‹ Le voyage au ParnasseChapitre 34 sur 49 · CLXX1I · texte numérisé non relu

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encore, dont le nom m'échappe, avaient célébré les gloires littéraires de leur siècle. Vicente Espinel n'a pas oublié les plus re-* marquables écrivains de son temps dans les deux chants de son Temple de mémoire (Casa de la memoria). Nombre de prosateurs et de poêles sont aussi censurés ou cités avec éloge dans les trots remarquables épitres du sévillan Juan de la Cueva sur l'art poétique (Êjemplar poético).

Mais aucun de ces ouvrages n'a rien de commun avec celui de Cervantes, sauf le dernier, où la satire trouve place h côté de la louange. Mais le poëme de Juan de la Cueva est essentiellement didactique; tandis que le Voyage au Parnasse est une véritable satire littéraire où la critique domine, tempérée par la plaisanterie.

Le Voyage au Parnasse ne peut être comparé non plus aux poèmes burlesques les plus célèbres dans la littérature espagnole : VOrlando, deQuevedo; la Mosquea, de José de Villaviciosa; la Burromaquia, de Gabriel Alvarez de Toledo; la Gatomaquia, de Lope de Vega; la Proserpina, de Pedro Silvestre del Campo. Il y a bien quelques pièces de vers satiriques qui ont quelque parenté avec ce poëme, par exemple quelques boutades spirituelles de Quevedo et quelques épitres de Hurtado de Mendoza. Mais c'est tout.

En réalité, je ne trouve guère parmi les contemporains de Cervantes que deux auteurs qui, sans avoir adopté la même forme, aient poursuivi le même but; ce sont préci-

sèment les deux poètes dont il a parlé peutêtre avec le plus d'estime : Andréa Rey de .Artieda et Luis Barahona de Solo. Le premier a fait une critique excellente et très-vive de l'école dramatique qui florissait en Espagne sous le règne théâiral de Lope de Vega, dans son épitre au marquis de Cuellar sur la comédie (1605). Le second nous a laissé un tableau peu flatté et irès-ressemblant de la poésie de son temps, et une satire virulente contre les méchants poètes (contra los malos poetos), L'épitre de Rey de Artieda et les deux épîtres de Soto Barahona peuvent servir de commentaire à la satire littéraire de Cervantes, et elles éclaircissent bien des passages obscurs du Voyage au Parnasse.

Pour terminer cetle courte revue, ajoutons que Lope de Vega, émule de Cervantes, et rival malheureux toutes les fois qu'il a voulu lutter avec cet incomparable maître, a fait a son tour une espère de Voyage au Parnasse sous ce titre non moins mythologique et un peu moins clair: ■ Le Laurier d'Apollon, > El Laurel de Apolo. C'est un poème qui ne manque point d'agrément, malgré sa longueur démesurée, et d'une versification harmonieuse et facile; mais il est, malgré ses bons côtés, ennuyeux comme tous les panégyriques. Lope de Vega, très-jaloux de sa popularité, ne reculait devant aucun sacrifice pour la maintenir, son habitude était de louer tout le monde : on lui rendait ses éloges avec usure, et il était satisfait de cet échange. Dans son Laurier d'Apollon, il n'est

si mince rimeur qui ne reçoive une couronne : poètes et poétereaux, rimeure el versificateurs de tout ordre sont également couronnés des feuilles de l'arbre que n'atteint point la foudre. Aussi l'auteur a-t-il rairon de déclarer dans sa préface qu'on ne saurait se méprendre sur ses intentions :

« El ânimo dira su diseur so : alabanzas son de todos. *

Rien de plus juste. Le Laurier d'Apollon, en dix chants (Silvas) est un panégyrique universel. Malheureusement, quand on s'impose l'obligation de louer tout le monde, on est forcé de n'exclure personne et d'ouvrir la porte toute grande à l'élite et à ta cohue. Ainsi a fait naturellement Lope de Vega, et c'est dans cetle absence de toute espèce de choix et de discernement, qu'il cherche avec naïveté une excuse, « parque me guiaba lo que se me ofrecia. En d'autres termes, il prenait au hasard et ne se donnait même paB la peine de mettre un peu d'ordre dans cette foule bigarrée. Le poëme est sans plan, les épisodes très-i m pertinents (el Baho de Diana, elNarciso), y tiennent une place énorme, el la lin est une flatterie un peu grossière à Philippe IV, ce roi imbécile et bel esprit, qui ressemblait beaucoup à l'empereur Claude. Au moment où Apollon, pressé par tant d'aspirants a la couronne poétique, hésite à choisir un lauréat, Iris descend du ciel sur son rayon multicolore, et de la part de Jupiter, l'agile messagère annonce que le laurier sera remis à Philippe IV, et que ce

prince sera chargé de le donner au plus digne. Celle solution équivoque est bien digne d'un courtisan.

Cervantes ne comprenait point ce système de complaisance générale; il distinguait entre le bon el le médiocre, entre le mauvais et l'excellent. Les lecteurs français qui voudront faire avec lui le Voyage du Parnasse trouveront, nous n'hésitons pas à le dire, non-seulement un guide sans pareil qui ne les laissera pas s'endormir en chemin, mais encore un critique de la grande école, d'une sagacité rare, d'un goût exquis, incomparable dans l'art si difficile d'enseigner la vérité en riant, et de rendre la sagesse aimable.

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