‹ Le voyage d'Urien, suivi de PaludesChapitre 5 sur 19 · LA MER DES SARGASSES · texte numérisé non relu

LA MER DES SARGASSES

Mer de Sargasses ; aube en larmes, et clartés tristes sur l'eau grise. Certes, si j'aA ais pu choisir, je n'aurais pas ramé vers ces parag-es. L'ennui ! pourcpioi le dire ? qui ne l'a pas connu ne le comprendra pas; cpii l'a connu demande à s'en distraire. L'ennui ! c'est donc vous, mornes études de notre àme, quand autour de nous les splendeurs, les rayons défendus se retirent. Les rayons sont ])artis, les tentations nous abandonnent : rien ne nous occupe plus hors nous-mêmes, dans les aurores désenchantées. — Sur les soleils décolorés tombent les cendres du crépuscule, et les petites pluies de l'ennui sur les grands souilles du désir. Psychologie ! psychologie ! science de toute sa vanité, que l'âme à jamais te repousse ! Fruits de cendre où nous eussions mordu : désirs oi^i se fussent flétries nos gencives ; ô tentations déplorées

8o LE VOYAGE d'cRIEN

que nous redoutions autrefois : désirs ! au moins à résister, nos âmes s'occupaient-elles encore ; nous n'avons pas cédé ; nous souhaitions que les désirs s'en aillent, et quand ils sont partis, maintenant, comme l'ennui s'étend sans lin sur la mer grise.

Sur la mer épaissie, les fucus gélatineux se dévident. Les longues algues infinies, flottaisons, ligne vers l'horizon enfuie, à peine sinueuse, que, dès l'aube aperçue, nous primes d'abord pour un immense reptile ; — elles n'étaient pas même cela; rien au loin que les longues algues dociles.

— Nous avons regardé la boussole, et notre foi diminuée laissai t croître notre triste science. En relevant l'indication des latitudes, nous vîmes que nous étions arrivés à ce point de mer, oléagineuse vraiment, que les marins appelent Pot au Noir, à cause de sa lran(|uillité.

La mer par places s'est prise de varechs, et bientôt nous avons navigué entre deux traînées de sargasses ; d'abord distantes et lâches, elles se sont coagulées ; elles se sont peu à peu resserrées, et, dans l'étroit clienaJ que l'eau

libre faisait entre elles, peu à peu diminué, V Orion devenait felouque. On ne distinguait plus bientôt les long'ues l)ranclies des fucacées, mais un fouillis touffus de feuilles molles, une g-elée végétale, une matière encore mais à peine mobile et qui bientôt, comme gonflée, s'est soulevée un peu hors de l'eau moins profonde en basses berg-es vaseuses. Le chenal ondulait dans leurs courbes.

Le troisième jour parurent les premières plantes fluviatiles ; la felouque remontait lentement un faible courant de rivière.

Le quatrième jour, sur les berg-es, des hérons couleur de fumée cherchèrent des vers dans la vase ; derrière eux s'étendait une pelouse nivelée. La nuit, sous les nuiages reflétés, pâles d'un reste de jour, et à cause de toute l'ombre où les rives étaient caciiées, la rivière semblait couler (hoite, et les rames

82 LE VOYAGK d'uRIEN

de la felouque, aux tournants, se prenaient dans les joncs du bord.

Le septième jour nous rencontrâmes ma chère Ellis cpii nous attendait sur la pelouse, assise sous un pommier. Elle était là depuis quatorze jours, par la route de terre plus vite que nous arrivée: elle avait une rohe à pois, une ombrelle couleur cerise; auprès d'elle une petite valise avec des objets de toilette et quel([ues livres: un cliàle écossais sur le bras; elle uianjçeait une salade d'escarole en lisant les Prolég-omènes à toute métaphysique future. On la tu monter dans la barque.

Le revoir fut assez morne, et comme nous avions cette habitude de ne nous parler que de ce que nous savions ensemble, à cause des routes différentes suivies, nous ne trouvions rien à nous dire, et nous restâmes trois jours à regarder les berg-es en silence, — puis les nouvelles campacrnes traversées nous redevinrent une occasion de paroles.

SUIVI DE PALroEs 8;

Le ciel élail pâle, les campagnes décolorées. Sur les berg-es de vase glauque aux herbes vertes et cendrées, des cigognes placides étaient revenues de voyage. Ellis trouvait leurs pattes exagérées ; ainsi je constatai la fâcheuse incompréhension de son âme; mais de son ombrelle couleur cerise dans le paysage éploré, je ne lui dis pourtant rien, réservant la question des inadéquats pour des causeries ultérieures. Les rives ternes, vertde-grisées, si pareilles incessamment, entre lesquelles nous ramions encore, si planes, si calmes, si closes, ne montraient rien en elles qui motive ici plutôt que là l'arrêt de notre monotone équipée. La barque sur le fleuve tranquille, entre les berges établies, en était l'unique épisode, et comme elle circulait avec nous, nous restions, ne sachant pas, si nous l'avions quittée, où descendre. Et quand un soir nous sommes pourtant descendus, vers une rive indiflërente, c'est plutôt à cause de l'heure, du crépuscule qui tombait.

Un brouillard en lambeaux traînait sur l'eau morne, et se prenait aux joncs du bord. Nous décidâmes de passer la nuit sur la pe-

84 I-K VOYAGE n't'RIEX

loiise; Ellis devait garder la harqiie ; clic s'enveloppa de son chàlc à cause de l'humidité, mit la valise sous sa tète, et parmi les roseaux froissés s'assoupit la barque amarrée.

Après une nuit sans rêves vint un réveil sans allég-rcsse ; aucune aurore ne colora le ciel que blancliit, au matin seulement, une aube grelottante et navrée. C'était une clarté si noyée que nous attendions encore l'aube, quand le soleil déjà monté transparut derrière un nuage. Nous rejoignîmes Ellis ; assise dans la felouque, elle lisait la Théodicée. Irrité je lui pris le livre ; les autres se taisaient ; il y eut un moment de perplexité extrêmement pénible, puis comme aucun devoir précis n'unissait plus nos destinées, dans l'incertitude des routes, nos volontés s'éparpillèrent, et chacun de notre côté nous nous aventurâmes vers les terres.

Je n'eus pas le cœur d'aller loin ; — rien que vers un pelit bois de hèties : encore ne l'atteignis-je même pas, mais dès le premier buisson venu, me laissant choir à son ombre,

aucun (les autres ne me voyant j^lus, comme je n'avais plus de forces et que je sentais le passé levenir, la tète dans les mains je pleurai misérablement...

... Sur la prairie semée de pimprenelles le soir tomba; alors je lis une prière, puis m'étant levé je regagnai la barque délaissée.

EUis dans la barque lisait le Petit Traité de la Conting-ence ; exaspéré j'arrachai de ses mains le livre et Fayant jeté dans le fleuve : Ne sais-tu pas, m'écriai-je, EUis malheureuse, que le livre est la tentation ? Et nous sommes partis pour des actions g'iorieuses... — Glorieuses ? lit EUis en regardant la morne plaine. — Oh ! je sais qu'il n'y parait pas ; je sais tout ce que tu peux dire ; tais-toi ! tais-toi ! — Sinon j'aurais pleuré encore ; et pour lui cacher mon visag-e je regardais fixement l'eau du fleuve. Les compagnons revinrent un à un, et quand tous dans la barque nous fûmes de nouveau rassemblés, nous sentîmes si bien chacun le désespoir de tous les autres, que nous n'osions pas demander si tel non plus n'avait rien vu ; mais chacun, par décence, déguisant d'une vaine phrase la vacuité de sa

LE VOYAGK D URIEN

vision : J'ai vu — j'ai vu, dit Ag-uisel, des bouleaux uains en enfdade sur un tumulus ardoisé. — Moi, dit Eric, dans une plaine de sal)le, des sauterelles broutant l'herbe amère. — Kt vous, Urien ? dit Axel : Un champ semé de pimprenelles. — Morg-ain : des forêts de pins bleus sur le bord d'une mer. — Ydier : des carrières abandonnées... Et comme cet interrog-atoire n'était plus d'aucun intérêt, la nuit étant close, nous dormîmes.

Le lendemain je m'éveillai tard; tous les autres déjà levés, je les vis assis sur la rive : tous lisaient: — c'étaient des brochures morales qu'Ellis avait distribuées. Je saisis la petite valise : on y trouvait trois agendas ; la vie de Franklin; une petite flore des climats tempérés, et le Devoir présent de M. Desjardins. — Tout en fouillant dans la valise, je préparais une apostrophe : (piand tout fût prêt, je jetai la valise. Elle fonça dans la rivière. Deux grosses larmes coulaient sur les joues d'EUis. Ce ne fut pas que je fusse touché, mais au sentiment de notre commmie misère soudain tomba mon irritation, et ce furent au lieu de blâmes, des plaintes :

Al) ! certes, m'écriai-je, nous voici très malheureux. Notre voyaj?e est vraiment bien mal composé. Que signitie cette plaine si morne à ce moment de cette histoire ? ou que signifions-nous dans la plaine? Si le soupçon nous vient ici de ([uelque chose d'inutile, nos âmes aussitôt désolées vont laisser leur vertu se répandre. Seig-neur! pour quelque chose d'inutile, nous n'aurons plus de foi ni de courag-e : — maintenant nous allons défaillir, — oufaudra-t-il tomber dans la piété dévotieuse ? Nous avons vécu par ori^ueil, et nos noblesses s'exaspéraient à l'àpreté de nos victoires. Notre vertu, Seig-neur, est toute ftiite de résistance : mais autom* de nous maintenant tout chdt, tout se désagrèg-e — et nous ne sentons plus nos courag-es. Voici que le tranquille passé en nous comme un regret remonte. — Nuit majestueuse et profonde où notre extase s'est éperdue; textes de vérité, souvent où frissonnait une flamme métaphysique ; alg-èbres et théodicées, études ! nous vous avions quittées pour autic chose, ah ! pour autre chose vraiment. — On se met en route un matin, parce qu'on a trouvé dans l'étude qu'il

88 LF. voYAC.r, d'crikn

faut manifesler son essence; on s'en va chercher par le monde des actions révélatrices, — et qui dira quelle ténébreuse vallée joint au monde où l'on vit notre chambre haute où. l'on rcve, — vallée si âpre et si mystérieuse que je pensais que j'allais y mom'ir, si ténébreuse que mes yeux, lorsque je parvins devant la grande mer souhaitée, prirent les flots pour des lumières, — Depuis nous avons vu sur des plages des végétations insensées, des jardins traversés d'eaux tièdes, des palais, des terrasses dominatrices dont le sou^enir lait notre désespoir : — nous avons mi tous les sourires, tous les appels, et nous n'avons pas répondu; et la reine fallacieuse, Haïatalnefous parfumée, n'a pas vaincu nos énergies. Nous nous gardions pour autre chose. Par une progression calculée, et dirai-je bien esthétique, nos courages avec nos désirs s'étaient accrus — par l'aliment que leur faisaient nos résistauces ; et nous attendions, pour Unir, mie suprême péripétie. — Puis voici que notre vaisseau s'en va s'enlizer dans la vase. Ah ! vraiment notre histoire est mal, est bien mal, bien mal composée. Qu'est-ce qui peut venir

SUIVI DE l'ALUDES 89

ensuite? tout nous devient inclilFérent, tant cet ennui sur l'avenir aussi s'allonge; nos grandes âmes vont suceomber au désintéressement à leurtàeiie. Qu'il advienne n'importe ({uoi, ce sera toujours sans importance. Les encliainements logiques sont rompus ; nous avons quitté les sentiers salutaires. Souvenons-nous des iles détachées; elles flottaient désemparées sans plus d'attache avec le monde. C'est ce qui peut arriver de plus triste. Sur l'inutile on ne peut pas recommencer le nécessaire. Nous sommes perdus tout à fait. Nous sommes encore bien plus malheureux que ne vous le font sentir mes trop imparfaites paroles; encore bien plus que nous ne le sentons car l'apathie d'alentour commence à engourdir nos âmes. J'ai parlé beaucoup trop longtemps. A des choses inordonnées il faut des phrases incohérentes; je terminerai par quelques allitérations — et laissant retomber ma voix soudain jusqu'à n'être plus qu'un murmure, je chuchotai pour la cadence : . . . chantera la sauterelle des sables. —

Tous assis sur la rive avaient écouté jus-

([u'aii bout ; mais celte péioiaison leur parut iiH()ni>'i'iie (i un vive non dissimulé les secoua ; c'était ce que je souhaitais pour réveiller nolie torpeur. Ellis n'avait rien compris ; je m'en aperç-us à F irri talion qui soudain me j)rit contre elle ; mais je n'en laissai rien voir. Elle ouvrait de ij^rands yeux interrog-alems , elle attendait que je continue. — J'ai fini, clicre Ellis, lui dis-je ; marclions un jx'ii. Vous èles douce eî délicieuse aujourd'hui. L'air des pelouses vous remettra. —

Je croirais fastidieux de raconter la promeluuh' ; je parlerais bien d'une grotte dans la([iielle nous pénétràuies, mais une eau stai,''nante (pii hi remplissait en partie ne nous permit pas de nous aventurer très loin ; on voyait pourlant de hautes voûtes enténébrées, des galeries <[u'on supposait fuir vers des profondeurs ; par places où les parois, moins verticales, se plafonnaient, on Aoyait, connue des fruits de ces cavernes, i)endre les chauves-souris léliiargiques. J'en cueillis une pour Ellis, (pii n'en n'avait pas encore vu ? Ce que cette grotte eut de meilleur, ce fui, après ces pesantes ténèbres, de nous faire

SUIVI DE PAIUDES 9I

trouver le jour dehors un peu moins triste. Ce fut dans cette grotte qu'EUis prit les fièvres paludéennes et que me vinrent les premiers doutes aiï'reux sur son identité.

Tandis que les autres rentraient en barque, Ydier, Nallianaël et moi, ayant repris quelques désirs de ^i^ re, nous partîmes au soir vers les landes. Alors nous advint cette étrange aventure dont le mystère encore nous tourmente, car elle lut unique dans ce voyage et ne se rattachait à rien d'autre,

La nuit était tombée ; le vent glissait sur les joncs de la lande ; des feux flottaient sur les tourbières, et par crainte des fondrières nous ne marchions que lentement. Un tintement dans le silence nous lit nous arrêter surpris. Comme unc^ forme vaporeuse, une blanche femme naissait, se balançait aérienne, s'élevait au-dessus du marais ; elle agitait une clochette comme un calice dans sa main. Notre geste d'abord fut de fuir, puis rassurés un peu à cause de sa délicatesse, nous l'eussions peut-être implorée, mais voici qu'elle n'était plus déjà qu'mie vapeur défaite, soit plus haute ou soit très lointaine, et la petite

92 LE VOYAGE d'uRIEX

sonnerie qu'elle faisait s'en allait se perdre avec elle ; mais elle persista toujours et nous commencions à croire à quelque illusion de falig-ue, lorsque marchant de ce côté, nous l'en tendîmes plus proche, de nouveau précise, rasant la terre, incertaine parfois, promenée, puis hésitante, puis plaintive, un appel, et penchés dans l'ombre pour voir, nous avons trouvé une pauvre brebis perdue par la lande, perplexe, la laine humide de t'hièbres. Elle portait au cou la clochette. Nous recueillîmes la brebis égarée, et lui défîmes sa clochette. Mais un nouveau bruit s'entendit, et de nouveau se souleva des vases, comme une étoffe mortuaire, mie femme long-ue et voilée ; le voile g-ris traînait sur la jonchaie, comme s'accroche aux joncs de la brouée. La tige de lys inclinée penchait le calice vers terre ; les sons tombaient comme des graines. Et comme elle partait je la vis, baissée vers im repli de l'ombre, au cou d'une brebis venue, suspendre son lys en clochette. Nous recueillîmes la l)rebis sur la plaine. Une troisième forme parut; le suaire couvrait son visage ; derrière

SVITI DE PALUBES

elle llotlait sa traîne, comme mie étoffe déchirée, parmi les feuilles des roseaux. Et je l'ai vue mettre la fleur, tandis qu'elle se défaisait, laisser à la brebis désolée, la clochette à la laine attachée avec sa main qui s'évapore. — Ainsi douze femmes sont venues : nous avons recueilli les brebis après elles, et nous ifuidions ce troupeau par la main, comme des bergers sans houlette, à travers la nuit, sur la route inconnue, parmi les touffes de roseaux et les caïeux de renoncules.

Quand nous revînmes à la barque, un peu d'aube commençait à luire ; Ellis était un peu soutirante et délirait légèrement. Je remarquai ce jour-là, pour la première fois je pense, que ses cheveux étaient complètement blonds ; blonds — et même il n'y avait rien de plus à en dire.

La felouque recommença de remonter les eaux du fleuve ; de longs jours ainsi s'écoulèrent, dont la monotonie ne se raconterait pas. Les rives demeuraient si pareilles qu'on ne pensait pas avancer. Le cours de l'eau insensiblement se ralentit, cessa et, nous ramâmes dans une eau stagnante, profonde et

94 LIi VOYAGE D URIEN

noire. Il s'était dressé sur chaque rive une allée (le cyprès : il tombait de chaque branche une ombre g-rave, pesante à nos âmes. On entendait en un rhythnie imposé tomber nos rames sur le lleuve, puis l'eau par la rame soulevée retomber comme de lourdes larmes ; on n'entendait rien d'autre. Penché vers l'eau, on voyait sa face ag-randie enveloppée de ténèbres, car à cause des cyprès qui étaient devenus g-igantesques, l'eau ne reflétait plus le ciel. Nous regardions souvent l'eau noire, et souvent nos visages dans l'eau. Ellis di^ag•uait dans le fond de la barque et récitait des prophéties. Nous comprenions que nous étions parvenus au point suprême de notre histoire. Et bientôt en ellet les cyprès gigantesques décrurent. Mais nous étions trop accablés par le silence et par l'ombre pour nous étonner beaucoup d'une chose déconcertante : l'eau recommençait de couler, mais de couler dans l'autre sens. Nous redescendions maintenant le cours du mystérieux fleuve. Et comme en une histoire qu'on relit à l'envers, ou comme en le reflet du passé, nous reprenions notre voyage ; nous

retrouvions les l)ei*ges anciennes, nous revivions tout notre ennui. Les cigognes placides péchaient toujours les vers de vase... je ne redirai pas cette monotonie : j'avais déjà trop de peine à la dire. Je ne déplorerai pourtant point le manque de proportions de l'histoire, car si ce fleuve léthargique fut aussi long à remonter qu'à redescendre je ne m'en aperçus pas : — je ne regardais plus les rives et les eaux sans sourires couler : la seule pensée d'Ellis me distrayait du cours des heures ; ou dans une posture penchée vers ce que l'eau reflétait de moi-même et que je ne connaissais pas, je cherchais dans mes tristes yeux à comprendre mieux mes pensées, et lisais dans le pli de mes lèvres l'amertume du regret qui les plisse. EUis ! ne lisez pas, je n'écris pas pour vous ces lignes ! vous ne conq^rendriez jamais tout le désespoir qu'a mon àme. ... Mais le fleuve d'ennui finit; les eaux redevinrent plus claires ; les berges basses se défirent, et ce fut de nouveau la mer. EUis délirait vaguement dans la barcpie agrandie. L'eau de la mer devint peu à peu si limpide que les roches du fond parurent. Songeant à

gG LK VOYAGE d'uRIEN

tout l'ennui d'iiier, aux bains parfumés de jadis, je regardais la plaine sous-marine ; je me souvenais que ^Nlorg-ain, auxjardias d'Haïatalnel'ous, était descendu sous les ondes, et s'était promené dans les alg-ues. J'allais parler, mais j'aperçus, parmi les algues, sur le sal>le, comme ime vision azurée, une cité flans la mer engloutie. Je restai dans l'incertitude ; je regardais n'osant rien dire : la barque avançait lentement, — On voyait les murs de la ville : le sable avait empli des mes ; — pas toutes, — certaines restaient, vertes entre les murs élevés, comme de profondes vallées. Toute la ville était verte et bleue. Des algues se penchaient des balcons vers les places où les fucus nains s'allongeaient. On voyait l'ombre de l'église. On voyait l'ombre de la bartpie flotter sur les tombes du cimetière ; calmes, des mousses vertes dormantes. La mer était silencieuse ; des poissons jouaient dans les tlols. — Morgain ! Morgain, voyez ! m'écriai-je. — Il regardait déjà. — Allez-vous regretter? me dit-il. Je ne répondis pas, jiar habitude, mais grisé soudain d'im lyrisme excessif qu'il fau-

SUÎA'I DE PALt'DKS

drait motiver par l'ennui Iraversé, la joie de revoir une ville et de la voir silencieuse, je chantai : Nous serions ah ! si bien sous l'eau fraielie, au porche de l'église noyée — goûter l'ombre et Thuniidilé. — Le son des cloches sous la \ ague — et hi trancpiilité, Morgain ! ]Morgain, vous ne pouvez savoir ce (pii me tourmente : elle attendait, mais je me suis trompé ; Ellis n'est pas ce ([ue je pense. Non ce n'est pas Ellis la blonde ; je me suis trompé tristement : je me souviens maintenant que ses cheveux étaient noirs et que ses yeux brillaient aussi clairs que son àme. Son àme était vivace et violente, et sa voix très calme pourtant; car elle était contemplative. — Et c'est une frêle éplorée que j'ai recueillie sur la rive. Pourquoi ? — Son ombrelle d'abord m'a déplu, puis son châle ; puis m'ont irrité tous ses livres. On ne voyage pourtant pas pour retrouver ses vieilles pensées ; et puis elle pleurait quand je lui faisais observer ces choses. D'abord je me disais : ah ! comme elle a changé ! — mais je vois bien maintenant que c'est une autre. — Et cet épisode est encore le plus saugrenu du voyage. — Dès

98 LK VOYAGE d'uRIEX

que je l'ai vue sur la rive, j'ai senti qu'elle était déplacée. Mais que faire à présent ? car tout cela distrait du voyage ; et je n'aime pas, Morgain, les mélancolies sentimentales. Mais iNIorgain ne paraissait pas me comprendre ; alors je repris d'une façon plus douce...

Ce fut ce même jour, et peu de temps après cette conversation si grave, que parurent à l'horizon les premières glaces flottantes. Un courant les menait jusque vers les eaux tempérées ; elles venaient des mers glaciales.. Elles ne fondaient pas, je suppose, mais se dissohaient dans l'air bleu, insensiblement plus fluides ; elles se su]3tilisaient comme des brumes. Et les premières rencontrées, à cause des eaux encore presque tièdes, étaient devenues si futiles, diaphanes et déjà diluées, que la barque les eût traversées sans les voir, et nous n'en fûmes avertis que par la très soudaine fraîcheur.

Vers le soir, toujours plus nombreuses, il en vint de beaucoup plus hautes. Nous circulions au travers d'elles ; un peu plus denses, la barque y heurtait et ne les perçait plus qu'à peine. La nuit vint, et nous eussions

cessé complètement de les voir, si la hmiière des étoiles, au travers d'elles n'eût paru plus large, plus pâle, et lavée. — C'est ainsi, par une transition insensible, et qu'un récit bien trop précise, — à travers un climat morose, après les rivages spleuLÎides et les jardins sous le soleil, que nous devions eniîn, par les mers glacées, aborder aux arides rivages polaires.

Et insensil)lement aussi, languissante de maladie, Ellis chaque jour appàlic, plus blonde et comme évaporée, devenait toujours moins réelle et paraissait s'évanouir. — Ellis, lui dis-je enfin, par manière qui la prépare : Vous êtes un obstacle à ma confusion avec Dieu, et je ne j^ourrai vous aimer que fondue vous aussi en Dieu même. — Et lorsque la felouque aborda vers une terre boréale, où des cabanes d'Esquimaux faisaient de légères fumées, lorsque nous la laissiimes sm* la plage pour voguer aussitôt vers le Pôle, elle n'avait déjà presque plus de réalité.

Et nous y laissâmes aussi Yvon, Hélain, Aguisel et Lambègue, malades d'ennui, et qui semblaient près de mourir de somnolence — pour voguer aussitôt très calmes vers le Pôle.

Page 1