‹ Le voyage au ParnasseChapitre 6 sur 49 · I. Voir ci-après l'étude sur le Poyoge au Parnasse · texte numérisé non relu

I. Voir ci-après l'étude sur le Poyoge au Parnasse

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autant d'intermèdes. L'auteur savait au juste ce qu'elles pouvaient valoir. Il ne se faisait point illusion sur leur mérite; mais il lui semblait en somme qu'elles pouvaient soutenir la comparaison avec celles qui avaient la vogue. Le plus difficile était de trouver un éditeur. Cervantes s'adressa au libraire Juan de Villaroël, qui répondit à ses propositions qu'il lui achèterait volontiers ses comédies, s'il n'avait ouï dire à un auteur en crédit que de sa prose on pouvait attendre beaucoup, mais qu'il ne fallait rien attendre de ses vers. Celle réponse ingénue surprit Cervantes, et il avoue qu'il en fut quelque peu mortifié. Au fond, ce jugement eat juste, quoique trop sévère.

Cervantes en jugea autrement et persista dans son dessein. Après des démarches inutiles, il revint au même libraire, et lui vendit son privilège moyennant une somme raisonnable. Les comédies, accompagnées de leurs intermèdes respectifs, parurent au mois de septembre 1615, avec une belle dédicace au comte de Lémos, et un prologue fort savant et merveilleusement écrit, où 1 on trouve des choses précieuses pour l'histoire du théâtre espagnol. Les pièces furent froidement accueillies du public et n'entrèrent pas dans le répertoire des comédiens.

Cette fois le public jugea bien. Ces comédies sont médiocres, et l'on ne peut les défendre, soit qu'on soutienne avec don Blas Nasarre, dont il est permis de suspecter la sincérité sur ce point, que Cervantes mit tout

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son art à faire de mauvaises comédies (arlificiosamenle malas), afin de faire voir par cet exemple les monstruosités ridicules de celles qui étaient alors à la mode ; soit que l'on prétende avec l'abbé Lampillas que ces comédies ne sont pas de Cervantes, et que la mauvaise foi de l'éditeur a indignement abusé de son nom.

On ne discute pas ces paradoxes. Le moyen de faire tomber de mauvaises comédies, ce n'est pas d'en faire d'aussi mauvaises. Celte idée est ridiculement extravagante; elle ne pouvait entrer dans la tête de celui dont Es chef-d'œuvre avait consomné la ruine des romans de chevalerie. D'autre part, le bon sens refuse de croire que du vivant même de Cervantes on ait eu l'impudence de lui attribuer des pièces apocryphes.

Les comédies sont bien de Cervantes, et elles ne sont pas excellentes, parce qu'elles ressemblent a la plupart de celles qu'on faisait alors. Il ne se conforma pas, en les composant, aux règles irréprochables qu'il avait tracées lui-même aux auteurs dramatiques; ce qui prouve que son talent ne pouvait réussir dans ce genre, ou bien encore, selon la manière de voir du docteur Huarle, qu'il n'avait pas pour la pratique du théâtre la même aptitude que pour la théorie. En revanche, les intermèdes valent beaucoup mieux. Son esprit vif et alerte, satirique et mordant, et naturelle' ment enclin à la plaisanterie, se irouvait à l'aise dans ces petites scènes burlesques, qui tenaient plus de la farce que de la comédie :

ce sont des dialogues rapides et animés, où l'on trouve du naturel, de la grâce, beaucoup de facilité, et par-dessus tout ce goût fin et délicat qui excellait a manier le ridicule.

Ces facéties rappellent les meilleures de ses nouvelles, et par des qualités analogues et par le fond même (e).

Cervantes avait retrouvé dans sa retraite ses loisirs d'autrefois (mi antigua ociosidad). Il en profita pour se livrer au travail avec une ardeur juvénile, tempérée par l'expérience de l'âge mûr. En 1605, lors de la publication de Don Quichotte, il avait annoncé une seconde partie; il renouvela sa promesse en 1613. L'année suivante parut la contrefaçon d'Àvellaneda.

Cervantes, indigné de tant d'audace, se hâta d'achever la seconde partie de son chefd'œuvre. Il sollicita la permission de la faire imprimer dès le commencement de l'année 161b; mais des lenteurs calculées peut-être retardèrent la publication jusqu'au mois d'octobre. Ce fut le dernier ouvrage qu'il publia, et le plus parfait de tous : le succès fut prodigieux. Dans une belle dédicace au comte de Lémos, il annonçait pour paraître prochainement, quoique sa santé chancelante fût dès lors fort compromise, les Aventures

de Persiles et Sigismonde, roman imité des Grecs, et qui devait rivaliser avec les Élhïopiques d'Héliodore.

En effet, l'ouvrage était prêt au printemps de l'année 1616 t il n'y manquait plus que la dédicace et le prologue. L'auteur se préparait à les écrire, lorsque son mal s'aggrava de telle sorte que, réduit a ne plus sortir, il dut faire chez lui ta profession du tiersordre de Saint-François, dont il avait pris l'habit à Alcala, le 2 juillet 1613. Cependant, la chronicité de la maladie lui laissait quelques moments de rémission : alors l'espoir revenait avec les forces. Il lui en restait encore assez pour supporter la fatigue d'un court voyage. La petite ville d'Esquivias, où était domiciliée la famille de sa femme, n'était qu'à quelques lieues de Madrid : il s'y rendit pour changer d'air et de régime.

Mais il s'assura bientôt que son état empirait visiblement. Sentant que sa fin était proche, et, résolu de mourir dans sa maison, il reprit le chemin de Madrid, accompagné de deux amis (/").

11 nous a raconté ce dernier voyage dans le prologue du Persiles, avec des particularités précieuses et très-intéressantes :

a Or il advint , cher lecteur, que deux de mes amis ei moi, sortant d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de grande tiùte , comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientOt en nous criant de ne pas aller si vile. Nous l'attendîmes; et voilà que survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était habillé de gris des

pieds à la tête. Arrivé auprès lie nous, il s'écria : « Si a j'en juge au train dont elles trouent, Vos Seigneua ries s'en vont prendre possession de quelque place « ou de quelque prébende à la cour, où sont raainteo nant Son Eminerice de Tolède et Sa Majesté. En « vérité, je ne croyais pas que ma bête eût sa pareille •■ pour voyager. » Sur quoi répondit un de mes amis : « La faute en est au cheval du seigneur Miguel Cero vantes, qui aie pas fort allongé. » A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il sauta à bas de sa monture ; puis me saisissant le bras gauche, il s'écria : « Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fa- « mette (oui, ce joyeux écrivain, ce consolateur des « Muses I i Moi qui en si peu de mots m'entendis louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie à ne pas lui répondre sur le même ton. = Seigneur, lui dis-je, vous vous trompez comme a beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel

■ Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et

■ je ne mérite aucun des noms aimables que Votre

■ Seigneurie veut bien me donner. » On vint à parler de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant : <■ C'est une hydropisie, et toute Peau de « la mer océane no la guérirait pas, quand même a vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cero vantes, que Votre Grâce se règle sur le boire, sans a oublier le manger, et elle se guérira sans autre re- « mède. — Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien « des fois ; mais je ne puis renoncer à boire quand " l'envie m'en prend, et il me semble que je ne sois

■ né pour faire autre chose. Je m'en vais tout douce- = ment et aui éphémérides de mon pouls je sens b que c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous « Êtes venu bien mal à propos pour faire ma conuaisu sance , car il ne me reste guère de temps pour vous • remercier de l'intérêt que vous me portez, n Nous en étions là, quand nous arrivâmes au pont de Tolède ; je le passai , et lui entra par celui de Ségovie ■

On sent dans ce morceau les angoisses de

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