‹ Le voyage d'Urien, suivi de PaludesChapitre 9 sur 19 · JOURNAL DE TITYRE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE TITYRE

ou

PALUDES

De ma fenêtre j'aperçois, quand je relève un peu la tête, un jardin que je nai pas encore bien regardé ; à droite, un bois qui perd ses feuilles ; au delà du jardin, la plaine; à gauche un étang dont je reparlerai.

Le jardin, avant, était planté de passeroses et d'à ncolics, mais mon incurie a laissé les plantes croître à l'aventure ; à cause de l'étang voisin, les joncs et les mousses ont tout envahi: les sentiers ont disparu sous l'herbe ; il ne j'este plus, où je puisse marcher, que la grande allée qui mène de ma chambre à la plaine, et que j'ai prise un jour lorsque je fus me promener. Le soir les bêtes du bois la traversent pour aller boire l'eau de l'étang; à cause du crépuscule je iw distingue que des forme?» grises, et

comme après la nu if, est close. Je ne les vois jamais remonter.

— « INIoi, ça m'aurait fait peur, dit Angèle; — mais continuez, — c'est très bien écrit. »

J'étais très contracté par l'émoi de cette lecture : « O ! c'est à peu près tout, lui dis-je ; le reste n'est pas achevé. »

— « Des notes s'écria-t-elle — ô lisez-les ! c'est le plus amusant ; on y voit ce que l'auteur veut dire bien mieux qu'il ne l'écrira dans la suite. »

— Alors je continuai — déçu d'avance et, tant pis, tâchant de donner à ces phrases une apparence inachevée :

Desjenêtres de sa tour, Tityre peut pêcher à la ligne... — « encore une fois ce ne sont que des notes... »

— « Allez donc ! »

— Attentes mornes du poisson ; insuffisance des amorces, multiplication des lignes (symbole) — par nécessité il ne peut rien prendre.

— « Pourquoi ça? »

— « Pour la vérité du symbole. »

— « Mais enfin s'il prenait quelque chose? »

— « Alors ce serait un autre symbole et une autre vérité. »

— « Il n'y a plus de vérité du tout puisque vous arrangez les faits comme il vous plaît. »

— « J'arrange les lai I s de façon à les rendre plus conformes à la vérité que dans la réalité; c'est trop compli({ué pour vous expliquer cela maintenant, mais il faut être persuadé que les événements sont appropriés aux caractères; c'est ce qui fait les bons romans; rien de ce qui nous arrive n'est fait pour autrui. Hubert aurait déjà fait là une pèche miraculeuse ! Tityre ne prend rien : c'est d'une vérité psycholog-ique. »

— « Enfin — c'est bien : continuez. »

— Prolongement sous l'eau des mousses de la rive. Indécision des reflets; algues; des poissons passent. Eviter en parlant d'eux de les appeler des « stupeuj^s opaques. »

— «Je l'espère bien ! mais pourquoi cette note? »

— « Parce que mon ami Hermog-ène appelle déjà comme ça les carpes. »

— « Je ne trouve pas ça heureux comme expression. »

SriVI I)K PALUDES I49

— (( Tant pis. Je continue ? »

— « Je vous en prie : elles sont très amusantes vos notes, »

— Titj're, à l'aube, aperçoit des cônes blancs s'éle^'er dans la plaine; salines. Il descend pour voir travaUler. — Paysage inexistant; talus très étroits entre deux marais salants. Trop grande blancheur des trémies (symbole) on ne peut voir ça que quand il fait du brouillard ; des lunettes de verre fumé préserveîit des ophtalmies les travailleurs.

Tilyre met une poignéede seldans sapoclie, puis rentre dans sa tour. — C'est tout. »

— « C'est tout? »

— « Tout ce que j'ai écrit. »

— « J'ai peur que ce ne soit un peu ennuyeux, votre histoire » — dit Angèle.

— Il y eut un vaste silence — après quoi je m'écriai tout énui : Ang-èle, Aniçèle, quand donc comprendrez-voiis, je vous prie, ce qui fait le sujet d'un livre? — L'émotion que me donna ma vie, c'est celle-là que je veux dire : \ ennui, vanité, monotonie, — moi cela m'est égal parce que j'écris Paludes — mais celle

de Tityre n'est rien; nos vies, je vous assure, Angèle, sont encore bien plus ternes et médiocres. »

— « Mais moi je ne trouve pas, » dit Ang-èle.

— « C'est parce cpie vous n'y songez pas. A'oilà justement le sujet de mon livre; Tityre n'est pas mécontent de sa vie; il trouve du plaisir à regarder les marécages ; un changement de temps les varie; — mais regardezvous donc ! regardez votre histoire ! est-elle assez peu variée ! Depuis combien de temps habitez-vous cette chambre ? — Petits loyers ! petits loyers — et vous n'êtes pas la seule ! des fenêtres sur la rue, sur les cours! devant soi l'on regarde des murs ou d'autres gens qui vous regardent... Mais est-ce que je vais à présent ^ ous faire honte de vos robes — et croyez-vous vraiment cjue nous ayons su nous aimer ? »

« Neuf heures — dit-elle — ce soir Hul^ert fait sa lecture, et permettez-moi d'y aller. »

— « Que lit-il?» demandai-je malgré moi.

— « Soyez sur que ce n'est pas Paludes ! » — Elle partit.

SUIVI DE PAXUDES

Rentré chez moi je tentai de mettre en vers le début de Paludes — j'en écrivis le premier quatrain.

De ma fenêtre j'aperçois Quand je relève un peu la tête La lisière d'un petit bois Qui Jie s'est Jamais mis enfête.

Etpuisje me couchai, ayant achevé ma journée.

ANGELE

Mercredi.

Tenir un ag:endci ; écrire pour chaque jour ce que je devrai faire dans la semaine, c'est diriger sagement ses heures. On décide ses actions soi-même, on est sûr, les ayant résolues d'avance et sans gène de ne point dépendre chaque matin de l'atmosphère. Dans mon agenda je puise le sentiment du devoir, j'écris huit jours à l'avance pour avoir le temps d'oublier et pour me créer des surprises, indispensables dans ma manière de vivre : chaque soir ainsi je m'endors devant un lendemain inconnu et pourtant déjà décidé par moi-même.

"TJàns mon agenda il y a deux parties : sur

SUIVI DK PALUDKS

une feuille j'éeiis ce que je ferai, et sur la feuille (l'en face, chaque soii', j'écris ce que j'ai fait. Après je compare ; je soustrais et ce que je n'ai pas fail, le clélîcit, devient ce que j'aurais du faire. Je le récris poiu^ le mois de décembre et cela me donne des idées morales. — J'ai commencé depuis trois jours. — Ainsi ce matin, en face de l'indication : tâcher de se lever à 6 heures, j'écrivis : levé à ^ — puis entre parenthèses : inquévu négatif. — Suivaient sur l'agenda diverses notes.

Écrire à Gustave et à Léon.

S'étonner de ne pas recevoir de lettre de Jules.

Aller voir Gontran.

Penser à l'individualité de Richard.

S'inf[uiéter à propos des relations de Hubert et d'Angèle.

Tâcher d'avoir le temps d'aller au Jardin des Plantes; y étudier les variétés du petit Potamogéton pour Paludes.

Passer la soirée chez Angèle.

Suivait cette pensée : (j'en écris à l'avance une pour chaque jour: elles décident de ma tristesse ou de ma joie.)

l54 LE VOYAGE D'URIEN

« Il y a des choses que l'on recommence chaque jour, simplement parce qu'on n'a rien de mieux à faire: il n'y a là ni progrès, ni même entretien — mais on ne peut pourtant pas ne rien faire... C'estdans le temps le mouvemenr dans l'espace des fauves prisonniers ou celui des marées sur les plages. » — Je me souviens que cette idée m'est venue, passant devant un restaurant à terrasses, à voir les garçons servir et desservir les plats. — J'écrivis dessous : « Bon pour Paludes. » Et je m'apprêtai à penser à l'individualité de Richard. Dans un petit secrétaire je serre mes réflexions et incidences sur mes quelques meilleurs amis: un tiroir pour chacun ; je pris la liasse et je relus :

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