SCÈNE VIIF
Les mêmes, ANAIS, en négligé coquet de voyage. ANAÏS, en entrant.
Air : de la Mort du pécheur. (Mangeant.) La voila, ma Yiclorine !..
[Souriat)t.) Devant elle je m'incline...
Pour la voir, comme en voisine,
Je m'enluis
Loin de Paris!
{L'exaininant.) Voyons donc?., depuis deux ans, Tu dois ôlrc fort ûi^ée?..
Non, tu n'es pas trop changée...
Pas encor de cheveux blancs.
Ces yeux, où je savais lire?..
Toujours beaux, allons, tant mieux,..
El puis, voyons?... ce sourire"?..
Très-bien, toujours gracieux.
C'est complet! c'est Yiclorine!
Devant elle je m'incline...
Et, pouilanl, je m'imagine
Qu'a Paris
J'ai bien mon pi'ix!
VICTORINE, embrassant Anais. Chère amie !.„ oh ! que je suis contente !...
GÉDÉON, à part, et se masquant. El moi donc!... je voudrais êlre à... Madagascar !
TRIBOULARD. Soyt z la bienvcnue, belle dame!... vous ne pouviez arriver plus à point!...
VICTORINE. G'esi bien vrai!...
GÉDÉON, à part. Ça fait peur!... Surpris, en flagrant délit de mariage... avec une autre ! {Faisant semblant de lire un journal.) Je m'enfouis SOUS le Constiluttonnel.
ANA'is, répondant aux politesses de Triboulard, Merci mille fois pour votre bon accueil... je ne le dois qu'à mon altachement pour votre chère fille!... oui, Monsieur, Viclorine étail ma n)eilleure amie... et, si elle vous a parlé quelquefois de moi...
TRIBOULARD. Oh! très-souvent!
VICTORINE. Tous lesjours!
ANA'is. lUIc a dû vous dire que, malgré ma vivacité, mon étourderie... qui contrastaient si fort avec sa timidité, sa réserve... nous nous aimions comme deux sœurs!... et, sans mon mariage/la mort de mon mari, et mille autres petites contrariétés , je serais venue l'embrasser plus loi !...
TRIBOULARD, o lui-même. Elle est ravissanle, celte jeune veuve!
VICTORINE. Je l'attendais depuis huit jours?
ANA'is. Eh! mon Dieu, ma chère, est-ce qu'à Paris on est mallresse de ses volontés?..,
.\ir nouveau de Mangeant,
Nuit et jour, on a tant d'affaires !
Bals, soupers, proitienade au bois, Les modistes, les couturières.
SCÈNF VIII.
Tint i>ii'ccs noiivcllos, par mois!..
(,'osl un vnkv, ct'sl iiiif m::sc:iiaile, Où le pltiisir luiijuurs vuu8 liit la loi.i
ruur-avuir un niuniciil a sui,
Yrainient, il tuul lonibcr malade...
Oui, pour avoir un bon moment ù soi,
11 faut pouvoir tomber maUulol
Va les vi«iles ([uc j'oubliais... une, surlout, qui lu'élail promise et qui m'a fait faux-bond !...
GKDKON, a pari. C'élail la mienne !... pauvre clialle!...
ANAÏs, /kjs, à Vivtoriue. Je le conlcrai cela... loul un roman I
vicToiii.Nt:, i!c même. C'est lomme nioi... j'en ai tant à le confier !
ANAïs, haut. Oui, à propos ! lu m'as érril que lu le mariais... mais lu ne ni'as pas délaillé ion futur!... esl-il jeune":* esl-il vieu.\? esl-il riclie':* est-il beau:'.. Conimenl n'est-il pas là... à les ycnoux... a 10 faire la cour?...
ïHiBOULAKD, rùifit. .Mai.>^, il y est!... belle dame!... il y est!... (// cherche Gnh-on.) l'A si épris! si amoureux!... (L'apercevant.) 'Ti'n(^7.l... il lit le journal !...
GÉDKo.N, à part (I). Le baril de poudre \a sauter!...
thiboulaud, allant à lui. Mon "oiuln'?... madame Duplcssis... une aimable i'ompai;nc de voire fiancée!...
GÉnÉo.N, se masquant toujours du journal. Pardon!... je parcourais un ;;riicle Irés-intércssant... sur les iiiams-niams!...
TniBouLAno, le forçant à se lever du faulevV. Il est bien question des nianis-niams ! ... \enc/. donc !,..
A.VAÏs, saluant, sans le voir (2). Monsieur... GKDi'.ON, haussant et baissant son journal pour se cacher. Madame, certainement, bien fliité!... TniBouLARD, vivement, àAnais. Un homme superbe!... VOUS allez ôlre fra|)pée!... (Lui arrachant le journal.) Il se caclie, comme l'humble violelle!...
ANAïs, le reconnaissant. Ah!
GÉDÉON, à part. Elle va m'arracher les yeux!
ANAÏS, réprimant , de son 'mieux, sa surprise.
Comment!... C'est Monsieur qui épouse Vic-
lorine? (A part.) Oh! le n!on>lrc!... cl moi qui
l'altcndais bonnement !
vicTORi.NE, à Anàis. Qu'as-lu donc?
TniBOULARD, de même. Hein, vous avez q\ôi frappée?... (Enchanté.) Quel effet il produit sur les femmes, cet animal-là!
ANAÏS, froidement. J'en conviens!... je n'ai pas été mallresse d'un premier mouvement... d'admiration !
GÉDÉON, cherchant à se donner une conle-
nance. Oh!... l'admiration... est loiiie de mon côté!... (Balliutiitnl.)ï)-àni ce sen.-». . (|uo... j'admire... une rinionire... aussi... adn.irable!...
viCTOUiNE, (I Anais. Tu avais déjà vu Monsieur?
ANAÏS, plus froidement. Non... c'est ta première fois...
GÉDÉON, bas. Petite menteuse !
ana'is, ai:ec ironie. Mai.-=, celte mise distinguée... ce palelot... fabuleux!... cet ensemble de si bon goût... NOUS subjuguent, loul d'abord.
TuiBOt'LAiiD, 5e frottant les mains. Qu'est-ce que je vous disais?...
vicTouiNK. « part. Ce n'est pas possible... Elle se moque de lui'... (Elle remonte.)
GÉDÉON, à part. Elle se venge ! elle m'abîme!... jolie jalouse, va; mais je n'ai qu'un mol a prononcer, pour reprendre mon ascendant. (/}(/."!, a Allais.) .\naïs!...
ANAÏS, bas, à Gédéon (I). Voire conduite est ignoble!
GÉDÉON, bas. Ne croyez pas...
ANAÏS, bas, el sèchement. Je vous défends de m'adiesser la parole !
GÉDÉON, bas, la suivant. Quaml vous saurez... ANA'is, bas, en s'ètoi/jnant toujours de lui (2). .Il' ne veux rien savoir! je ne vous connais pas... je ne vous ai jamais vu !... (Haut, et d'un air dc- (jagè.) Non... vous avez beau dire, Monsieur... \ous avez un grand défaut à mes yeux : vous élcs trop beau, pour un homme!...
GÉDÉON, se. défendant, Oli!...
vicTouiNE, niant. Ah!. .
TiiiBOULAUD , séiicusemcnt. C'est mon avis! n-.ais, en province, il ne faut pas se montrer trop difficile... on prend ce que l'on trouve...
ANAÏS, avrc di'pil. El, bien entendu... c'est un mariage d'inclination?...
GÉDÉON KT vicTORiNE, ensemble, vivement.
C'est-à-dire... (Viclorine lance des regards d'intelligence à Ana'ù.)
'ruiuouLAUD, à Ana'is, à mi-voix. Un coup do .-vmpatliie, l'éiincelle électrique!... J'ai l'air de ne rien voir; mais ils se lancent des reg..rds, en dessous!...
vicToniNE, s'ou6/ianf. Ah! c'est insupportable ! Titiuoui-Ar.D. Voyez-vous?... je les gène!... GÉDÉON, furieux, à part. Je l'étranglerais, avec délices!
TniBoui.AUD. Parbleu, belle dame, c'est un exemple à suivre... vous êtes viuvc... vous devriez vous rcmaiier?...
ANAÏS, regardant Gédéon. Mais je ne dis pas non!... surtout, depuis que j'ai acquis la preuve que, tout récemment, j'avais failli fort mal placer mes affections!...
LART DE DÉPLÂTRE,
tftiBODLARD. Ah bah!
vicTORiNE. Un homme qui t'aimait?...
ANAïs. Qui en faifail semblant, du moins!... GÉnÉON, s'oubliaiit. Qui vous aimait réollement, Madame; qui n"a jamais cessé de vous aimer!...
ANAÏS, le regardant, avec saug-froid. Qu'en savez-vous?
G^DÉON, 5e remettant. Je le présuppose!... quand on eut le bonheur de vous inspirer... un tendre sentiment...
ANAÏS. Vous vous trompez, Monsieur... il ne m'avait rien inspiré du tout!
GÉDKO.N. «par/. Merci!
ANAÏS, avec intention. C'était un effronté menteur!... sans esprit, sans tournure... des loilelles ridicules... Vous l'auriez rencontré dans la rue, que vous l'auriez pris pour un marchand de vulnéraire suisse!...
TBiBOLLARD, riant. Ah \ ah! ah!... s'il vous entendait!...
VICTORINE, de même. Ah ! ah ! ahl... je le vo'S d'ici !
GKDÉON, à part. Enfonce le poignard, tigresse! Enfonce!...
A>AÏs. Heureusement que j'ai d'aulies adorateurs, de jilus aimables... j'en ai en masse... et, dés que je serai revenue à Paris... je ferai un choix!...
GÉDÉON, à part. Sacrrr. . .ebleu ! comme dit M. Fé ■ lix!... le Beautru est en hausse de cinquante cc-mimes !... [Haut.) Permettez... permettez... la colère vous aveugle, belle étrangère... (Lui faisant des signes, et balbutiant encore.) Je suis sûr que la personne... dont vous parlez, vous adore plus que personne... et que, si d'autres personnes... n'empêchaient celte personne...
ANAÏS, riant. Ah ! bon Dieu ! que de personnes! GÉDÉON, à part. Je patauge, je barbolte, je tombe dans les marécages!... (Haul.) Je me résume d'un mot... (Comine changeant d'idée.) ii^ vais m'habiller.
ANAÏS, ironiquement (1). Vous ne ferez pas mal.
GÉDÉON. Je vais m'habiller... décemment!
ANAÏS. Nous l'espérons bien.
GÉDÉON, lis, à Andis. Anaïs, au nom des cendres de votre premier, il faut que je me disculpe! ANAÏS, bas. Je vous répèle que voqs môles odieux, et que je ne vous connais pas!... [Elle s'éloigne de lui.) GÉDÉON, haut, et la regardant. Les personnes... ANAÏS, riant. Ah!... encore?...
GÉDÉON, interloqué, continuant. Qui désireraient de plus amples renseignements... me trouveront dans le jardin, de deux heures à cinq... côté des lilas,
ANAÏS, (/ part. Oui, attends-moi... sous l'orme!
TRiBOULARD, à lui-méme. Quelle manière délicate de donner un rendez-vous à ma fille!... (^4 Gédéon, d'une voix doucereuse.) On s'y rendra, mon ami, on s'y rendra !
GÉDÉON, furieux, à part. Oh! toi!... que je le rencontre, près d'un de tes étangs... Pouf!... le saulde carpe!...
ENSEMBLE
Air : Fragment û'Haydée.
TRIBOULARD.
IWon gendre, allez parer votre mérite, Quoiqu'il n'ait pas besoin d'un habit noir; Mais, croyez-moi, bichonnez-vous bien vile, Pour que plus tôt nous puissions vous revoir.
VICTORINE, « part.
Tout ce qu'il dit me déplait, ou m'irrite... Qu'on a de peine a remplir son devoir! Pour un instant, grâce au ciel, il nous quitte... Mais je voudrais ne jamais le revoir!
ANAÏS, à elle-même.
Va-t-cn d'ici, traître, monstre, hypocrite! De me tromper tu n'as plus le pouvoir!
{À Gédéon, d'un air aimable.') C'est a regret, vraiment, que l'on vous quitte... Jusqu'au plaisir... de ne pas vous revoir.
GÉDÉON, à part.
Elle me croit un monstre, un hypocrite! Ne perdons pas, cependant, tout espoir...
[A Anaïs.) C'est il regret, vraiment, que je vous quitte... Seule, a tout prix, je voudrais vous revoir! (Gédéon sort, Triboulard le reconduit.)