PROMENADE
A'oiis nous sommes promenés dans la lande. Ah ! que Dieu enfin nous entende !
Nous avons erré sur la lande Et quand est descendu le soir Nous avons voulu nous asseoir Tant notre fatigue était grande.
Tout le monde continuait à se taire;
évidemment on ne comprenait pas que c'était fini ; on attendait.
— « C'est fini » dis-je.
Alors au milieu du silence durant on entendit la voix d'Ang-cle : « Ah ! Charmant ! — Vous devriez mettre cela dans Paludes. »
Et comme on se taisait toujours : « N'est-ce pas, INIessieurs, qu'il devrait mettre cela dans Paludes. »
Alors pendantun instant il se lit une espèce de tumulte, car les uns demandaient : « Paludes ? Paludes ? — cpi'est-ce que c'est ? » — et les autres expliquaient ce que c'était que Paludes — mais ce que c'était d'une manière encore peu sûre.
198 LK VOYAGE d'uRIEN
Je ne pouvais rien dire, mais à ce moment le savant physiologiste Carolus par manie de remonter aux sources s'approcha de moi, interrogatif.
« Paludes ? commençai-je aussitôt — Monsieur, c'est l'histoire des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses, et qui perdent la ' vue à force de ne ^îal''^'eîr*'S^rt11*: -^"ET''pïfi'r^ laissez-moi, j'ai horriblement chaud. »
Cependant Évarisle, le tin critique, argua: « J'ai peur que ce ne soit un j^eu spécial comme sujet. »
« Mais, Monsieur, dus-je dire, il n'y a pas de sujet trop particulier. Et tibi magna satis, écrit A^irgile, et c'est même précisément là mon sujet — je le déj^lore. — L'art est de peindre un sujet particulier avec assez de puissance pour que la généralité dont il dépendait s'y comprenne. En termes aJ3straits cela se dit très mal parce que c'est déjà une 1 pensée abstraite ; mais vous me comprendrez \ assurément en songeant à tout l'énorme payi sage qui passe à travers le trou d'une serrure ; dès que l'œil se raj^proche sullisamment de la porte. Tel qui ne voit ici qu'une serrm^e
verrait le monde entier au travers s'il savait se pencher. Il suffît qu'il y ait possibilité de généralisation ; la généralisation, c'est au lecteur, au criticpie de la faire. »
— « Monsieur, dit-il, vous facilitez singulièrement votre tâche. »
— « Et sinon je supprime la ^ôtre, » répondis-] e. étouffant. Il s'éloigna, a Ah! pensaisje. je vais respirer ! »
Alors il y eut une voix dans mon oreille : « Moi. Monsieur — j'écris Briarée. » C'était Baldakin surtout journaliste.
Je dis « Ah ! Briarée ! »
— « Eh ! oui. L'homme aux cent Inas, reprit-il — le géant Briarée. — Et savez-Aous qui c'est, Briarée?
— « Eh bien, Monsieur — c'est le Peuple. »
— « A'ousm'étonnez, Vraiment ! »
— (( A'ous me comprendrez tout à l'heure. — Les cent mains, les cent pieds du géant possèdent, il le faut, luie conscience particulière ; — l'unique cerveau du géant ne possède qu'un sens commun. Vous saisissez? »
— u Pas bien encore. »
LE VOYAGE D URIEX
— « Attendez. Chaque main, chaque orj^ane, n'a nul sentiment immédiat des souffrances ou des joies de ses quatre-vingt-dixneuf collègues. Chacune des mains raffole d'être au chaud ; elle se mettrait dans la braise ! Briarée, cerveau mal dégrossi, ne sent point chaque main distincte, mais le résultat seul des cent sentiments lui parvient: il est bète et n'a pas encore formé son idée (le justice. Un certain éc^uilibre lui sufïit. Qu'une de ses mains ait trop chaud, il fourre une autre dans la glace. Il trouve là bien plus de volupté que s'il se sentait cent mains tièdes ; il est avec les mains pleines de braise ; il en jouit. D'ailleurs main chaude est la plus forte, et elle ne veul rien lâcher,... ^Monsieur! comprenez-vous Briarée ? — Et savez-vous ^lonsieur, pourquoi Briarée le grand peuple ne parvient jamais au bonheur ! C'est qu'il ne peut pas avec tout jouer comme il fait aux
cent mains tièdes » et se penchant vers
moi il ajouta très bas : « Il lui faudrait cent femmes, comprenez — Fimpossible — et qu'il jouisse de toutes ensemble: il n'arrive jamais sinon à fournir volupté complète. »
S":n'I DE PALUDES
— « Il y a là peut-être, avec ce que vous disiez d'alDord, quelque contradiction, » insinuai-je.
— « Non, Monsieur. — Et vous me demanderez peut-être pourquoi chaque main, révoltée et par l'autosection détachée, ne se soustrait pas au grand corps qui la veut plonger dans la glace ? Votre remarque est excellente et je vois que nous nous entendons. — jNIais attendez : chaque organe de cliaque corps tend à devenir organisme complet, vous savez. S'il se détache trop tôt du grand tronc, c'est sa mort. Sinon, vivent les mains libérées. Mains, échappez-vous de la glace ! — L'admirable, c'est que Briarée, qui par elles ne va plus compenser le trop de clialeur d'autres, soudain va se sentir brûlé aux mains qui tiennent de la braise. — Vite ! d'autres mains dans la glace ! et mon histoire continue. — As-tu compris, poète? — Racontez-moi Paludes. »
— « Paludes, commençai-je, c'est, ^Ionsieur, l'histoire d'une main détachée. »
— « Ah ! Ah ! fit-il, de la main chaude ! »
— « Du tout. Monsieur, de la main tiède. »
— « Mais vous n'avez donc rien compris?... »
— « Si, Monsieur, au contraire. »
— « Mais pourquoi tiède alors ? »
— « Est-ce que je sais, moi? — par état. Pensez-vous donc que, détachée, chaque main va g-agner ausssitôt l'empyréc ? La mienne se détache sur lui vaste marais d'eaux tièdes. On n'en voit pas la lin, » Et me penchant vers lui, je lui dis, tout bas, par décence: « Monsieur, c'est ici le marais, nous y sommes! »
— « Je ne vous suis pas bien, » dit-il.
— « Attendez, vous allez comprendre : détachez-les de Briarée, et les mains par tous leurs doigts se vont accrocher l'une à l'autre. »
— « Non, Monsieur. »
— « Permettez. ]Mais croyez-vous donc.
Monsieur, que ce ne soit qu'au tronc que votre main s'attache ? — ^lais par toutes les chaînes aux prisons, par tous les doigts aux autres doigts, par tous les pores à l'air; elle appartient à tous, au temps, au lieu; le temps c'est un temps gris; le lieu, c'est le marécage. »
— « Oui, Monsieur, au temps, à l'espace, je veux bien, mais pas à tous. »
SI'IVI DE r.VLVDKS 20^
— « Permettez, dis-je : ètes-vous détaché ? »
— « Monsieur, oui: je veux l'être. »
La discussion nous faisait suer, je voulus lui montrer qu on ne pouvait ouvrir pour nous une fenêtre par crainte de faire prendre froid à d'autres ; je voulais habilement le proposer. Et sortant de ma poche un mouchoir, j'insinuai : « Mais ne trouvez-vous pas que l'on étouffe ici ! »
Il sortit son mouchoir aussi, s'épongea puis répondit subitement calme : « Mais non, jNIousieur, je ne trouve pas... »
Précisément alors Angèle me prit par la manche : « Venez, me dit-elle ; que je vous montre. »
Et m'attirant près du rideau, elle le souleva discrètement afin de me laisser voir sur la vitre une grosse tache noire cpii faisait du bruit. — • « Pour que vous ne vous plaigniez pas qu'il fasse trop chaud, j'ai fait mettre un ventilateur, » dit-elle.
— « Ah ! chère Ang-èle. »
— « Seulement, continua-t-elle, comme il faisait du bruit j'ai du ramener le rideau pardessus. »
204 LK A'OYAGE d'URIEN
— « Ah! c'est donc ça! Mais, chère amie, c'est l)eaiicoup trop petit ! »
— « Le marchand m'a dit que c'était le format pour littérateurs. La taille au-dessus c'était pour réunions politiques ; mais on ne se serait plus entendu. »
A ce moment l'on entendit dans le salon : « Chutt ! Gimtt ! ! Stanislas va parler ! »
Stanislas avait déjà commencé. On fit silence; Stanislas disait: «... Vous voulez semer dans des terres pas encore assez profondément labourées. Vous croyez notre travail destructeur parce que vous le considérez en lui-même ; mais nous ne pouvons l'enlever à ses suites ; il se peut bien parfois que le même homme laboure et sème, mais au moins ne fait-il pas les deux en même temps, et nous voyons qu'à l'ordinaire la succession des choses n'est pas aussi rapide; une génération laboure pour qu'un autre sème ; une autre jouit de l'org-ucil des moissons sur la terre ; une autre encore les moissonne, et ceux qui font le pain de blé ne sont pas de ceux qui le mangent.
Le travail met en appétit, mais ceux qui
ont faim ne sont pas ceux qui mangent; la faim qu'ont les pères ne se satisfait qu'en les enfants ; de là le désir de les faire, ces enfants, et l'amour pour eux — comme si de leur rêver le ventre plein nous faisait à la lin une existence plus repue, et comme si nous rassasiait la pensée de leurs futures mangeailUes ! »
— « Ah bravo ! bravo ! » fit-on de partout.
— « Génération de laboureurs nous sommes ! crevant de faim dans l'exercice^ et n'ayant d'autre réconfort que les débris gâtes d'anciennes victuailles, résidus suris comme choucroute, conserves ! — ou pis : choses déjà mangées !
Labourons avant la gelée. Qui sait, qui sait où nos petits enfants vont trouver les grains pour semailles ? — Nos champs sont tristes à présent — oh ! que la pluie du ciel les arrose... »
Moi, saisi d'enthousiasme parce qu'il parlait de champs tristes, et pensant penser comme lui, je bondis vers sa main voulant la presser et disant :
— « Ah ! Monsieur ! . . . »
206 LE VOYAGE d'uRIEX
Mais lui, suant de l'effort, porta son mouchoir à son front, vivement, voulant éviter ma poignée et disant :
« Je n'aime pas les littérateurs; ils ne moissonnent ni ne labourent ni ne sèment et se rassasient de choucroute. »
— « Oh ! Monsieur commençai-je — moi qui précisément »
— A ce moment Barnabe le moraliste vint me tirer par la manche et dit :
— « Divers de a os amis m'ont parlé de Paludes sufFisaunnent pour que je- voie assez clairement ce que vous voulez faire ; je viens vous avertir que cela est inutile et fâcheux. — Vous A oulez forcer les g-ens à ag-ir parce que vous avez horreur du stagnant — les forcer à agir sans considérer assez que plus aous intervenez, avant leurs actes, moins ces actes dépendent d'eux. Votre responsabilité s'en augmente ; la leur en est d'autant diminuée. Or la responsabilité seule des actes fait pour chacun leur importance — et leur apparence n'est rien. Vous n'apprendrez pas à Aouloir : velle non discitiir: simplement vous influencez ; la belle avance alors si vous pouA ez ù la
SUIVI DE PALtTlES 20'J
fin procréer quelques actions sans valeur ! » Je lui dis : « Vous voulez donc, iSIonsieur, que l'on se désintéresse des autres puisque vous niez que l'on puisse s'en occuper. »
— « Au moins, s'en occuper est-il très dilïicile, et notre rôle à nous qui nous en occupons n'est pas d'engendrer plus ou moins médiatement de g-rands actes, mais bien de l'aire la responsabilité des petits de plus en plus g:rande. »
— « Pour augmenter les craintes d'agir, n'est-ce pas ? — Ce n'est pas les responsabilités que vous faites grandir, ce sont les scrupules. Ainsi vous réduisez encore la liberté. L'acte comme il faut responsable, c'est l'acte libre : nos actes ne le sont plus ; tout y complote et vous aussi ; ce n'est pas des actes que je veux faire naitre, c'e: t de la liberté que je A eux dégager... »
Il sourit alors finement pour donner de l'esprit à ce qu'il allait dire, et ce fut :
« Entin — si je vous comprends bien, ]Monsieur — vous voulez contraindre les gens à la liberté... Et la discussion recommence. »
— « Alors vous voyez bien qu'on n'en sort
208 LK A'OYAGE D'URIEX
pas, m'é( riai-je, de cela — et c'est précisément le sujet (le mon livre. Monsieur, quand \ je vois près de moi des gens malades, je m'in- ' quiète — e! si je ne cherche pas à les guérir, de peur, comme vous diriez, de diminuer la valeur de leur guérison, du moins je cherche à leur montrer qu'ils sont malades — à le leur dire. »
Galéas s'approcha pour glisser seulement celle ineptie : « Ce n'est pas en montrant au malade sa maladie, (pion le guéri l, c'est en lui parlant de santé. Il faut peindre un homme normal au-dessus de chaque lit d'hôpital et fourrer des Hercules Farnèse dans les corridors. »
Alors Valenlin survenu dit : « L'iiomme normal d'abord ne s'appelle pas Hercule... » L'on lit aussiiôt : « Chutt ! Chull! le giand Valenlin Knox va parler. »
Il disait :
— « La santé ne me paraît pas un bien à ce point préférable. Ce n'esl qu'un équilibre. \ une médiocrité de tout ; c'est l'absence d'hy- | pertrophies. Nous ne a alons que par ce qui nous distingue des autres : l'idiosyncrasie
SriVI DE PALVDES 2O9
est notre maladie de valeur; — ou ou dautres termes : ce qui importe en nous, c'est ce que nous seuls possédons, ce qu'on ne peut trouver en aucun autre, ce que n'a pas votre homme normal. — donc ce que vous appelez maladie.
Car cessez à présent de regarder la maladie comme un manque ; c'est quelque chose de plus, au contraire ; lui bossu, c'est un homme plus la bosse et je préfère C{ue vous regardiez la santé comme un manque de maladies.
h'homme normal nous importe peu ; j'aimerais dire qu'il est supprimalîle — niais c'est parce qu'on le retrouve partout. C'est le plus grand commun diviseur de l'humanité, et qu'en mathématiques, étant donné des nombres, on peut enlever à chaque chiffre sans lui faire perdre sa vertu personnelle . L'homme normal (ce nom m'exaspère), c'est (^e résidu, cette matière première, qu'après la fonte où les particularités se sulDtilisent, on retrouve au fond des cornues. C'est le pigeon primitif quon réobtient par le croisement des variétés rares — un pigeon gris —
LE VOYAGK II l'RIFX
les plumes de couleur sont tombées ; il n'a plus rien qui le distingue. »
— Moi, saisi d'enthousiasme parce qu'il parlait de pigeons gris, je voulus lui serrer la main et je lis : « Ali ! ^Monsieur Yalentin. »
Il dit simplement : « Littérateur, tais-toi. D'abord je ne m'intéresse qu'aux fous, et vous êtes alfreiisement raisonnable. » Puis continua : « L'homme normal c'est celui que je rencontrai dans la rue et que j'appelai par mon nom, le prenant d'abord pour moimême ; je m'écriai lui tendant la main : « jMon pauvre Knox, comme te voilà terne aujourd'hui ! Qu'as-tu donc fait de ton monocle ? » et ce qui me surprit c'est que Roland, qui se promenait avec moi, l'appelant aussi par son nom, lui disait en même temps que moi : « Pauvre Roland ! où donc avez-vous laissé votre barbe ? » Puis cet individu nous ennuyant, car tous deux Roland et moi nous pouvions de nous deux le déduire, nous le supprimâmes, sans remords, puiscpi'il ne présentait rien de nouveau. Lui, ne dit rien d'ailleurs, car il était piteux. Lui, l'homme normal, savez-vous qui c'est : c'est la troisième per-
sonne, celle dont on parle, celle dont on sait qu'elle a mangé ce matin... »
Il se tournait vers moi ; je me tournai vers Ildevert et Isidore et leur dis : « Hein ! , ([u'est-ce que je vous disais? »
Valentin continua très haut, me regardant : « Dans Virgile, elle s'appelle Tityre ; c'est ( celle qui ne meurt pas avec nous, et vit à ' Taide de chacun. » — Et il ajouta en éclatant de rire — sur moi : c'est pourquoi il importe peu qu'on la tue. » Et Ildevert et Isidore s'esclaffant aussi s'écrièrent : « Mais, ]Monsieur, supprimez Tityre ! ! »
Alors n'y tenant plus, exaspéré, je lis à mon tour : « Chutt ! Ghutt ! je vais parler ! »
— Et je commençai n'importe comment :
« Si, Messieurs, si ! Tityre a sa maladie ! ! !
— Tous ! tous nous sommes et durant toute notre vie comme durant ces périodes détériorées où nous prend la manie du doute :
— a-t-on fermé sa porte à clef, cette nuit? on rêva voir ; a-t-on mis sa cravate ce matin ? on tàte : boutonné sa culotte, ce soir on s'assure. Tenez ! regardez donc Madruce qui n'était pas encore rassuré ! Et Borace ! Et
comment ! Nous tous ! — Vous voyez bien. Et remarquez que nous savions la chose parfaitement faite ; — on la refait par maladie — la maladie de larétrospection. On refait parce que l'on a fait ; chacun de nos actes d'hier semble nous réclamer aujourd'hui ; il semble que ce soit un enfant à qui nous avojis donné vie et que dorénavant nous devons faire vivre... »
J'étais épuisé et je m'entendais parler mal... » Tout ce que nous suscitons, il seml)le que nous le devions entretenir ; de là la crainte de commettre trop d'actes de peur de dépendre de trop, — car chaque acte, au lieu sitôt fait de devenir pour nous un repoussoir, devient la couche creuse où l'on retombe — (( reciihans. »
— « Ce que vous dites là est assez curieux, » commença Ponce... »
— « Mais non , Monsieur, ce n'est pas curieux du tout — et je ne devrais pas du tout le mettre dans Paludes... Je disais que notre personnalité ne se dég-ag-e plus de la façon dont nous agissons — elle gît dans l'acte même — dans les deux actes que nous faisons (un trille) —
SUIVI 1)K l'ALlUKS 213
dans les trois. Qui est Bernard? C'est celui qu'on voit le jeudi chez Octave. — Qui est Octave? C'est celui qui reçoit le jeudi Bernard. — ]Mais encore ? C'est lui ([ui va le Lundi chez Bernard. — Qui est... qui sommes-nous tous, ^lessieurs ? Nous sommes ceux qui vont tous les vendredis soir chez Angèle. »
— « Mais, Monsieur, dit Lucien par politesse, d'ahord c'est tant mieux ; puis soyez sur que c'est là notre seul point de tangence ! »
— « Eh ! parbleu, Monsieur, repris-je, je pense bien que lorsque Hubert vient me voir tous les jours à six heures, il ne peut pas être en même temps chez vous ; mais qu'est-ce que cela change si, qui vous recevez tous les jours, c'est Brig-itle ? — Qu'importe même siJoachim ne la reçoit que tous les trois jours ? — Est-ce que je fais de la statistique? — Non! mais j'aimerais mieux marcher aujourdlmi sur les mains, plutôt que de marcher sur les pieds — comme hier! »
— « Il me semble pourtant que c'est ce que vous faites, » dit TuUius bêtement.
— « ÙNIais, ^Monsieur, c'est précisément ce dont je me plains : je dis « j'aimerais mieux »
214 LE VOYAGK d'iRIEX
remar(£uez ! d ailleurs je tâcherais de le faire à présent, dans la rue, qu'on m'enfermerait comme un fou. Et c'est justement là ce qui m'irrite — c'est que tout le dehors, les lois, les mœurs, les trottoirs aient l'air de décider /nosrécidives et de s'attribuer notre monotonie, I — quand, au fond, tout s'entend si bien avec notre amour des reprises. »
— « Alors de quoi vous plaig-nez-vous ? » s'exclamèrent Tancrède et Gaspard.
« — Mais précisément de ce que personne ne se plaigne ! l'acceptation du mall'ag^grave, — cela devient du vice, ^Messieurs, puisque l'on finit par s'y plaire. Ce dont je me plains, Monsieur — c'est qu'on ne regimbe pas ; c'est qu'on ait l'air de bien diner quand on mange des ratatouilles, et qu'on ait belle mine après un repas de quarante sous. C'est qu'on ne se révolte pas contre... »
— « Oh ! oh ! oh ! firent plusieurs — vous voilà donc enfin révolutionnaire ? »
— « Mais pas du tout, Messieurs, je ne le suis pas, révolutionnaire ! vous ne me laissez pas achever, — je dis qu'on ne se révolte pas... en dedans. Ce n'est pas des répartitions
StJIVI DE PALUDES 2l5
que je me plains ; c'est de nous ; c'est des mœurs... »
« — Enfin Monsieur, lit un tumulte — vous reprochez aux gens de vivre comme ils font,
— d'autre part vous niez qu'ils puissent vivre autrement, et vous leur reprochez d'être heureux de vivre comme ça — mais si ça leur plaît — mais... mais enfin; Monsieur, Qu'estcc-que-vous-vou-lez ? ? ? »
J'étais en eau et complètement ahuri ; je répondis éperdùment : « Ce que je veux? Messieurs, ce que je veux — moi, personnellement
— c'est terminer Paludes. »
Alors jXicodème s'élançant du groupe vint me serrer la main en criant: « Ah ! Monsieur, comme vous ferez bien ! » Tous les autres avaient du coup tourné le dos. « Gomment dis-jc, vous connaissez ? »
— « Non, Monsieur, reprit-il, mais mon ami Hubert m'en a beaucoup parlé. »
— « Ah ! il vous a dit... »
— « Oui, Monsieur, l'histoire du pécheur à la ligne qui trouve les vers de vase si bons qu'il les mange au lieu d'en amorcer ses lignes ; — alors il ne prend rien... naturelle-
2l6 LE VOYAGE D'URIEX
ment. O ! Monsieur, moi je trouve ça très drôle ! »
— Il n'avait rien compris. Tout est à recommencer encore. Ah! je suis creinté ! Et (lire ([ue c'est justement ça que je voudrais leur faire comprendre, qu'il faut recommencer — toujours — à faire comprendre : on s'y perd ; je n'en peux plus, ah ! je l'ai déjà dit...
Et comme cliez Angèle je suis presque chez moi, m'apjjrochanl d'elle et sortant ma montre je criai très fort: « Mais, chère amie, il est horriljlement tard ! »
x\lors chacun dans un seul temps tira sa montre de sa poche et s'écria : « Comme il est tard !»
Seul Lucien insinua, par politesse : « Vendredi dernier, il était encore plus tard! » — Mais on ne lit aucune attention à sa remarque ; (je lui dis simplement: « C'est que votre montre retarde ») ; chacun courait chercher son pardessus ; Angèle serrait des mains, souriait encore, offrait les dernières brioches. Et puis elle se pencha pour voir descendre. —
^.CIVI DF. PALVDES
Je l'aUeiidais, ruiné sur un pouf. Quand elle revint :
— ■ « Vil vrai cauchemar votre soirée ! — commençai-je. O ! ces littérateurs ! ces littérateurs, Angvle ! ! ! Tous insupportables! î ! »
— « Mais vous ne disiez pas cela l'autre jour, reprit-elle. »
— a C'est, Ang-èle. (|iie je ne les avais pas vus chez vous. — Et puis c'est effrayant ce qu'il y en avait ! — Chère amie, on n'en reçoit pas tanl que ça à la fois! »
— « Mais, dit-elle, je n'en avais pas tant invité: c'est chacun qui en a amené plusieurs autres. »
— « Au milieu de tous vous paraissiez si ahurie... Vous auriez dû dire à Laure démonter: vous vous seriez prêté contenance. »
— « Mais, reprit-elle, c'est que je vous voyais tellement excité : je croyais que vous alliez avaler les chaises. »
— « Chère Angèle, c'est (pie sinon l'on se serait tellement ennuyé... Mais étouffait-on dans votre salle ! — La prochaine fois on n'entrera qu'avec une carte. — Je vous demande un peu ce que signifiait votre petit
2l8 LE A'OYAGE d'uRIKX
ventilateur ! D'abord licii ne m'agace comme ce qui tourne sur place; vous devriez savoir cela, — depuis le temps ! Et puis en fait-il un vilain bruit cpiand il tourne ! On entendait (•a sous le rideau sitôt qu'on arrêtait de causer. Et tout le monde se demandait : « Qu'estce (jue c'est? » — Vous pensez bien que je ne pouvais pas leur dire : « C'est le ventilateur d'Angèle ! » — Tenez, l'entendez-vous à présent comme il grince. O ! c'est insupportable, chère amie, arrêtez-le, je vous en prie. »
— « IMais, dit Angcle, on ne peut pas l'arrêter. »
— « Ah ! lui aussi, criai-je ; — alors parlons très haut, clière amie. — Quoi! vous pleurez ? »
— « Du tout, lit-elle, très colorée.
— « Tant pis ! — Et je vociférai, pris de lyrisme pour couvrir le petit bruit de crécelle : « Angèle ! Angèle ! il en est temps ! quittons ces lieux intolérables ! — P^ntendrons-nous soudain, belle amie, le grand vent de la mer sur les plages ? — Je sais que l'on n'a près de vous rien que de petites pensées,
SriVI DE PALUDES
mais ce vent parfois les soulève... Adieu ! j'ai besoin de marcher ; plus que demain, songez ! puis le voyage. Songez donc, chère Angèle, songez ! »
— « Allons adieu, fit-elle, allez dormir. Adieu. »
Je la quittai. Je revins chez moi presque en courant; je me déshabillai ; je me couchai; non pour dormir; quand je vois les autres prendre du café cela m'agite. Or je me sentais en détresse et me disais : Pour les persuader, ai-je bienfait ce que je pouvais faire ? J'aurais dû trouver pour Martin quelques arguments plus puissants... Et Gustave ! — Ah ! il n'aime que les fous , Valentin ! — m'appeler « raisonnable » — si c'est possible ! — moi qui n'ai fait rien que d'absurde tout ce jour. Je sais bien que ça n'est pas la même chose... Ici ma pensée, pourquoi t'arrèter et me fixer comme une chouette hagarde ? Révolutionnaire, peut-être que je le suis, après tout, à force de l'horreur du contraire. Comme l'on se sent misérable pour avoir voulu cesser de