CL1I
carrière des lettres, moins par leur vocation que par l'ambition de s'enrichir. L'intérêt et la cupïdiié étouffaient, non pas l'amour de la gloire, qui exclut toute passion basse, mais ce sentiment de dignité et de fierté que les hommes nés pour se distinguer du commun font passer avant leB satisfactions les plus légitimes. La réputation s'escomptait eu beaux ducats et en pensions, et ia renommée d'un auteur était en proportion de sa fortune. Lope deVega, le mieux renié des beaux-esprits, n'avait-il pas dit que le culte exagéré de l'art et de la poésie condamnaient l'artiste et le poète à mourir obscur et misérable?
Que quien con arte ahora las escribe, Muere sm fama y galardon.
El lui-même ne donnait-il pas l'exemple en môme temps que le précepte? Il convenait de bonne foi, devant une assemblée littéraire, que ses pièces ne pouvaient plaire qu'a, des barbares; mais, loin de les désavouer, il s'applaudissait de leur succès, parce qu'il y gagnait tanta fama como dineros, y tantos dineros cuanta fama. Il conciliait ainsi sa vanité d'auteur avec ses intérêts et son amour du faste.
Cervantes, d'un si noble caractère, gémissait et rougissait de cette prostitution de la littérature. Aussi n'est-il pas surprenant que cet esprit généreux ait accordé, sans hésiter, la préférence à la profession des armes sur la profession des lettres qui n'était alors qu'un vil métier. L'ancien soldat, fier de ses
blessures et de sa main mutilée, préférait hautement le service militaire, dont il n'avait rapporté cependant que de glorieux souvenirs sans la plus petite récompense, à cette servitude des gens de plume, réduits pour vivre et prospérer, à flatter les grandB et le peuple, h mendier la popularité ou des aumônes qu'on leur jetait sous forme de gratifications.
Cervantes, qui était né pour les choses de l'esprit, qui aimait avec ta passion du génie la poésie et les lettres, savait par expérience, que le culte désintéressé de l'art, ne mène à rien dans ce monde. Il connut l'extrême misère, et en vint peut-être à douter de sa gloire. Ennemi juré du charlatanisme littéraire qui triomphait autour de lui, incapable de fléchir le genou devant l'idole, trop grand pour s'humilier, trop fier pour ramper, et trop sincère pour dissimuler sa pensée, il ne fut d'aucune coterie, d'aucune confrérie, dédaigna constamment la camaraderie, et dans les dernières années de sa vie seulement, il entra dans la congrégation du Saint-Sacrement et dans celle du tiers-ordre de Saint- François, peut-être par un. sentiment de piété et par conviction religieuse, et peutêtre aussi pour se ménager un refuge contre les calomnies et les persécutions de ses ennemis.
Ce qui me porte à croire que la prudence le dirigea dans ces deux circonstances, encore plus que la religion, c'est une insinuation assez claire de son ennemi le plus im-
placable, ce faux Avellaneda, qui mit une préface à son absurde et graveleuse continuation de don Quichotte, à seule fin de prodiguer à Cervantes l'injure et l'insulte.
Avellaneda reproche aigrement à Cervantes, d'avoir offensé cet auteur dramatique, célèbre dans tous les pays, qui depuis tant d'années charme l'Espagne par ses innombrables et étonnantes comédies, conformes à la rigueur des règles qu'impose le public, et au respect de la foi et des mœurs que l'on doit attendre d'un ministre du Saint-Office'.
Le Saint-Office est rejeté à la fin de la phrase, comme une menace. Oser attaquer, même à mots couverts , indirectement et d'une manière générale, un prêtre, un membre de la Sainte Inquisition ! Quelle hardiesse! ou plutôt, quelle audace! Et quels droits avait la critique sur les œuvres d'un auteur dont l'inépuisable fécondité alimentait tous les théâtres de la nation I Evidemment ce pauvre Cervantes radotait ou cédait à un irrésistible mouvement d'envie. C'était l'opinion du faux Avellaneda. Après avoir indignement plaisanté sur la pauvreté de Cervantes, il lui reproche sa vieillesse, son
1. Ofender à mi, y pariïcularaente â quien tan justamente celebran las naciones mas extraderas, y la nuestra debs lanto, por haber emretenido honestlsima y fecundamente iantos afios los leairos de Espana con estupendas é inumerahies comédias, con el rigor de) arte que pitle el mundo, y con la seguridad y lirapieza que de un œinistro del Santo Olicio se debe esperar.
humeur chagrine, et tout en faisant de misérables jeux de mots, il l'accable des autorités des théologiens, des pères de l'Eglise et des apôtres : saint Thomas, saint Jean de Damas, saint Grégoire, saint Paul, en l'accusant de jalousie et d'envie.
Toutes ces citations mettent le cachet aux invectives du pseudonyme et trahissent le scolastïque, le moine implacable dans ses rancunes, le dominicain fanatique et intolérant qui , suivant l'usage autorisé par la procédure de l'inquisition, prend un masque et un nom d'emprunt pour calomnier à l'aise son ennemi et donner sans péril satisfaction à sa haine. Tout cela sous le vain prétexte de défendre Lope de Vega. Et plaise à Dieu, ajoute ce furibond, qu'il cesse de le harceler, maintenant qu'il a cherché un refuge dans l'Église, y \ plegue a Dios aun deje, ahora que se ha acogido à la Iglesia y Sagrado !
La phrase, vicieusement construite, présente un double sens; elle est amphibologique, et l'on ne sait au juste si c'est Lope de Vega qui s'est réfugié sous l'aile tulélaire de l'Eglise, ou bien Cervantes.
Pour moi, je crois que c'est bien ce dernier que le pseudonyme a voulu désigner.
D'abord, il a déjà parlé de Lope de Vega comme d'un membre du Saint-Office; de sorte que rappeler son caractère d'inquisiteur était tout au moins une répétition inutile. Ensuite il a fait de Cervantes un portrait très-peu flatté, le représentant comme un vieillard chagrin et morose, mécontent de