‹ Le voyage d'Urien, suivi de PaludesChapitre 13 sur 19 · X.V. A'OYAOE I) t'RIEX · texte numérisé non relu

X.V. A'OYAOE I) t'RIEX

l'être ! — Ne pas pouvoir se faire entendre... C'est pourtant vrai, cela que je leur dis — — puisque j'en souffre. Est-ce que j'en souffre?

— Ma parole ! à de certains moments je ne comprends plus du tout ni ce que je veux ni à qui j'en veux; — il me semble alors que je me débats contre mes propres fantômes et que je.. Mon Dieu, mon Dieu c'est là vraiment chose pesante, et la pensée d'autrui est plus inerte encore que la matière. Il semble cpie chaque idée, dès qu'on la touche, vous châtie : elles ressemblent à ces goules de nuit qui s'installent sur vos épaules, se nourrisseiit de vous et pèsent d'autant plus qu'elles vous ont rendu plus fai])le... A présent que j'ai commencé de chercher les équivalents des pensées, pour les rendre aux autres plus claires — je ne peux cesser; rétrospections ; — voilà des métaphores ridicules ; — je me sens prendre peu à peu, à mesure que je les dépeins, j)ar toutes les maladies que je reproche aux autres, et je g-arde j^our moi toute la souffrance que je ne parviens pas à leur donner.

— Il me semble à présent cpie le sentiment que j'en ai augmente encore ma maladie, et que

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les autres après tout, peut-èlie ne sont pas malades. — Mais alors, ils ont raison de ne pas souffrir — et je n'ai pas raison de le leur reprocher: — pourtant je vis comme eux, et c'est de vivre ainsi que je soulîrc... Ah! ma tète est au désespoir ! — Je veux inrpiiéter — je me donne pour cela bien du mal — et je n'inquiète que moi-même., . Tiens ! une phrase ! notons cela. Je sortis un feuillet de dessous mon oreiller, je rallumai ma bougie et j'écrivis ces simples mots :

« S'éprendre de son inquiétude. »

Je souillai ma boug-ie.

... Mon Dieu, mon Dieu! avant de m'endormir, il y a un petit point que je voudrais scruter encore;... On tient une petite idée — on aurait aussi bien pu la laisser tranquille..-

— hein !... Quoi ?... Rien, c'est moi qui parle;

— je disais qu'on aurait aussi bien pu la laisser tranquille... liein !... Quoi!... Ah! j'allais m'endormir:... — non. je voulais encore penser à cette petite idée qui grandit: — je ne saisis pas bien la j^rogression ; — maintenant l'idée est énorme, — et qui m'a pris — pour en vivre, oui, je suis son moyen d'exis-

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tenee; — elle est lourde — il faut que je la présente, que je la représente dans le monde. — Elle m'a pris pour la trimbaler dans le monde. Elle est pesante comme Dieu... Malheur ! encore une phrase ! — Je sortis un autre feuillet ; j'allumai ma bougie et j'écrivis : « Ilfautqu'elle croisse etque je diminue. » — C'est dans Saint Paul... Ah ! pendant que j'y suis : — Je sortis un troisième feuillet...

Je ne sais plus ce que je Aoulais dire... ah! tant pis ; j'ai mal à la tète... Non, la pensée serait perdue, — perdue... et j'y aurais mal comme à une jambe de bois... jambe de bois... Elle n'y est plus : on la sent, la pensée... la pensée... — Quand on répète ses mots, c'est qu'on va dormir : — je vais répéter encore : jambe de bois, — jambe de bois... jambe de... Ah !je n'ai pas soufflé ma bougie... Si. — Est-ce que j'ai soufflé ma bougie?... Oui, puisque je dors. — D'ailleurs quand Hubert est rentré, elle li'était pas encore éteinte ;.., mais Angèle prétendoit que si ;... c'est même alors que je lui ai parlé de la jambe de bois ; — parce qu'elle piquait dans la tourbe; je lui faisais ob-

server (|ue je ne pourrais jamais courir assez vite ; ce terrain, disais-je, est horriblement élastique!... la maraischaussée — non pas cela!... Tiens ! où est Ang-èle? — Ah ! c'est le crapaud... Je commence à courir un peu plus vite. — Non, c'est le crapaud... Misère ! on enfonce horriblement... je ne pourrai jamais courir assez vite... Où est le bateau? Est-ce que j'y suis?... Je vais sauter — oui! houp. — Quelàs !...

Ali ! le crapaud reste. — Tiens ! il pleure... « Du tout, » fit Angèle. — Tant pis, repris-je ;

— je vais ramer. Alors si vous voulez Angèle, nous allons faire en cette barque un petit voyag'c d'agrément. Je vous faisais observer simplement, chère amie, qu'il n'y a là rien que des carex et des lycopodes — des petits potamogétons — et moi je n'ai rien dans les poches

— un tout petit peu de mie de pain pour les poissons... Tiens? où est Angèle!... Enfin, chère amie, pourquoi est-ce (jue vous êtes ce soir toute fondue?... — mais vous vous dissolvez complètement, ma chère ! — Angèle ! Angèle ! entendez-vous — voyons, entendezvous ? x\ngèle!... et ne restera-t-il plus de

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VOUS que celte branche de nymphéa botanique (et j'emploie ce mot dans un sens bien difficile à apprécier aujourd'liui) — que je vais récolter sur le fleuA e Mais c'est absolument du velours ! im tapis tout à fait ; — c'est une moquette élastique ! . . . Alors pourquoi rester assis dessus? avec entre les mains ces deux pieds de chaise. Il faut chercher enlîn à sortir de dessous les meubles ! — On va recevoir Monseigneur... d'autant plus qu'on étouffe ici !... Voici donc le portrait d'Hubert. 11 est en lleur... Ouvrons la porte ; il fait trop chaud. Cette autre salle m'a l'air d'être encore un peu plus pareille à ce que je m'attendais à la trouver ; — seulement le portrait d'Hubert y est mal fait ; j'aimais mieux l'autre ; il a l'air d'un ventilateur ; — ma parole ! d'un ventilateur tout craché. Pourquoi rigole-t-il?... Allons-nous-en. Venez, ma chère amie... tiens! où est Angèle ? — Je la tenais très fort par la main tout à l'heure ; elle a dû s'enfiler dans le corridor, pour aller j)réparer la valise. Elle aurait pu laisser l'indicateur... ^lais ne courez donc pas si vite, je ne pourrai jamais vous suivre. — Ah î misère ! encore une porte

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fermée... Heureusement (Quelles sont très faciles à ouvrir: je les clacfiie derrière moi pour que ^lonseig-neur ne puisse pas m'attraper, — Je crois qu'il a mis tout le salon cl'Angèle à mes trousses... Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! des littérateurs. — C'est Briarée... Paf! encore une porte fermée. — Paf ! — O ! nous n'en sortirons doncjamais, du corridor ! — Paf! — quelle enfilade ! Je ne sais plus du tout où j'en suis... Comme je cours vite à présent!... IMiséricorde ! ici il n'y a plus de portes du tout... Le portrait d'Hubert est mal accroché ; — il va tomber: — il a l'air d'un rigolateur... Cette pièce est beaucoup trop étroite — j'emploierai même le mot : exigu : on ne pourra jamais y tenir tous. Ils vont venir... J'étouffe! — Ah ! par la fenêtre. — Je vais la refermer derrière moi ; — je vais voleter désolément jusqu'au balcon de sur la rue. — Tiens! c'est un corridor ! Ah ! les voilà : — l\Ion Dieu, mon Dieu! Je deviens fou 1" étouffe !

Je m'éveillai trempé de sueur: les couvertures troj3 bordées me sanglaient comme des

ligatures ; leur tension me semblait un poids horrible sur la poitrine ; je lis un grand effort les soulevai, puis d'un coup les rejetai toutes. L'air de la chambre m'entoura ; je respirai avec méthode. — Fraîcheur — petit matin — vitres pâles... il faudra noter tout cela: — aquarium, — il se confond avec le reste de la chambre... A cet instant je frissonnai: — je vais me refroidir, pensai-je ; — certainement je me refroidis. — Et grelottant, je me levai pour rattraper les couvertures, et les ramenant sur le lit je me rebordai docilement pour dormir.

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