‹ Le voyage d'Urien, suivi de PaludesChapitre 10 sur 19 · RICHARD · texte numérisé non relu

RICHARD

Feuille I.

Excellent homme ; mérite toute mon estime.

Feuille 11.

Par une application perpétuelle, est parvenu

à sortir de la grande misère où la mort de ses

parents le laissait. La mère de ses parents vit

encore : il l'entoure de ces soins pieux et

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tendres qu'on a souvent pour la vieillesse; depuis bien des années pourtant elle est retombée en enfance. Il a épousé une femme plus pauvre cpie lui, par vertu, et lui fait un bonheur de sa fidélité. — Quatre enfants. Je suis parrain d'une petite fille qui boite.

Feuille III.

Ricliard avait pour mon père une vénération très grande ; c'est le plus sûr de mes amis. Il prétend parfaitement me connaître, bien qu'il ne lise jamais rien de ce que j'écris; c'est ce qui me permet d'écrire Paludes ; je songe à lui quand je songea Tityre;je voudrais ne l'avoir jamais connu. — Angèle et lui ne se connaissent pas ; ils ne sauraient pas se comprendre.

Feuille IV. .

J'ai le malheur d'être très estimé de Richard ; ) cela est cause que je n'ose rien faire. On ne\ se débarrasse pas aisément d'une estime tant 1 qu'on ne cesse pas d'y tenir. Souvent Richard m'alïirme avec émotion que je suis incapable d'une action mauvaise, et cela me retient quand parfois je voudrais me décider à agir. Richard prise fort en moi cette passivité qui

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me mainticnl dans les sentiers de laveitu, où d'autres, pareils à lui m'ont poussé. Il appelle souvent vertu l'acceptation, parce que cela la permet aux pauvres.

Feuille V.

Travail de bureau tout le jour ; le soir, auprès de sa femme, Richard lit le joiu^nal alin de pouvoir causer. « Avez-vous vu, me demandait-il, la nouvelle pièce de Pailleron au Français ? » Il se tient au courant de tous les arrivag-es. « Vous allez voir les nouveaux g-orilles? » demande-l-il (piand il sait que je vais au Jardin des Plantes. Richard me traite en j*rand enfant ; moi, cela m'est insupportal)le ; ce que je fais n'est pas sérieux pour lui: je lui raconterai Paludes.

Feuille YI.

Sa fenmie s'appelle Ursule.

J<i,pris une feuille YII et j'écrivis : « Toutes les carrières sans profit pour soi sont horribles, — celles qui ne rapportent que de l'argent — et si peu qu'il faut recommencer sans cesse. Quelles stagnations ! Au moment de la mort qu'auronl-ils fait? — Ils auront ixMupli leur place. — Je crois bien! ils l'ont

srivi DK PAT.rnF.s loj

prise aussi pelile qu'eux./ » Moi cela mest égal, parce (pie j'écris Paludes, mais siuon je penserais de moi comme d'eux. Il faut viaiment tâcher de varier mi peu notre existence. Mon domesli(pie à ce moment apporta uia collation et des lettres, — une de Jules précisément, et je cessai de m'étonner de son silence: — je me pesai, par hygiène, ainsi que chaque autre matin; j'écrivis à Léon et à Gustave (piehiues phrases, puis tout en prenant mon bol de lait quotidien (à la façon de quelques lakistes) je pensai : — Hubert n'a rien compris à Paludes; il ne peut se persuader qu'mi auteur n'écrive pas pour distraire, dès qu'il n'écrit plus pour renseigner. Tityre l'ennuie ; il ne comprend pas un état c|ui n'est pas un étal social ; il s'en croit loin parce qu'il s'agite: — je me serai mal expliqué. Tout va pour le mieux, pense-t-il, puis([ue Tityre est content ; mais c'est parce que Tityre est coni tent que moi je veux cesser de l'être. Il faut \ qu'on s'indigne au contraire. Je vais rendre/ Tityre méprisable à force de résignation... — J'allais recommencer de penser à l'individualité de Richard quand j'entendis sonner et lui-

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même, faisant passer sa carte, entra. J'étais ; légèrement ennuyé, ne pouvant pas bien pen- 1 ser aux gens en leur présence.

« Ah ! cher ami ! criai-je en l'embrassant, précisément quelle coïncidence ! j'allais penser à vous ce matin. »

<( Je viens, dit-il, vous demanderun service — oh! presque rien; mais comme vous, vous n'avez rien à faire, j'ai pensé que vous pourriez me céder quelques instants ; — une simple signature à donner : une présentation ; il me faut un parrain; vous répondrez de moi: — je vous expliquerai tout en route ; hàtons-nous : je dois être aux bureaux à dix heures. »

J'ai l'horreur de paraître désœuvré ; je répondis ; « Heureusement il n'est pas neuf heures; nous avons le temps; mais sitôt après, j'ai uioi-mcme affaire au Jardin des Plantes. »

« Ah ! Ah ! commença-t-iL vous allez voir les nouveaux...

— (( Non, cher Richard, interrompis-je avec une apparente aisance — je ne vais pas voir les gorilles: il faut que j'aille étudier là-bas quelques variétés de petits potamogétons pour Paludes. »

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Puis aussitôt j'en voulus à Richard de ma stupide réponse. Lui se tut, craignant notre ignorance. Je pensai : il devrait éclater de rire. Il n'ose pas. Sa pitié m'est insupportable. Évidemment il me trouve absurde. Il me cache ses sentiments pour m'empêcher d'en manifester à son égard de semblables. Mais nous savons que nous les avons. Nos réciproques estimes se maintiennent en respect, l'une contre l'autre accotée : il n'ose pas m'enlever la sienne, craignant qu'aussitôt la mienne ne retombe. Il a pour moi des affabilités protectrices... Ah ! taut pis; je raconte Paludes — et je commençai doucement :

— « Comment va votre femme ? »

Richard aussitôt racontant tout seul continua :

« Ursule? Ali ! la pauvre amie ! Ce sont ses yeux à présent qui sont fatigués — par sa faute; — vous raconterai-je, cher ami, ce que je n'aurais dit à personne? — Mais je connais votre discrète amitié. — Voilà l'histoire toute entière. Edouard, mon beau-frère, avait un grand besoin d'argent; il fallait en trouver. Ursule savait tout, car Jeanne sa belle-sœur

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('laii M'iiiK' la Iroiivci' le même jom\ Donc mes Ihoiis leslaieiil à peu près vides, et ])Oiii' jiavei' la (Miisinièi'e il fcJlait priver Albert de ses leçons de violon. J'en étais désolé, car ce soni les seides dislraelions de sa longue eonvaleseeiue. Je ne sais comment, la cuisinière eut vent de la chose; cette pauvre lille nous est très attachée ; — vous la connaissez hien, c'est Louise. Elle vint ]U)iis trouver en [)leurant, disant qu'elle se priverait (le inani^er plutôt que de peiner Alberl. Il n'y avait cpi'à accepter pour ne pas froisser cette brave lille : mais je pris la résohitionde me relever deux heures chaque imil, lorsque ma l'emme me croit endormi et de ramasser, à l'aide de (pielques traductions d'articles anglais que je sais où placer, l'arg-ent dont nous pri\ ions la bonne Louise.

La première nuit tout alla bien; Ursule dormait profondément. La seconde nuit, à peine étais-je installé, qui vois-je arriver ?... Ursule ! — Elle avait eu la même idée ; pour payer Louise, elle préparait de petits écrans, qu'elle sait où placer ; — vous savez qu'elle possède un certain talent pour l'aquarelle...

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des choses eharinantes, mon ami... Nous étions tous deux très émus ; nous nous sommes embrassés en pleurant. J'ai vainement tâché de la persuader de se coucher, — elle qui est si vite fatig-uée pourtant — elle n'a jamais voulu ; — elle m'a supplié comme une preuve de l'amitié la plus grande, de la laisser travailler près de moi; — j'ai dit consentir, — mais elle se fatigue. Nous fVdsons ainsi tous les soirs. Cela nous fait des veillées un peu longues — seulement nous avons trouvé inutile de nous coucher d'abord, puisque nous ne nous cachions plus l'un de l'autre. »

— « Mais c'est excessivement touchant ce que vous me racontez là, » m'écriai-je — et je pensai : non, jamais je ne pourrai lui parler de Paludes ; au contraire — et je murmurai : « Cher Richard ! croyez que je comprends très bien vos tristesses — vous êtes vraiment l)ien malheureux. »

— « Non, mon ami me dit-il, je ne suis pas malheureux. Peu de choses me sont accordées, mais j'ai fait mon bonheur de peu de choses; croyez-vous que je vous ai raconté pour vous apitoyer, mon histoire?

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— Autour de soi l'amour et l'estime, le travail près d'Ursule le soir... Je ne changerais pas ces joies... »

Il y eut un assez long silence ; je demandai : « Et les enfants ? »

— « Pauvres enfants ! dit-il, voilà pourtant bien qui m'altiiste : ce qu'il leur faudrait, c'est le grand air, les jeux au soleil : on s'étiole dans ces pièces trop étroites. Moi, cela m'est égal; je suis vieux; j'ai pris mon parti de ces choses — mais mes enfants ne sont jias joyeux et j'en soutire. »

— « 11 est vrai, repartis-je, que chez vous cela sent un peu le renfermé : — mais quand on ouvre trop la fenêtre les odeurs de la rue montent toutes... Entin il y a le Luxembourg... C'est même le sujet de... » Mais aussitôt je pensai : Non. décidément je ne peux pas lui parler de Paludes, et j'eus l'air, en lin d'a])arlé, de tombci* dans une médition profonde.

Au bout d'un peu de temps, j'allais éperdument demander des nouvelles de la grand'mère, ({uand Richard me lit signe que nous étions arrivés.

SVIVI DE PAiUDES 163

— « Hu])ei'l est déjà là, dit-il. — Au fait je ne vous ai rien expliqué... il me fallait deux garants, — tant pis, — ^ ous comprendrez — on lira les papiers. »

— « Je crois que vous vous connaissez » — ajouta Richard, comme je serrais la main de mon grand ami. Celui-ci comnu^nçait déjà: « Eh bien! et Paludes ? » — je lui serrai la uiain plus fort et à voix basse : « Chut ! fis-je ; pas maintenant! tantôt tu me suivras: nous causerons. »

Et sitôt les papiers signés, ayant^pris congé de Richard, Hul3ert et moi nous nous acheminâmes.— Un cours d'accouchement pratique l'appelait précisément du côté du Jardin des Plantes.

— « Eh bien, commençai-je — voilà : ïu te souviens des macreuses ; — Tityre en tuait quatre disais-je ! Du tout — il ne peut pas : la chasse est défendue. Aussitôt de venir un prêtre : l'Eglise, dit-il àïityre,eùtavec biende la tristesse vu Tityre manger des sarcelles; c'est un gibier peccamineux ; on ne sait trop se mettre en garde ; le péché nous attend partout ; dans le doute autant l'abstinence ; —

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préférons la macéralion : — l'Église en connaît d'excellcnles et dontretïicace est certaine.

— Oserai-je conseillei* un frère : — mangez, mangez des vers de vase.

Silôt le prêtre parti, c'est un médecin qui s'amène : Vous alliez manger des sarcelles ! mais ne saviez- vous ])as que c'est très dangereux ! Dans ces marais la lièvre maligne est à craindre ; il faut adapter votre sang ; siinilia simUibus, Tityre ! mangez des vers de vase (liunbriciiU limosi) — l'essence des marais s'y concentre et c'est de plus un aliment fort nourissant. »

— « Pouah ! — fit Hubert. — . »

— « N'est-ce pas ? repartis-je ; et tout cela c'est affreusement faux; tu penses bien qu'il n'y a là qu'une question de garde-chasse ! Mais le plus étonnant, — c'est que Tityre y goûte ; au bout de peu de jours il s'y fait: il va les trouver excellents. — Dis ! est-il répugnant, Tityre ! ? »

— « C'est un bienheureux » dit Hubert. «Alors, parlons d'autres choses» m'écriai-je

— impatienté. Et me souvenant tout à coup que je devais m'inquiéter des rapports d'Hu-

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bert et d'Angèle je tàcliai de l'inciter à parler:

— « Quelle monotonie ! » recommençai-je — après un silence. « Pas un événement ! — Il faudrait tâcher de remuer un peu notre existencc. Mais on n'invente pas ses passions ! D'ailleurs je ne connais qu'Angèle; — elle et moi nous ne nous sommes jamais aimés d'une façon bien décisive : — Ce que je lui dirai ce soir, j'aurais aussi bien pu le lui dire la veille; il n'y a pas d'acheminement... »

J'attendais entre chaque pi n^ase. Il se taisait. Alors je continuai machinalement :

« Moi cela m'est égal parce que j'écris Paludes, — mais ce qui m'est insupportable c'est qu'elle ne comprenne pas cet état... C'est? même ce qui m'a donné l'idée d'écrire Palu-' des. »

Hubert à la lin s'excita : « Pourquoi veux-tu donc la troubler, si elle est heureuse connue cela? »

— « Mais elle n'est pas heureuse, mon cher ami; elle croit l'être parce qu'elle ne se rend pas compte de son état; tu penses bien que si à la médiocrité se joint la cécité, c'est encore plus triste. »

— « Et quand tu ouvrirais ses yeux; quand tu aurais tant fait que de la rendre malheureuse? »

— « Ce serait déjà bien plus intéressant; au moins elle ne serait plus satisfaite; — elle ehercherait, » — Mais je ne pus rien savoir de plus, car Hubert à ce moment haussa les épaules et se tut.

Il reprit au bout d'un instant : « Je ne savais pas que tu connusses Richard. »

C'était presque une question : — j'aurais pu lui dire que Richard c'était Tytire mais, comme je ne connaissais à Hubert aucun droit à mépriser Richard, je lui dis simplement : « C'est un g'arçon très estimaljle. » Et je me promis par compensation, d'enparlerle soir àAng-èle.

« Allons, adieu, dit Hubert, comprenant ([ue nous ne parlerions pas; je suis pressé — tune marches pas assez vite. — A propos, ce soir à six heures je ne pourrai pas venir te voir. »

— « Allons tant mieux, répondis-je : ça nous changera. »

Il partit. J'entrai seul au jardin; je me dirigeai lentement vers les plantes. J'aime ces

lieux: j'y viens souvent: tous les jardiniers me connaissent ; ils m'ouvrent les enclos réservés et me croient un homme de sciences parce que, près des bassins, je m'assieds. Grâce à des surveillances continuelles ces bassins ne sont pas soig-nés; de l'eau coulant sans bruit les alimente. Il y pousse les plantes qu'on y laisse pousser; il y nag-e beaucoup d'insectes. Je m'occupe à les regarder; c'est même un peui' cela qui m'a donné l'idée d'écrire Paludes;! le sentiment d'une inutile contemplation,/ l'émotion que j'ai des délicates choses gvïj ses. Ce jour-là j'écrivis pour Tityre :

— Entre tous, les grands paysages plats m'attirèrent, — les landes monotones, — et j'aurais fait de longs wj'agt\s pour trouver des pays d'étangs, juais j'en trouve ici qui m'entourent. — JVe croyez pas à cela que je sois triste; je ne suis jnênie pas mélancolique ; je suis Tityre et solitaire et j'aime un paysage ainsi qu'un livre qui ne me distrait pas de ma pensée. Car elle est triste, ma pensée ; elle est sérieuse, et même près des autres, morose; je l'aime plus que tout, et c'est parce que je Vy promène que je cherche surtout les plaines,

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les étangs sans sourires, les landes. Je l'y promène doucement.

Pourquoi ma pensée est-elle triste? — Si j'en avais souffert je me le serais plus souvent demandé. Si vous ne me l'aviez pas fait remarquer, je ne l'aurais peut-être pas su, car souvent elle s' amuse à beaucoup de choses qui ne vous intéressent pas du tout. Ainsi elle se plaît à relire ces lignes ; elle prend sa joie a de toutes petites besognes qu'il est inutile que je vous dise parce que vous ne les recon n a itriez pas

Un air pres(|uc tiède soufflait; au-dessus de l'eau, de frêles gramens se penchaient que liient ployer des insectes. Une poussée germinative disjoignait les marges de pierres; un peu d'eau s'enfuyait, humectait les racines. Des mousses jusqu'au fond descendues faisaient une profondeur avec l'ombre : des algues glauques retenaient des bulles d'air pour la respiration des larves. Un hydrophile vint à passer. Je ne pus retenir une pensée poétique et, sortant un nouveau feuillet de ma poche, j'écrivis :

Titj-re sourit.

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Après quoi j'eus faim et réservant l'étude des potamogétonspourun autrejour, je cherchai sur le quai le restaurant dont m'avait parlé Pierre. Je pensais être seul. J'y rencontrai Léon qui me parla d'Edgard. Après midi je visitai quelques littérateurs. Vers cinq heures commença de tomber une petile averse ; je rentrai ; j'écrivis les définitions de vingt vocables de l'école et trouvai pour le mot blastoderme jusqu'à huit épitliètes nouvelles.

J'étais un peu las vers le soir et, après mon dîner, je m'en fus coucher chez Angèle. Je dis chez et non avec elle, n'ayant jamais fait avec elle que de petits simulacres anodins.

Elle était seule. Comme j'entrais elle jouait avec exactitude une sonatine de Mozart sur un piano fraîchement accordé. Il était déjà tard, et l'on n'entendait pas d'autre bruit. Elle avait allumé toutes les bougies des candélabres et mis une robe à petits carreaux.

« Angèle, dis-je en entrant, nous devrions tâcher de varier un peu notre existence ! Allezvous me demander encore ce que je viens de faire aujourd'hui ? » '>

Elle ne comprit sans doute pas bien l'amertume de ma phrase, car aussitôt elle me demanda : « Eii bien ! qu avez-vous fait aujourd'hui? »

Alors et malgré moi je répondis : « J'ai vu mon grand ami Hubert. »

— « Il sort d'ici », reprit Angèle.

« Mais ne pourrez-vous donc, chère Angèle, jamais nous recevoir ensemble? » m'écriai-je.

— « Il n'y tient peut-être pas tant que ça, dit-elle. — Enfin, si vous vous y tenez beaucoup, Aenez diner chez moi vendredi soir, il y

sera; vous nous lirez des vers A propos,

— demain soir; vous ai-je invité? je reçois quelques littérateurs ; vous en serez. — On se rémiit à neuf heures. »

— « J'en ai vu plusieurs aujourd'hui, répondis-je, parlant des littérateurs. — J'aime ces existences tranquilles. Ils travaillent toujours et pourtant on ne les dérange jamais ; il semble, lorsqu'on va les voir, que ce n'était que pour vous qu'ils travaillent et qu'ils préfèrent vous parler. Leurs amabilités sont charmantes ; ils les composent à loisir. J'aime ces gens dont la A^ie est occupée sans cesse, mais peut-

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être occupée avec nous. Et comme ils ne font rien qui vaille on n'a pas de remords de leur prendre leur temps. Ils ont pour des joyaux comme pour de la boue de Tityre, la même contemplation stupide ; ils amorcent leurs lignes avec des pierres précieuses pour prendre

des cyprins dorés. Cela ne mord pas plus

Mais à propos : J'ai vu Tityre. »

— « Le célibataire ? »

— « Oui — mais dans la réalité il est marié, — père de quatre enfants. 11 s'appelle Richard... ne me dites pas qu'il sort d'ici, vous ne le connaissez pas. »

Ang-èle un peu froissée me dit alors : « Vous voyez ])ien qu'elle n'était pas vraie votre histoire ! »

— « Pourquoi, pas vraie? — parce qu'ils sont six au lieu d'un ! — J'ai fait Tityre seul, pour concentrer cette monotonie ; c'est un procédé artistique ; vous ne voudriez pourtant pas que je les fasse pécher tous les six à la ligne ? »

— « Je suis tellement sûre que dans la réalité ils ont des occupations différentes! »

— Si je les décrivais elles paraîtraient trop différentes : les événements racontés ne con-

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servent pas entre eux les valeurs qu'ils avaient clans la vie. Pour rester vrai ouest obligé d'arrang-er. L'important c'est que j'indique l'émotion qu'ils me donnent. »

— « jNlais si cette émotion est fausse. »

« L'émotion, clière amie, n'est jamais fausse ; n'avez-vous donc point lu parfois que l'erreur vient à partir du jugement? Mais pourquoi raconter six fois? mais puisque l'impression (pi'ils donnent est la même — précisément, six fois..... Voulez-vous savoir ce qu'ils font — dans la réalité ? »

« Parlez dit Angèle, — vous a^ez^air exaspéré. »

— « Du tout, criai-je Lepèrefaitdes écritures ; la mère tient la maison ; un grand garçon donne des leçons chez les autres, un autre en reçoit ; la première tille boite, la dernière, trop petite, ne fait rien. — Il y a aussi la cuisinière La femme s'appelle Ursule Et remarquez que tous, ils font exactement la même chose tous les joins ! ! ! »

« Peut-être qu'ils sont pauvres, » dit Angèle.

« Xécessairemeni ! — JNlais comprenez-vous

Paludes? — Richard, sitôt sorti des bancs a

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perdu son père, — un veuf. Il a dû travailler; il n'avait que peu de fortune qu'un frère plus âgé lui a prise ; mais travailler à des besognes ridicules, songez donc ! celles qui ne rapportent que de Targent ! dans les bureaux, de la copie à tant la page ! au lieu de voyager ! Il n'a rien vu; sa conversation est devenue insipide ; il lit les journaux pour pouvoir causer — quand il a le temps — toules ses heures sont prises. — Il n'est pas dit qu'il pourra jamais rien faire d'autre avant de mourir. — Il a épousé une femme plus pauvre que lui, par dignité, sans amour. Elle s'appelle Ursule. — Ah ! je vous l'avais dit. — Ils ont fait du mariage un lent apprentissage de l'amour ; ils sont arrivés à s'aimer beaucoup et à me le dire. Ils aiment beaucoup leurs enfants, les enfants les aiment beaucoup il y a aussi la cuisinière. — Le dimanche soir tout le monde joue au loto j'allais

ouljlier la grand'mère — elle joue aussi, mais comme elle ne voit plus les jetons on dit tout bas qu'elle compte pour du beurre. Ah! Angèle ! Richard ! tout dans sa vie a été inventé pour l)oucher des trous, pom^ combler des lacunes trop creuses, — tout ! sa famille aussi.

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— Il est né veuf — ce sont chaque jour les mûmes pis-aller lamentables, les substituts de toutes les choses meilleures. — Et maintenant n'en pensez pas de mal, — il est extrêmement vertueux. D'ailleurs il se trouve heureux. »

— « Mais quoi ! a ous sanglotez ? » dit Angèle.

— « Ne faites pas attention — c'est nerveux.

— Angèle, chère amie, — ne trouvez- vous pas à la lin que notre vie manque de réelle aventure ? »

— « Qu'y faire ? — reprit-elle doucement — voulez-vous que tous deux nous partions pour un petit voyage ? — Tenez — samedi — n'avezvous rien à faire ? »

— «Mais vous n'y songez pas Angèle, — après-demain ! »

— « Pourquoi pas ? Nous partirions de bon matin ensemble ; vous auriez diné chez moi la veille — avec Hid^ert : — vous resteriez à coucher près de moi... Et maintenant, adieu, dit Angèle ; je m'en vais dormir ; il est tard et vous m'avez un peu fatiguée. — La bonne a préparé votre chambre. »

— « Non, je ne resterai pas, chère amie, —

pardonnez-moi ; je suis très excité. Avant de me coucher j'ai besoin de beaucoup écrire. A demain. Je rentre chez moi. »

Je voulais voir mon agenda. Je partis en courant presque, d'autant plus qu'il pleuvait et que je n'avais pas de parapluie. Sitôt rentré j'écrivis pour un jour d'une prochaine semaine cette pensée, pas seulement à propos de Richard :

« Vertu des humbles — acceptation; et cela leur va si bien à certains qu'on croit comprendre que leur vie est faite à la mesure de leur àme. Surtout ne pas les plaindre : leur état leur convient : déplorable ! Ils ne s'aperçoivent plus de la médiocrité sitôt que ce n'est plus une médiocrité de fortune. — Ce que je disais à Angèle en sm*saut est pourtant vrai : les événements arrivent à chacun selon des affînilés appropriatives. Chacun trouve ce qui lui convient. Donc si l'on se contente du médiocre que l'on a, l'on prouve qu'il esta votre taille et rien d'autre n'arrivera. Destinées faites sur mesure. Nécessité de faire craquer ses vêtements comme le platane ou l'eucalyptus, en s'agrandissant, ses écorces. »

— « J'en écris beaucoup trop, me dis-je; il suffisait de quatre mots, — Mais je n'aime pas les formules. A présent examinons la proposition prodigieuse d'Angèle. »

J'ouvris l'agenda au premier samedi, et sur la feuille de ce jour je pus lire :

(( Tâcher de se lever à six heures. — Varier ses émotions.

— Ecrire à Lucien et à Charles.

— Trouver l'équivalent du nigra sed formosa pour Angèle.

— Espérer que je pourrai finir Darwin.

— Rendre visites — à Laure (expliquer Paludes), à Noémi, à Bernard; — bouleverser Hubert (important).

— Vers le soir tâcher de passer sur le pont Solférino.

— Chercher des épitliètes ponr/ojig'osité. » — C'était tout. Je repris la plume ; je biffai tout cela et j'écrivis simplement à la place :

« Faire avec Angèle un petit voyage d'agrément. Puis j'allai me coucher. »

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