I.K VOYAOF, D URFEN
nous fûmes étourdis fral)Oi'(I. Nous voulions parler, inteiTOii^ei' (quelqu'un pour savoir, mais aucun n'écoutait et tous, avec des pi-estes forcenés, montraient et regardaient le milieu de la salle.
Nous étant dressés contre le mur. nous avons pu \oir, au centre de la foule, deux derviches hurleurs commençant leur e\ta.se ; ils tournaient lenlemi'ut au son d'une musique (pie faisaient cpiatre hommes accroupis, mais (ju'on n'entendait pas à cause des cris de la foule: et j)ériodi(iuemenl. à la fin d'un cou- ])let des instruments de musique, ils poussaient un hurlement i;iittural suraii?u, auquel la foule ré[>on(lait par un trépij?nement enthousiaste. Ils étaient coiffés d'un bonnet haut connue la moitié de leur corps, et synu'tri- (pie : et velus seulement d'une robe long'ue et très larye. (^.omme la musi(pie les pressait, ils ont commencé de tourner plus vite ; leur robe s'évasait autour deux et laissait voir leurs pieds sautant dans les sandales : comme ils tournaient plus vite encore, ils ont rejeté leiu's sandales et dansé pieds nus sur la pierre : lem* robe, (pii s'élargissait, se soulevant au-
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tour d'eux, découvrait des jambes pivotantes ; leur bonnet penche qui n'était plus dans l'axe, leur barbe devenaient insupportables à voir — ils ])avaient et leurs yeux étaient blancs de joie ; la foule ne se possédait plus et oscillait comme en ivresse ; alors ils devinrent frénétiques et, poussant des cris désordonnés, ils tournèrent si follement vite que leur robe, toujours plus tendue, devenait prescpie liorizontale, les découvrait tout nus, obcènes; — nous partîmes.
Et c'était la campagne encore ; ce fut le soir. Pendant une heure encore nous avons marché, puis nous avons retrouvé le navire.
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— Les matelots se sont baignés dans Tcau tiède ; l'air (jui brûle a séehé leur peau. Le soir est venu, mais sans la IVaîclieur (jui repose, mais sans la Iraieheur de la nuit eomme un ijaiseï- sur les paupières. La nuit est maintenant si eliaudt^ (juc nous ne |)()u\ons pas dormir. Des éelaii's silencieux [)alpilent au bord du ciel et sur les Ilots des lluoi'eseenec» i)assent vasruement. A demi couehés sur le {lont, rè\assent les matelots et les mousses : et dans la nuil mystérieuse, tendant les bras vers le rêve, ils se sont tordus de désirs. Nous, nous sommes restés debout, car nous n'osions pas nous étendre, et nous entendions toute la nuit leurs soupirs se mêler aux souilles amoureux de la mer. Mais une plus sérieuse pensée naissait en nous au sentiment de notre sévère attitude, et le calme de la nuit descendait sur notre visage.
Le vinj^t et unième jour, nous nous sommes arrèlés devant un rivag-e planté d'arbres. On a|iereevail, non loin de la nier, une ville; une avenue d'euealyplus y menai l, où se promenaient des groupes de femmes; des deux eôtés de l'avenue, entre les arlues, étaient dressés pour un marché des tréteaux et des l)ara([ues de toile; et du navire on pouvait voir, aux taches rouîmes et jaunes (piils faisaient, les piments doux et les rég-imes de bananes. — Avant la lin du jour, Mélian, Land)èi'ue el Odhiel descendirent à terre, ainsi qu'une partie des gens de l'équipage, pour acheter des vivres et demander la route. Nous les attendîmes tout le soir. Le lendemain, Mélian, Lambègue et Odinel revinrent, mais avec seulement quelques-uns des mate-
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lots. — Ils étaieiil paies et leurs yeux agrandis luisaient d'une douceur inexprimable. Ils rapportaient d'admirables fruits écarlates, saignant eornme des blessures, et des gâteaux de farines inconnues: mais quand nous voulûmes les ([uestionner, ils prétextèrent mie grande fatigue et s'étendirent dans les hamacs; alors nous comprîmes qu'ils avaient été auprès des femmes du rivage et nous en fûmes extrêmement tristes. — Comme nous ne voulions pas repartir sans que soient revenus tous les autres, vers le soir Lambègue, Odiel et Mélian, et ceux des matelots qui les a> aient sliivis la veille, pensèrent retourner à la ville; nous ne pûmes les en empêcher; — et nous ne pûmes empêcher Alfasar et Hector de les suiA re. Ils avaient dû causer avec eux lie ce (pi'ils avaient fait la veille, car nous les avions vus rester longtemps ensemble, près des hamacs mobiles, où balançaient ceux (pie la nuit avait lassés.
Ils revinrent tous le lendemain, et YOrion put mettre à la voile; — ils rapportaient des fruits nouveaux, énormes et ^iolets comme des aubergines; ils avaient l'œil hagard et
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plein d'insultes; sur leurs lèvres, une ironie mauvaise souriait, ('e i'ul à propos des beaux fruits que la querelle commença; ils voulaient nous en faire manger, mais leur éclat, leur splendeur même nous faisait nous en détier; — quand nous le leur dîmes, ils se moquèrent : Voilà les chevaliers courageux ! n'oserez-vous goûter même à des fruits, par crainte, et votre stérile vertu ce sera donc de s'abstenir — dans le doute. Doutez-vous donc loujcmrs ? — Alors pourquoi?
Et sans que nous l'ayons demandé, ils nous racontèrent ce qu'ils avaient fait dans la ville : le marché, l'achat des fruits, et la langue inconnue que parlaient ces femmes; — puis les jardins de i)laisir aux lumières, et les lanternes dans les feuillages; longtemps ils étaient restés sans entrer, regardant à travers les clôtures les danses et les girandoles, — puis des femmes qui passaient les avaient entraînés avec elles et ils s'étaient tout à coup sentis sans résistance sitôt que leurs mains s'étaient touchées. Ils avaient eu honte d'abord, puis avaient trouvé ça ridicule. — Mais (piund ils voulurent nous conter leurs
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embrassemeiils de la nuit, Anj^aire s'écria (ju'il ne comprenail pas (}ii'on osât se mettre à deux poui- l'aii-e ces salopcnes indispensables et qu'en de tels instants, lui se caciiail même des miroirs. — Mais à sa hautaine franchise, ce lui ciicz eux une jurande huée de scandale. Ang-aire dit alors qu'il n'aimait les femmes que voih'cs. mais «pie même ainsi il craiiJinail (ju'elles ne devinssent impudicjues et de voir leui- lomher la robe dès ([uun peu de tendresse a(henail. — Alors ils échitcrent de rii-e et se (l('l<tiii iièicnl de nous. — A par' lii- (h' ce jour, nous ne fûmes jdus Ions unis (hms la même ])ensée — el sentant très vivemenl ce que nous ne voulions pas être, nous conmien<,'àmes de savoir ce (pie nous étions.
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Ils se soiil hai.mu's dans une eau triste et bleue; ils ont nai;é dans léeunie saline. Remontés dans la baniue, lonjflemps encore nus. ils rejrardaient leur peau luire de pâleur insolite et laissaient que la lièvre séchât sur eux la candide mousse marine. Et nous avions honte pour eux, car ils paraissaient très beaux et semblaient plus heureux que des hommes.
Nous n'aimions pas beaucoup Alfasar, car il était emphaticpu' et colère, mais nous regrettions Mélian qui était doux et connaissait les tendresses apitoyées.
Les belles berges se déroulèrent tout le jour, (levant le navire : des ibis et des 11amanls roses péchaient des crabes dans le sable du bord. In pcn loin vers les terres, sni' des l'alaiscs en terrasses, des l'orèts sombres venaient linii-. Il Taisait chaud et nous songions an\ neiji,'"es du port on nous nous étions end)ar(piés; tous sur le pont, nous rei^'-ardions se dérouler les beri,a's. Quand nous passions, les llaniants roses s'envolaient, i)uis revenaient aux mêmes places, sitôt après (pie n(ms avit)ns passé, se reposer: et le i^esle de ces oiseaux nous taisait nous délier de ces play-es. Nous attendions: el notre yrand e(eur (lés(vuvré s'emplissait d'amertume . — Sera-ce ici (pie nous trouverons un lieu (jui devant nous ne se dérobe.
LK VOYAOK D IRIKX 47
OU s'il (lemeiire enfin, ne nous attire coupal)lemenl ? Ou penchés sur le pont du navire, les re^^urdaut se (Ic'i'ouler, devrons-nous toujours errer devant les plag-es et les plages? Vers le milieu du jour, nous sommes descendus près d'une ville ; elle était étroite et s'allont^eait suivant la mer. La mer s'arrondissait en lifolt'e. el devant la ville, découvrait à la marée basse un larj^e Ilot madrépori(iue. Des hanpu^s de pécheurs, chaque jour, y venaient chercher le corail, les épon,^-es et les co([uilles perlières. Connue rien ne nous intéressait dans la ville, une des barques nous a menés vers celte ile. Elle semblait surfi^ie de la mer, aussitôt autour profonde et transparente : sur le Ibnd des polypiers pâles, on voyait des huîtres bâiller; des éponges poussaient le kmg des roches; des crabes verts couraient, et dans les trous, dans les ombres, des pieuvres étaient cachées. Quand les plongeurs passaient près d'elles, les bras gluants tâchaient de les saisir; mais les plongeurs, avec un couteau tout ouvert, coupaient les bras de la pieuvre, qui restaient collés à leurs membres encore lorsqu'ils re-
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moulaient. — C'étaient des honnnes à la peau safranée ; ils élaienl nus. mais à letn- eon un sac réticulé jx'uduil. (|ii'ils devaient remj)lir de coquilles. Ils les cueillaient avec leur grand couteau, puis, le sac i)lein, remontaient vite. Quand ils revenaient à l'air libre, leur poilrine se crispail im jx'u el un il! de sany. (jui eoulail de leur bouche. som])tueux sur leur peau dorée, les faisait pi'i's({ue évanouir.
Nous a\ons jeté dans leau des monnaies neuves : on voyait leur scintillenu'nt sen- Ibncer : el (piand elles allaient disparaître, les homnu's saulaul de la barcpie et plonjreant. les happaient connue on souille sur une ilanune. Mais si ce n'eût été la joie de rciiarder le tond de la mer. el de voir le sang de ces honnnes, ces jeux ne nous eaissent pas divertis : aj)rès (juehjue temps, nous avons regagné la ^ille.
Nous nous sommes baignés dans des piscines li'op tièdes, où des enlanls se pouisnivaient en naji^eanl. L'eau verle laissait voir au fond des inosaïcpies, et deux lig-ures de marbre rose, symétriquement disposées, jetaienl des parfums dans des vasques; ils retombaient en cascades fmes, avec des bruits légers, dans l'eau. Nous étant approchés des statues, nous tendîmes nos mains vers les vasques, et les parfums, coulant le long de nos bras, ruisselèrent sur nos hanches. L'eau, quand on y replongeait, faisait l'elTet d'une brûlure. Au plafond translucide, une buée odorante montait ; elle se figeait en rosée : — hi lumière en était bleuie, et du plafond, dans l'eau, cette rosée tombait goutte à goutte.
Et comme une torpeur nous prenait, ares-
pirer cette buée tiède, (nous demeurâmes immobiles, flottants, abcmdonnés, vainement évanouis dans l'eau merveilleuse, verte et bleue, où ne glissait plus qu'un jour trouble, où les bras des g-rèles enfants se coloraient d'azur dans la lumièj[:eJet les gouttes tombai! I du plafond faisaient un clapotement monotone.
... Avec la nuit, la mer est devenue phosphorescente ; des flammes sur- le bord, avec les vagues, se déchiraient. La nuit est devenue brûlante ; les matelots et les faux chevaliers sont allés retrouver des femmes, et la pensée de leurs embrassements nous à tourmentés cette nuit, car elle était vraiment trop amoureuse. Une lune énorme et rougie s'est levée de parmi les vagues, et a promené son reflet sur la mer déjà lumineuse. Dans le sillage de la lune, des barques brunes ont passé, regagnant les côtes. L'on n'entendait que le bruit des vagues et des flammes tlans la nuit frôlées.
Et venus des forêts, les vampires aux larges
ailes, rcklaiit près des pécheurs endormis, à leurs pieds nus, à leurs lèvres, suçaient la vie et les accablaient de sommeil au palpitemenl de leurs ailes silencieuses.
YI
Moi'ij-uiii a la lièvre. Il nous a (lemaiulé pour meltri' sur son Iront, de la nei^a' élernelle. — Nous avons relâché devant une île où se dressait une luontaiiiie très ('leNée. Nous sommes deseendus: Naliianaël, Ydier, Alain, Axel et moi. nous avons marehé vers les neiijes. — Lonj;tem})s après, nous pensions encore à cette île, car elle était cahne et charmante: à cause des glaciers desceiuhis jusqu'en la vallée, un air presque frais circulait. Nous marchions, joyeux de nous sentir si paciticpu's.
Nous étions parvenus au pied du glacier translucide; une (onlaiiie claire s'est montrée. Elle stillait doucement de sous la glace; un ([uartz poli. cpicUe avait creusé en calice, la recueillait. Nous en remplîmes notre iiole de cristal pour en rapporter à Mcu'gain. Eau
de glace, qui pourra dire ta pureté ! — Dans les gobelets où nous en bûmes, elle était encore azurée ; elle était limpide et si bleue, qu'elle avait toujours l'air profonde. Elle restait fraîche toujours ainsi que les eaux hiémales; elle était si pure, quelle grisait comme l'air très matinal des montagnes. Nous en bûmes, et une allégresse séraphique nous ravit; nous y avons trempé nos mains; nous en avons mouillé nos paupières; elle a lavé la chaleur des lièvres et sa délicate vertu a glissé jus(pi'à nos pensées, comme d'une eau lustrale. — La campagne, après, nous a paru plus belle, et nous nous étonnions de toute chose. Vers midi, nous avons retrouvé la mer, et nous marchions suivant le rivage. Nous récoltions des caillou?v d'or dans le sable, les coquilles rares que le flot avait laissées, et les buprestes couleur d'émeraude sur les tamaris de la plage. — Il poussait près de la mer une plante qui portait sur ses fleurs des papillons toujours posés. Les papillons étaient indistincts des pétales, la fleur en paraissait ailée. — Nous savions que les papillons de printemps, les premiers papillons de mai, sont
54 I-E VOYAGK D'URIEX
l)lancs et jaunes comme les primevères et les auJiépines; les papillons d'été diaprés comme toutes les fleurs, et les papillons de l'automne, de la couleur des feuilles mortes: mais ceux-ci, sur des fleurs rosées, avaient les ailes transparentes des papillons des hautes cimes, et les corolles des fleurs se voyaient à travers leurs ailes.
— Nous ;ivons rencontré, sur le bord vie là mer, lui enlant mystérieux qui soni<-cait, assis sur le sable. Il avait de grands yeux, bleus comme une mer glaciale ; sa peau luisait comme les lys et ses cheveux étaient comme une nuée que le soleil à l'aidée colore (i). Il cherchait à comprendre des mots qu'il avait tracés sur le sable. Il parla : sa voix, de ses lèvres, jaillit, comme s'envole l'oiseau du malin, en secouant de la rosée ; nous lui eussions volontiers donné nos coquilles, nos insectes et nos pierres, volontiers tout ce que nous avions, tant sa voix charmante était douce. Il souriait avec une tristesse infinie. Nous voulions l'emmener au navire, mais s'é-
i)Novalis.
tant penché sur le sable, il reprit sa méditation tranquille.
Nous partîmes. La promenade dans cette île nous avait donné de grandes forces, et quand r0r/07i remit à la voile, en regardant la mer ouverte devant nous, nous sentions notre cœur tressaillir.
Nous ne nous baignâmes pas ce jour-là.
YII
Pour la septième fois, s'arrêta le navire. Dans cette ile où nous descendîmes pleins d'espoir et dont nous ne partîmes longtemps après que le cœur navré d'une horreur grandiose, pour beaucoup Unit le voyage. Nous cpii l'avons continué, laissant derrière nous tant de compagnons morts et d'espérances, nous n'avons plus jamais retrouvé les lumières splendides qui nous éveillaient jusqu'alors. ÎNIais, errant sous un ciel morose, nous regrettions la ville si belle malgré toutes ses voluptés, la ville royale, les palais d'Haiatalnefous aux terrasses qui nous faisaient craindre, lorsque nous nous y promenions, tant elles étaient belles, qu'elles fussent peu sûres. — Terrasses ! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes aux soleils Un ants :
LE AOYAGE D URIEN 07
jardins suspendus, jardins d'où l'on voit la mer ! palais que nous ne re verrons plus, et que nous souhaitons encore, — comme nous vous eussions aimés si ce n'eut été dans cette lie.
— Les vents étaient complètement tombés. Mais craintifs à cause d'une certaine splendeur qui faisait trembler l'air des côtes, qua- Ire seulementdescendirent d'abord. De rOrîo/i nous les ^ imes monter sur un tertre couvert d'oliviers, puis revenir. L'ile était larg-e et belle, dirent-ils; de ce lerlre on apercevait des plateaux, de hautes montagnes fumantes, et vers la côle qui se recourbait, les dernières maisons dune ville. Comme rien de ce qu'ils avaient vu ne justifiait nos premières craintes, tous, et les marins de l'équipage, nous avons quitté le navire et nous sommes acheminés vers la ville.
Les premiers habitants rencontrés puisaient de l'eau près d'une fontaine ; ils vinrent à nous dès qu'ils nous aperçurent. Ils étaient vêtus d'une robe très somptueuse, pesante et tombant à plis droits ; une coiffure, en forme de diadème, leur donnait l'air sacer-
58 LK A'OYAOK d'uRIEN"
dotal. Ils offrirent leurs lèvres pour des baisers et leurs yeux souriaient de vicieuses promesses. Mais à l'horreur de nos relus, nous voyant étraiii^ers, ignorants des coutumes de l'île, ces femmes, (pie nous n'avions d'abord pas reconnues, eutr'ouvrant leur manteau pourpré, montrèrent leur sein peint de rose. Connue nous les repoussions encore, elles s'étonnèrent, — puis nous ayant pris par la main, nous conduisirent vers la ville.
Dans les rues ne rôdaient que des créatures admirables. Dès leur enfance, celles qui n'étaient pas parfailement belles sexilaieiit. sentant sm* elles ime réprobation peser. Pourtant de très liorr'il)les ou très étranges demeuraient, clioyées même, et servaient à des voluptés anormales. Mais nous ne vîmes aucun homme : — c'étaient des garçons seulement, aux visages de femme, des femmes aux faces de garçon : ceux-ci sentant a enir les in(piiétudes nouvelles, fuyaient \ ers les plateaux (k' l'île (pie tous les hommes habitaient. Depuis la mort de Camaralzaman, ils avaient tous (piitté la ville. — Et toutes
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ces femmes délaissées, s'affolant au désir des mâles, parfois sortaient dans la campag-ne, comme celles que nous avions rencontrées; pensant que peut-être quelque homme descendu des plateaux viendrait, pour le séduire, elles se détruisaient. — Nous n'apprîmes pas cela d'abord, mais seulement après que, nous ayant conduits dans le palais, la reine vint nous dire qu'elle nous retenait prisonniers.
Captivité délicieuse, plus pertide que les dures g-eôles ! ces femmes voulaient nos caresses, et nous s^-ardaient pour leurs baisers.
Du premier jour, les matelots furent perdus ; puis, un à un, tombèrent les autres ; mais nous sommes demeurés douze qui n'avons pas voulu céder.
La reine devint amoureuse de nous ; elle nous fit baigner dans des piscines lièdes et nous parfuma de mirbane ; elle nous revêtit de manteaux splendides ; mais, nous dérobant aux caresses, nous ne songions (pi'au départ. Elle pensa nous vaincre d'ennui, et les longues journées s'écoulèrent. Nous
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attendions; mais sur l'Océan monotone ne se promenait aucun souffle ; l'air était bleu comme la mer — et nous ne savions pas ce qu'était devenu le navire.
De midi jusqu'au soir, nous restions à dormir dans de petites chambres; une porte vitrée s'ouvrait sur un largue escalier cpii descendait jusqu'à la mer. Quand le soir venait jetant des rayons sur les vitres, nous sortions. L'air alors était plus tranquille: il montait de la mer connue une l'raiciieiu' parfumée; à la respirer, nous restions (pielque temps, ravis, avant de descendre; à celte heure du soir, le soleil tombait dans la mer: d'obliques rayons sur les marches de marbre k's pénétraient de transparences scarlalines. Lentement, tous les douze, alors, majestueux et syniéh'i([ues. graves à cause de notre somptueuse ]>arure. nous descendions vers le soleil. jus(pi"à la dernière marche où la vag-ue moulée mouillait d'écume notre robe.
D'autres heures ou d'autres journées, nous restions assis tous les douze, sur un Irône
SUIVI DE PALUDES Gl
élevé, chacun, comme des rois, devant la mer, à reg'arder monter et redescendre les marées; nous attendions si quelque voile peut-être ne paraîtrait pas sur les vag-ues, ou dans le ciel quchpie nuée que gonllerait un vent propice. Par noblesse, nous ne faisions pas un geste et demeurions silencieux; mais quand le soir notre espérance retombée s'en allait avec la lumière, alors un grand sang'lot montait de nos poitrines, comme un chant de désespoir. — Et la reine accourait, pour s'amuser de nos détresses, pour savoir, — mais elle nous retrouvait immobiles, les yeux secs, tixés vers où le soleil avait fui. Elle voyait bien que nous pensions au navire, et nous n'osions lui demander ce <pi'il était devenu.
Gomme nous ne cédions toujours pas, mais que chaque jour elle nous sentait plus nobles, la reine voulut nous distraire, pensant que dans les jeux et les fêtes nous oublierions notre voyage et le sérieux de nos destinées. Elles nous paraissaient très sérieuses et précises; notre orgueil s'exaltait à cette résistance, et sous la splendeur des manteaux.
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nous sentions grandir cii nos cœnis un désir l'aliganl d'aclions j^loiicuses.
De fastueux jardins aux terrasses étagées deseendaicnt du palais à la mer. L'eau marine entrait dans des t anaux de marbre, et les ar])ies au-dessus se peneliaient; des lianes puissantes d'un bord à l'autre suspendues formaient des ponts tremblants, des i)alançoires. A l'entrée des canaux elles ilotlaient en un réseau si tenace ([uil résistait aux lames les plus hautes; l'eau des canaux après était à jamais calme. On s'y promenait dans des barcp.ies; on y voyait des poissons nag^er dans une ombre mystérieuse; mais nous n'osions nous y baig-ner, à cause des limides pi<[uantes et des cruelles langoustes.
Sur la c(Me, presque sous la ville, s'ouvrait une g-rotte où nous mena la reine. La barque y pénétrait par une étroite ouverture et qu'on ne voyait plus dès qu'on était entré; le jour qui passait sous les roches, à travers l'eau bleue prenait la couleur de la vague, et leur mobilité, sur les pai'ois reflétée, y remuait de
pâles flammes. La barque circulait entre des colonnades basaltiques ; Faii* et l'eau diaphane se mêlaient; on ne distin§:uait plus l'un de l'autre: on se perdait dans une lumière azurée. On voyait les colonnes descendre, et du sable, des aliifues et des roches du fond semblait venir la clarté indécise. L'ombre de la barque, au-dessus de nos tètes flottait doucement. — Dans les j^rofondeurs de la grotte, du sable était comme une plage où de petites vaii:ucs clapotaient. Nous aurions bien aimé nager dans cette océanique féerie, mais nous n'osâmes pas nous baigner de penv des crabes ou des chatrouilles.
La reine ainsi nous promena; nous ne cédions pas, mais la vue de ces merveilles qu'elle aurait voulu séductrices, ne laissait pas de nous emplir de lyrisme. La nuit, en barque, sur la mer, regardant les astres, et (les constellations à celles de nos cieux non pareilles, nous chantions : Reine! reine des iles chimériques, reine aux colliers de corail, vous que nous eussions aimée si vous fussiez
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venue à l'aube, reine de tous nos désespoirs, belle Haïatalnefous, ah! laissez-nous partir! Elle disait alors : — Ponr'([uoi faire? et nous ne savions que répondre. — Elle disait : Restez avec nous; je suis amourense. Une nuit, savez-vous, vous dovinic/. dans vos chambres,
— sans bruil je vins vous baiser sur les yeux, et votre ànie a élé rafraîchie du baiser ([ue je vous ai donné sur les paupières. — Restez ; les vents sont lond)és, et vous n'avez plus de navire. Qu'alh'z-vous donc chercher ailleurs? Et nous ne savions ([ue lui dire, uar elle ne pouvait coniprendie cpie tout cela ne remplit pas nos taraudes âmes. Nous pleurions d'inquiétude : Madame, ah ! (jue vous dirais-je — les noblesses et les i,n'andes beautés toujours nous arrachèrent des larmes: — si belle que vous soyez, Madauie. vous n'êtes pas si belle que nos vies : — cl nos vaillances dans l'avenir luisent devant nous comme des étoiles.
— Puis, exalté par la nuit et par l'aisance de mes paroles, je déclamai, croyant voir dans le passé le reilet de nos futures vaillances: ah ! ah si vous saviez. Madame ! nos jeunesses, les ambassades, les cavalcades d'autrefois,
sini DK i'.\uni:fl 65
les grandes chasses dans la forêt, les délivrances glorieuses et le retour, le soir, par le même sentier, dans la poussière, et cette joie d'avoir accompli nos journées — et les fatigues, ali ! Madame, et l'air triste que nous avions ! Comme nos vies sont sérieuses ! Et nos courses sur la montagne, quand, à l'heure où le soleil tombait et ({ue dans la vallée montait l'ombre, parfois nous nous sentions si près de saisir nos chimères, (|uc noire cœur en avait des Iressaillements d'allégresse ! ... La reine me regardait toujours et ses yeux souriaient un peu, me disant: Est-ce vrai? Mais moi j'étais si convaincu, que je lui dis: O! oui Madame. — Puis comme la lune passait je m'écriai : Si je suis si triste pour elle, c'est à cause de sa pâleur. La reine alors : Qu'est-ce que cela vous fait ? me ditelle : et cela me parut soudain tellement égal que je fus bien forcé d'en convenir.
Et les jours s'en allaient ainsi, en promenades ou en fêtes.
La reine, de la barque, un soir, avait laissé.
66 r.F. a()ya(;k d'irikx
l)ar jeu, une de ses l)a,a:ues tomber de ses doigts dans la mer pi-oi'onde. C'était une bag-ue sans i)rix, mais qui kii Aenait, eomme toutes ees bagues de reine, de Camaialzaman, son époux. Elle était ancienne et portait, sur des fils d'or pâle tressés, en chaton, mie aventurine. On la voyait encore, quand des herbes se déplaçaient, sur le sable bleu, où, pensives et perdues, des anémones roses luisaient. Ayant revêtu des scaphandres, Clarion, Agloval et Morgain descendirent; moi je ne les suivis pas, — non par ennui, mais par trop grand désir au contraire, tant m'avait toujours attiré le fond mystérieux des ondes. Ils restèrent long^temps sous l'eau; dès qu'ils furent remontés, je les questionnai instamment, mais de grands sommeils les saisirent, et lorsqu'ils s'en furent réveillés, ils semblaient ne plus se souvenir de rien, ou ne pas vouloir me répondre : Trop d'obscurité m'enveloppait, ditAg-loval, pour qu'il me fût possible de rien voir. — Une torpeur eng-oùrdissante. dit Clarion, d'abord assoupit mes pensées , et je ne songeais plus à rien cpiau clair sommeil qu'on dormirait dans cette eau
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fraîclie. couché sur les molles alj^iiefi. — jMorg-ain restait silencieux et triste, et comme je le suppliais de raconter ce qu'il avait vu, il répondit que, lorsqu'il le voudrait, il ne savait pas les mots pour le dire.
Puis vinrent de nouvelles fêtes, des illuminations et des danses : ainsi de nouveaux jours passèrent, et nous nous désolions à sentir nos belles vies s'écouler dans des occupations médiocres.
Nous sonii'ions au navire, et en nous g'randissait im projet de fuite. En face du palais s'étendait la plaine, et le rivag-e découvert se recourbait en golfe ; — on voyait bien sur la mer immense que l' O/'zo/i n'était pas là. Mais de l'autre côté du palais devaient s'ouvrir d'autres plages ; là devait être VOvion. Les hauts nmrs des dernières terrasses s'avançaient dcuis la mer comme pom' en interdire l'approche ; des allées secrètes devaient y mener, mais seule la reine en savait l'entrée. — Par mie nuit de mer si basse qu'elle quitta le pied des murs, Ydier, Hélain, Natlianaël et
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moi nous partîmes fortivement à la recherche du navire.
— C'était encore le crépuscule, mais on n'entendait plus de bruits. Après avoir doublé les terrasses, nous nous Irouvàmes derrière la ville ; de longues murailles s'étendaient, et devant elles un peu de sable où des égouts jetaient d'inlolérables puanteurs. Nous nous hâtions à cause de la mer et de la nuit montantes, mais pensant poiivoii' peul-clre revenir par une autre route, si la marée couvrait celleci. — Après les murs, ce furent des falaises basses, d'argih; ; l'espace qui les séparait de l'eau devenait toujours plus étroit, et les vagues enfin mouillèrent le pied des falaises. Nous nous sonnnes arrêtés, incertains, pour savoir ce que faisait la mer. Mais le Ilot ne montait pas encore ; marchant sur les roches émergées, nous avons repris notre route. Un promontoire s'avançait ; nous pensions après voir la plage. Nos pieds glissaient sur les herbes molles ; l'eau qu'on ne voyait presque pas, grise et pleine de crépuscule clapotait faiblement enUe les roches ; une inquiétude nous prenait, lant cette eau semblait indécise.
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Et soudain la falaise a cessé ; notre cœur s'est empli de crainte, car nous sentions que c'était là, La nuit maintenant était close. Sans bruit encore quelques pas, et penchés contre l'extrême roche, alors, nous avons regardé. — La lune se levait sur une immense grève ; les sables azurés se mouvaient comme des flots ; sur l'eau flottait toute une escadre, formida])le, vaporeuse, inconnue, et nous n'osions plus avancer. Des formes mystérieuses passèrent : tout cela nous parut si pâle, si peu sur, que nous nous sommes enfuis, saisis d'une épouvante misérable, éclairés, aflblés par la lune qui se levait par-dessus la falaise, et devant nous, sur les roches, sur l'eau, jetait nos ombres démesurées.
— Notre délivrance vint d'une plus tragique manière. Déjà naissait, grandissait dans la ville, mais doucement d'abord, la peste horrible et lamentable qui laissa toute l'île après, morne et connue mi immense désert. Déjà les fêtes étaient troublées.
... Le matin ces boissons fraîches que nous buvions sur les terrasses, les fruits, les verres d'eau froide après les marches au soleil, et
LE VOYAGE D L'RIEX
le soir, las de la lièvre de toiil le jour, dans les jardins parfumés (|ui descendaient jusqu'à la mer, les glaces au cédrat sous les arbres, — tout cela, — les bains trop tièdes encore et les rêveries près des robes roses des femmes, — nous eût bientôt donné cette langueur ({ui précédait la maladie, si la crainte de trop de soulïrances ne nous eût prévenus contre tant de plaisirs. Donc nous résistions aux sourires des femmes, aux appels qu'on entendait le soir, à ce désir des fruits qui désaltèrent, aux ombres des jardins, aux musiques — même nous ne chantions plus, de peur de défaillir ; mais nous descendions au matin vers la mer, avant le lever du soleil, et, trempant nos membres nus dans l'eau saine, nous buvions avec l'air marin la vigueur et le réconfort.
Des égouts cachés, des lavoirs, montait au soir l'exhalaison pestilentielle, à cause des vases qu'y laissait la vaste incurie de la ville : et ces vapeurs paludéennes promenaient des germes de mort. Les marins et les fennnes en sentirent leur chair troublée ; c'était une naissante inquiétude : ils se lavaient la bou-
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che avec des baumes et l'odeur fade des aromates se mêlait aux chaudes haleines.
... Ce soir, les danses et les musiques même étaient retombées trop lasses. Jamais les vents n'avaient soufflé plus tièdes ; les Ilots chantaient et toutes les âmes étaient folles de leur corps. Les corps étaient beaux comme des marbres : ils luisaient dans l'ombre : ils se cherchaient pour des étreintes, mais leur splendeur n'en était pas calmée ; leur fièvre en était attisée : ils unissaient leurs deux l)rùlures. Leurs baisers étaient des morsuics : où leurs mains touchaient ils saii^naient.
Jusqu'au matin, ils usèrent leur fièvre dans de fausses étreintes, puis le matin les lava dans mi bain d'aurore : alors ils allèrent vers les fontaines blanchir leur tunique empestée. — Là, de nouvelles fêtes commencèrent ; comme ils étaient légers, ils riaient de fatijfue, et les éclats de gaîté vibraient dans leur tête sonore. — L'eau du lavoir s'était salie. Avec de grandes perches, ils agitaient au fond la vase : des nuages de boue s'élevaient : des bulles montaient crever :
dix, penchés au-dessus des margelles, respiraient ces odeurs de marais sans horreur ; ils riaient, parce cpi'ils étaient déjà malades. Ils revêtirent après leurs tuniques mouillées, et, transis, se réjouissaient à l'illusion de sentir leurs chairs rad'ermies. — jNIais le soir, leur lièvre changea de nature ; ils cessèrent de rire : ils furent accablés de langueurs et, couchés sur Therbe des pelouses, ne songèrent plus qu'à soi-même...
Des Heurs étaient dansTile, dont les corolles froissées distillaicnl l'odeur comme d'une menthe glaciale. La plante poussait dans les sables : ils en cueillirent des tiges fleuries, et les pélales (pi'ils mâchaient le long du jour, mises après sur leurs chaudes paupières, humectaient leurs yeux secs dune fraichem* délicieuse. Celle fraîcheur glissait sur les joues, où. pénétrant jusqu'au cerveau, l'emplissail de rêves torpides. Ils sommeillaient coniMie des l'akirs. — Sitôt qu'ils se reposaienl de màclitr, le frais qu'ils en avaient tiré, se muait en brûlure, comme il advient d'éjuces ou d'herbes bénéolentes à la saveur poivrée. Altérés, ils buvaient dans des gobe-
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lets de métal une eau teintée de l'aigre jus des groseilles. Ils ne s'arrêtaient de mâcher que pour boire.
Quand leur manteau découvrait leur poitrine, on Aoyait sous le bras, près du sein, une taclie mauve et meurtrie où g-erminail la maladie : parfois tout lem' corps se couvrait de pâles sueurs violettes. — Xous, silencieux tous les douze, et trop graves même pour pleurer, nous regardions nos compagnons mourir.
— Ah ! ce qui fut terrible, ce fut l'arrivée des hommes : ils descendaient de tous les plateaux ; ils espéraient trouver des fennnes encore vaillantes et profiter de leiu-s désirs pour leur donner la maladie. Ils arrivaient courants, hideux, livides, mais quand ils virent les femmes si pâles et qu'ils comprirent, pris d'une épouvante désespérée, ils jetèrent des cris dans la ville. Certaines les voulaient encore ; et l'assurance de la mort leur redonnant comme ime sinistre vaillance, ils s'embrassèrent furieusement, ils sucèrent toute la joie qu'ils purent avec une soif, ime rage, une espèce de frénésie, pour nous vraiment
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terrifiante ; il semblait qu'ils voulussent ainsi supprimer le temps de la honte. Et d'autres femmes sani,4olaient parce qu'ils étaient venus trop tard.
Un léger vent commença de s'élever, et rabattant vers la ville la fumée lourde des volcans, jeta sur eux des cendres grises. Epuisés, ils s'étaient dépris pour vomir. Maintenant ils roulaient pèle-mèle sur l'herbe et leurs entrailles faisaient d'iiorribles efforts pour sortir... Ils moururent ainsi, sans posture, tordus, alfreux, déjà décomposés ; et le silence entra dans la ville.
Des nuages alors se levèrent ; une pluie froide vers le matin acheva de glacer leur âme, et les couvrit d'un linceul de boue que l'eau faisait avec la cendre.
Et nous avons pensé aux grandes voiles, au départ ; mais après l'avoir si longtemps souhaité dans une attente si monotone, maintenant que plus rien n'empêchait, nous nous sommes sentis si las, si troublés, si sérieux de la gravité de nos tàclies, si fatigués de tout cela, que nous sommes restés avant de quitter la grande lie, encore douze jours, assis
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sur la piaffe, sans une parole, pensifs devant la mer, sentant nos volontés incertaines et trop immenses.
Et ce qui nous a fait partir, c'est plutôt Todeur insupportable des cadavres.