était vrai, dans cette société d'acteurs, toujours en scène, que la perversion des grands et la misère des petits. La littérature se ressent inévitablement de l'état social. Aussi ne faut-il pas chercher le naturel et la vérité dans la littérature du dix-septième siècle ; elle est toute d'apparat, hormis les productions de trois ou quatre écrivains qui, en dépit des circonstances, furent assez forts pour répondre à la vocation de leur génie. Combien ce grand siècle avait besoin de Molière et de la Fontaine! Vivant au milieu d'une société hypocrite, où tout était de convention, ces deux rares esprits comprirent que les œuvres d'imagination ne sont viables que par la vérité. Il fallait mettre les sentiments à la place des aventures, et des hommes a la place des héros, en peu de mots, revenir au vrai et au réel, hors desquels tout est laid et monstrueux. C'est ce qu'ils firent en maîtres, reprenant fort a propos la tradition rabelaisienne.

Le dix-septième siècle ne comprenait point Rabelais. Remarquez comment ce grand homme est traité par la Bruyère. Et pouvait-il, cet écrivain académique et maniéré, qui passe sa vie & polir un livre et à friser des phrases, goûter et pénétrer à fond cette

œuvre colossale qui est proprement la Itible de la Renaissance? Érasme et les humanistes, Luther et les réformateurs me semblent nains à côté de ce géant. Contemplez ses conceptions, qui vous paraissent bizarres et monstrueuses; plongez-vous dans ce milieu où il vivait, et qui représentait assez bien le chaos, et soyez attentifs à son rôle. Comme il éclaircit les ténèbres! comme il débrouille la coufusïon! comme il souffle sur ce monde fantasmagorique 1 D'une main il chasse les nuages amoncelés, et de l'autre il affermit le sol et l'aplanit, afin que les plus faibles puissent s'y tenir el marcher d'un pas ferme. Aux visions maladives, aux illusions funestes, disons le mot vrai, aux hallucinations de son temps, il oppose la réalité, la matière sous toutes ses formes; il convie les hommes à un banquet, à une orgie, si l'on veut. Mais nul n'est exclu de ce festin plus qu'homérique, où l'on sent la vie circuler comme le sang dans la chair.

Ce Titan remue des montagnes, il les entasse sans effort pour lester ce ballon de l'idéal qui emportait l'humanité dans les espaces.

Certes, un tel homme devait honnir les abstracleurs de quinlescence; aussi n'ya-t-il point dans ses écrits la moindre goutte de cette liqueur narcotique et délétère. Rabelais est pour moi l'incarnation du sens commun dans la réalité des choses. Nul ne s'est avisé de les comparer, lui et Cervantes. Ils se ressemblent pourtant et par bien des

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