SCÈNE IV
GULMVl-R, MARANS.
GULLIVER, à lui-iiirine, posant son fusil dans le buisson. Ouf! je n'en puis plus... j'éprouve le besoin de m'élcndre sur la douce fougèie.
MARANS, à part. Est-ce qu'il va s'élablir?., il me gi^ne ce Nemrod.., britannique !
GULLIVER , à pari, regardant Maram. Il est Ires-bien, ce jeune homme! ça no doit jjas élre un compatriote! ( // se couche sur le banc de gazon.)
MAiiANS, à lui-même. Physique indigène!
GULLIVER. Monsieur est chasseur?
MARANS, souriant. Oui, Monsieur... mais pas dans le même genre.
GULLIVER. Monsieur est étranger?
MARANS. Français. Monsieur.
GULLIVER. 11 n'y a pas de mal à cela... tout le monde ne peut pas ôtre du môme pays !.. moi, Monsieur, je suis Anglais, pur sang!., c'est mon honorable père et ma respectable mère qui en ont décidé ainsi.
MARANS, à part. Il est passablement ennuyeux; je vais lui brûler la politesse...
GULLIVER. Je suis venu passer la saison des chasses dans un château voisin...
LE VOL A L\ ROULADE
MAttANJi, prdt à sortir, s'arnUant, à part. Chez mon inconnue, peul-èlre? ah! ah !
GULLIVER, continuant. Un ancien camarade de Cambridge, qui vil là, avec sa sœur.
MARANs, ^t' rapprochant tout à fait. Sa sœur?
GULLIVER
Air (le Turenne.
Maison cbnrmante et confortablo, Où l'aride vivre a grave ses le(,'oas... Repos complet, accueil toujours aimable... Ces petits soins de toutes les façons, Dont sont prives les veufs cl les garçons;
Tous les détails d'un bon ménage...
Un cuisinier, surtout, cher à mon cœur!..
Qui m'a fait rêver au bonheur...
Qu'on goûte dans le mariage:
MARANS. Vous ^teS VCllf?
GULLIVER. Du tout! uiaïs j'ai envie de me marier!., c'est pour cela que je voyage.
MARANS, souriant. A la découverte d'une femme.
GULLIVER. Comme vous dites... Dieu sait, pourtant, que les voyages ne sonl pas dans mes goûts!., quoique le hasard, c'est assez drôle, m'ait gratifié du nom de Gulliver !
MARANS. Gulliver ?
GULLIVER, saluant de la tête. Sir Francis Gulliver, baronnet.
MARANS. Beau nom !
GULLIVER. Fatigant à porter!., on me demande toujours des nouvelles du pays de Lilliput ou des géans de Brodingnac !.. ce n'est pas là que j'irai prendre une femme!
MARANS, avec curiosité. Vous n'avez encore rien trouvé?
GULLIVER. Mon Dieu si... je trouve!., je trouve des futures... comme des lièvres!., de loin! et, dès que je m'approche... pst! plus personne ! en voilà trois que je manque !..
MARANS. Des lièvres ?
GULLIVER. Non ! trois mariages ! les lièvres je ne lésai pas comptés!., et, cependant, Monsieur.. c'est une chose digne de remarque, il faut que jii sois né avec la vocation conjugale, car on m'avait marié, en venant au monde !
MARANS. Diable ! et vous avez divorcé en nouirice ?
GULLIVER, riant. A peu près!., c'est mon oncle, le vieux marquis de Sliklescott, qui avait arrangé cela avec le comte de Durham, son meilleur ami... au cas où celui-ci aurait une fille... en effet, la fille est arrivée, et puis, elle est partie, quelques années plus tard, pour aller faire son éducation en France... et puis, le père s'en est allé aussi... et puis... on ne sait ce qu'ils sont devenus!
MARANS. C'est jouer de malheur !
GULLIVER. C'était un engagement sacré... entre les deux familles !... mais, ma foi, si j'en trouvais une autre !...
MARANS, inquiet. El vous songez à la sœur de voire ami de Cambridge ?
GULLIVER, se récriant. Elle? ah î bien oui! vingt ans do plus que son frère... qui en a trente! une |)elito boscotte, pas plus haute que ça !... excellente fille, du reste, qui fait les puddings à ravir !
MARANS, à part. Q\ie le diable l'emporte !... moi, qui l'écoute bonnement ! (Haut et voulant s'esquiver.) Pardon ! charmé d'avoir fait votre connaissance ! je vous souhaite toutes sortes de prospérités dans vos voyages, sir Gulliver ! et , surtout, (En riant.) de ne pas rencontrer le voleur irlandais !
GULLIVER, se relevant vivement. Hein ? qu'est* ce que vous dites? il y a des voleurs dans les environs?
MARANS, gaiement. Très-originaux, à ce que prétendent ces bonnes gens!... mais vous ne craignez rien, vous avez un fusil.
GULLIVER, d'un air inquiet. Si je l'avais su... je ne serais pas sorti avec... c'est très-imprudent!...
MARANS. Pourquoi donc? GULLIVER. Ils vous les prennent fort bien !... MARANS, riant aux éclats. Ah! ah! ah!.,, sérieusement, sir Gulliver... vous croyez aux voleurs?
GULLIVER. Hé! hé !... j'en ai connu !.., pas particulièrement !
MARANS. Allons donc ! des contes bleus... des histoires de nourrices!... je donnerais beaucoup pour en rencontrer !
GULLIVER. Pas moi ! Ça me porte sur les nerfs ! je suis si impressionnable !
MARANS. Moi, ça m'amuserait, et, je ne voyage que pour cela !... pour rompre celte monotonie assommante de la vie!... en amour, surtout, il me faut du bizarre, de l'imprévu, du romanesque, du nouveau !... s'il y en a encore sous le soleil !... bref, je suis à la recherche de l'inconnu !
GULLIVER, souriant finement. Ou de l'inconnue. (Il fait sonner l' e muet).
MARANS, vivement. Précisément! vous m'y faites penser ! et je vais... sans adieu, voyageur intrépide !
GULLIVER, à lui-même. H est aimable ce jeune homme. (Regardant autour de lui.) Je suis fâché qu'il s'en aille ! il n'a pas peur des voleurs.
MARANS, qui lui a tendu la main. Une poignée de mains... à l'anglaise !
GULLIVER, la lui serrant. Great attraction ! m'y dear !.. (Le retenant par la main en le regardant, et comme frappé d'une idée subite.) Attendez ^ ; donc !