‹ Le voyage au ParnasseChapitre 29 sur 49 · CX.LIV · texte numérisé non relu

CX.LIV

tel succès. La pastorale, genre faux, tomba naturellement dès l'apparition de ces récits courts et vifs dont Cervantes lui-même a laissé des modèles achevés dans ses inimitables nouvelles. Mais le faux et l'absurde ne pouvant plus s'étaler dans les ouvrages d'imagination, destinés à la lecture, s'étaient réfugiés au théâtre , et le théâtre était une citadelle inexpugnable. Le peuple y régnait en maître. C'était la son forum et son agora, et il s'agissait avant tout, pour les dramaturges, de plaire a cette foule avide d'émotions et de spectacles extraordinaires. Le vulgaire trouvait satisfaction : les directeurs s'entendaient a merveille avec les auteurs pour donner au public des représentations impossibles. Les inventions les plus goûtées étaient celles qui s'écartaient le plus de la réalité. Quant à la vraisemblance, on ne s'en préoccupait pas le moins du monde, et lorsqu'un dramaturge taillait une pièce dans un sujet historique, son premier soin était de travestir l'histoire et de fausser la tradition. Aussi, dans ce théâtre, que les critiques de l'Allemagne proclament éminemment national, il n'y avait de réellement national que la barbarie de la conception, de l'exécution et de la mise en scène, et le mépris et l'ignorauce de toute règle.

Nous avons la poétique du genre, telle que l'a écrite Lope de Vega, pour justifier sa méthode dramatique. Le fécond dramaturge déclare en substance qu'il connaît les règles de l'art, mais qu'on ne gagne â les observer

ni réputation ni argent, parce que l'usage est plus fort que ta raison. Il convient que le vulgaire ne se niait qu'aux pièces absurdes, et il prétend qu'on doit le servir selon ses goûts, puisqu'on le fait payer. Il faut être barbare pour complaire au public :

Yo escribo por el arte que inventaron Los que et vulgar aplauso prête nu i e ron ; Porque, como las paga el vulgo, es justo Hablarle cnuecio para darle gusto.

Avec cette belle théorie, et fort de sa popularité, Lope de Vega ne considère que le succès, et tout en confessant que ses pièces de théâtre, sauf cinq ou six , sont des compositions monstrueuses, il en accepte la responsabilité, * car, dit-il, les œuvres qui pèchent contre la justesse peuvent plaire par cela même » :

Porque fuera de seis, las demàs todas Pecaron contra el arte gravemenle.

Sustento, en fin, lo que escribi, y conozco Queaunque fueran mejor, de otra mariera, No tuvieran el gusto que ban lenido, Porque à veccs lo que es contra lo justo Porta jnisma razoD i!eleita el gusto.

Enfin Lope de Vega reconnaît la toute-puissance du parterre, la suprême autorité du peuple, qui était en effet, en Espagne, le maître au théâtre, comme il l'était au cirque sous les empereurs romains,

Y que es forzoso Que el vulgo cou sus ieyes establezca La vil quimera desle inonstro comico.

La poétique de Lope de Vega, très-ressemblante, en plusieurs points, à celle dont nous avons présenté un résumé dans les premières pages de cette étude, la poétique de Lope de Vega parut en 1602. Il faut la connaître, pour saisir toutes les intentions el les finesses de la virulente critique du théâtre espagnol, que Cervantes a faite de main de maître, par la bouche du chanoine de Tolède (Don Quichotte, 1" partie, ch. xlviii). Remarquons, à ce propos, que toutes les fois qu'il s agit d'une de ces exécutions capitales, qu'on appelle aujourd'hui des éreinlements, en argot littéraire, Cervantes fait intervenir un homme d'église : c'est le curé qui condamne au feu les livres de Don Quichotte ; et c'est un chanoine qui, après avoir signalé la pernicieuse influence d'un théâtre qui corrompt a la fois l'esprit et les mœurs, propose de créer un comité de censure pour les pièces dramatiques, ou du moins de les soumettre avant la représentation à un juge compétent, por el riguroso examen de quien lo entiende.

Cette critique du théâtre contemporain est reprise et, s'il est possible, plus vigoureusement accentuée, dans la préface des Comédies et intermèdes, qui est une des plus belles et des plus curieuses pages de l'histoire littéraire de l'Espagne.

La critique de Cervantes portait sur tous les genres de littérature, et même sur les plus modestes. Lorsque Bon Quichotte fait sa tournée dans une grande imprimerie de Barcelone (II e part., ch. uni), l'auteur profite de

l'occasion pour dire son mot sur quelques ouvrages récents, et notamment sur la prétendue continuation.de son immortel chefd'œuvre par Avellaneda; et il se moque à son aise et avec son ironie habituelle de la platitude des traductions. Les ouvrages italiens étaient alors à la mode en Espagne, comme, de nos jours, les ouvrages français, et, comme de nos jours, il y avait abondance de ces traducteurs mercenaires, qui traitent à forfait avec les libraires et qui travaillent à la diable, déshabillant sans pitié l'auteur qu'ils traduisent, pour le vêtir ridiculement. La corruption profonde et peut-être irrémédiable de la langue espagnole contemporaine est en grande partie du fait de ces traducteurs à gages, qui, sans conscience, sans discernement, se bâtent de mettre en circulation, dans un jargon inqualifiable, des productions médiocres et le plus souvent de bas aloi, de ces livres sans nom, que les entrepreneurs font fabriquer pour la consommation d'un public peu délicat. Le traducteur que Cervantes met en scène, et qui passe sa vie à traduire des bagatelles, c'est-a-dire des riens, ce traducteur n est qu'un sot; mais il ne laisse pas pour cela de gagner gros à son métier.

Cervantes ne pouvait descendre plus bas dans la critique littéraire, à moins de s'arrêter a ces informes produits de la Muse populaire que les auteurs de bas étage, les sacristains et les aveugles , vendaient a la foule des rues, pour quelques menues pièces de monnaie. Son génie observateur n'a pas dé-

daigné de s'abaisser jusqu'à cette sentine de la littérature, et dans son Voyage au Parnasse il s'est souvenu de celte poésie in6me et populacière qui hante les cabarets et les mauvais lieux.

Mais avant d'aborder l'examen sommaire de ce poème burlesque et satirique , il convient de parler des animosités , des haines implacables qu'avait provoquées Cervantes, en appliquant sa prodigieuse sagacité et son incomparable jugement à l'appréciation de la littérature contemporaine.

L'histoire du chevalier de la Manche était avant tout un livre de haute critique littéraire, et il peut être inutile de le démontrer aux lecteurs réfléchis. Les Nouvelles abondent aussi en excellentes pages de critique. Il suffit de rappeler le dialogue des deux chiens de l'hôpital de la Résurrection de Valladolid, Scipion et Berganza; œuvre d'une grande portée philosophique, et qui est en même temps une satire très-fine des ouvrages d'imagination alors à la mode. Les historiens et les romanciers peuvent y apprendre d'un maître peut-être sans égal, comme conteur, l'art si difficile d'exposer et de narrer, en allant toujours droit au but, sans dissertations ni digressions intempestives. La triste et comique histoire du licencié Vidriera est remarquable par le nombre de ces réflexions profondes, rapides et justes, qui sont autant d'aphorismes littéraires. Dans la Gitanitla (l'original de la Esmeralda de Notre-Dame de Paris; la fameuse description de la cour des

Miracles est empruntée, sinon copiée, de la nouvelle de Rinconete et Cortadillo), dans cette description, qui n'a été ni surpassée ni égalée, de la vie des bohémiens, se trouve en germe la merveilleuse allégorie sous laquelle Cervantes a représenté la poésie, telle que la rêvait et la concevait son génie. Dans tous ses écrits, en un mot, sans parler des exemples, qui en font des modèles inimitables, il y a des règles, des préceptes, des théories, enfin des éléments suffisants pour composer un traité, sinon un code de haute critique littéraire. Je ne parle pas de l'histoire de Persilès et Sipismonde, où il y aurait encore à prendre, bien que ce roman soit avant tout un ouvrage philosophique, digne à tous égards d'un commentaire dans le genre de celui qu'a promis M. Diaz Benjumea.

Il nous suffit d'avoir signalé dans cette esquisse un des côtés les moins connus du génie de Cervantes. Ce grand écrivain était aussi un très-grand critique, et à ce titre il est le meilleur guide que l'on puisse choisir pour s'initier à la connaissance de la littérature espagnole de cette période si féconde, qui commence vers le milieu du seizième siècle et se prolonge jusqu'au premier quart du siècle suivant. 11 ne se faisait aucune illusion sur l'agitation stérile qui tourmentait les esprits, ni sur la facilité, le nombre et la multiplicité des productions littéraires dans tous les genres. Il s'effrayait au contraire de cette folle gymnastique intellectuelle et de cette

infinie multitude d'écrivains et de poètes qui se passaient à peu près tous de raison et de goût. Sauf quelques fortes lêtes, qui résistèrent au vertige, chacun se précipitait dans cette orgie littéraire, et chacun se proposait pour modèle l'homme heureux et envié qu'on s'accordait a proclamer le roi du théâtre et le maître des beaux-esprils.

Cervantes était, il faut le croire, au-dessus de l'envie et de la jalousie. Il confesse luimême, avec une noble ingénuité, qu'il ne connut jamais ces deux mauvais sentiments.

Et, de lait, il était trop fort et trop sûr de ses forces, pour être envieux ou jaloux du mérite le plus solide. Il est probable toutefois que son âme généreuse, et si passionnée pour la vraie gloire, ne pouvait comprimer un mouvement bien naturel de légitime dépit, en voyant au faîte des honneurs et de la réputation ce Lope de Yega , qui n'était à ses yeux qu'un prodige, un phénomène extraordinaire, une rareté et presque une curiosité. Il l'a qualifié excellemment, en l'appelant « el monstruo de naturaleza; » el il est à remarquer que, dans le Voyage au Parnasse, il s'est servi de cette expression si originale et si juste pour qualifier l'envie.

Lope de Vega, malgré les éloges qu'il était obligé de lui donner, pour ne pas aller trop directement contre le courant, était a ses yeux le mauvais génie el le vrai représentant de celte littérature sans frein m règle, qui ne s'inspirait que du caprice et de la fantaisie, qui se mettait a la remorque de la sot-

lise publique et aspirait à lu popularité par tous tes moyens, au détriment de sa dignité, et au mépris de ses devoirs et de sa mission. Le but de toute cette école d'entrepreneurs et de faiseurs (la collaboration était connue et très-fréquemment pratiquée) était avant tout de faire fortune, et la réputation, qu'on recherchait avidement, n'était qu'une condition pour mieux réussir dans ce commerce littéraire.

Cervantes lui-même en a fait la remarque dans la préface de la seconde partie de Don Quichotte, en répondant à cet indigne adversaire, qui, lui reprochant sa pauvreté comme un crime (paupertas mihi exprobatur, acceptwn philosopho crimen et ultro profitendwm, a dit noblement Apulée), se réjouis- sait de le priver de l'argent qu'il aurait pu gagner, en publiant lui-même la suite de son admirable roman. Reprenant avec enjouement cette passion du lucre, qui tenait lieu de talent a bien des écrivassiers, il remarque avec malice que le diable est bien fin, et qu'une de ses tentations les plus irrésistibles consiste à souffler à un homme l'idée de faire un livre, qui lui vaudra renommée et fortune « que bien sé lo que son tenlaciones del de* monio, y que una de las mayores es ponerle â un nombre en el entendimiento que puede componer y imprimir un libro con que gane tanta lama como dineros, y tantos dineros cuanta fama. >

Le nombre était infini de ceux qui succombaient à la tentation, poussés dans la

Page 1