L'ÉMEUTE
... Je monte vers la place de la Constitution ; elle est déserte. Mais le fond de la rue d'Hei'mès, un peu avant Kapnikaréa, la jolie église byzantine, est noir de monde. Tous les magasins, sauf les bureaux de tabac, sont fermés.
Je m'informe de ce qui s'était passé :
— Les volontaires se plaignent...
— Le gouvernement tarde trop à les équiper...
— Le peuple a pillé les magasins d'armes...
Je poursuis ma route, et je parviens au cœur de la manifestation. Tout le monde est plein de mauvaise volonté contre le ministère, contre la famille royale. Il y a là des campagnards en costume national : \'.i-'.it', ; des insulaires de l'Archipel, des Athéniens de tout poil... On
crie de mettre à sac, on crie de patienter :
— A l'œuvre ! A l'œuvre 1
— Qu'attendons-nous ?
— Il y a encore des armes^ il faut les prendre .
— Ne touchons pas à cette boutique.
— Pourquoi ?
— Nous ne trouverons là-dedans que des fusils de chasse.
— Mensonge ! Mensonge !
— C'est vrai ! C'est vrai!
— Ecoutez-moi .
— Qu'il parle, qu'il parle !
— Non, non !
— A r rouvre !
— Nous sommes trahis !
— A bas le gouvernement !
— A bas le roi !
— A bas l'Europe !
Il y eut un silence.
Une casquette large, ronde, posée sur les yeux ; des yeux pâles, un regard
l'émeute 23
glacé ; une face sanguine, congestionnée ; une haute stature, un corps épais ; sur ce corps une houppelande entre-bâillée sur la poitrine ; dessous, des rangs de décorations : c'est un officier supérieur de la marine russe. 11 va d'un pas pesant, lentement, à son aise. Il fend la cohue^ qui s'écarte. Ce gros homme a-t-il, veutil avoir conscience de ce qui se passe autour de lui ? Un air pareil, cette allure ne sont pas fortuits : ce gros homme veut être ce qu'il paraît. Il est un défi, un emblème. Là, en ce moment, il fait rire, il fait pleurer !
...Un son rauque, haletant. Du fond de la rue, tournant la petite église byzantine, une bande débouche. Elle remonte au pas de charge. Les tout jeunes gens en forment la majeure partie. Celui qui conduit sonne dans une sorte de buccin. Ils passent sans s'arrêter. Ils vont. Où vont- ils? Le son du buccin se meurt...
Alors du haut de la place de la Consti-
tution une autre bande s'avance, gravement celle-là, silencieusement. En tête, un homme aux fortes moustaches, cinquante ans environ, chapeau de feutre gris, un air d'augure. C'est un député de l'opposition, sa famille eut quelque notoriété pendant la guerre de l'Indépendance. Quand il fut arrivé devant le plus épais de la manifestation, il s'arrêta net. Ses yeux aux lourdes paupières eurent un regard lent, circulaire et divinatoire. Puis il marcha, escorté de trois ou quatre acolytes, vers un perron assez élevé. Il y monte, il se redresse, il se croise les bras. (( Messieurs, commence-t-il, vous connaissez mes opinions... mon passé...
ma famille... etc., etc. » Il traite les ministres de ospaa-ra, mot quc je suis obligé de traduire librement par scilcs j)C(iiiœ. Au sujet de la famille royale il se montre sévère, mais circonspect. « Hé, hé ! fait une voix, l'opposition ne désespère ])oint de passer du côté du manche ! » Enfin
l'émeute 25
l'orateur finit en adjurant la foule d'avoir patience, d'attendre les événements, de ne point troubler l'ordre intérieur, de songer que l'ennemi foule le sol de la patrie... cent autres badineries !
On proteste :
— On va nous tromper encore.
— Tous des traîtres !
— Rendez-nous la Thessalie !
— Larisse!... Larisse!...
— Nous ne céderons pas !
Mais le gros des manifestants semble maté :
— Ecoutons-le, c'esl un patriote ; il a raison, allons-nous-en.
On se disperse.
Quelqu'un à côté de moi :
— O sottise de la foule !
Et je songe :
— Hélas !
Quelqu'un à côté de moi :
— O vertus de la foule !
Et je songe :
— Peut-être.
Ainsi le jour se passa dans le tumulte et les alarmes, mais au coucher du soleil l'ordre régnait à Athènes. Les candidats de l'opposition renaissaient à l'espoir... du portefeuille.
Quant à moi^ j'allai me promener parmi les ruines. Le -crépuscule enflammait le mont H3"mette, l'air était imprégné de parfums. Je m'assis sur un chapiteau brisé.
Avec sa barbe chenue, taillée en rond, avec son nez long, la ligne de ses sourcils et tout l'air de sa tête, Kyr Spiros pourrait bien ressembler à quelque buste de philosophe ancien.
Ce vieillard est extrêmement piquant en propos, surtout contre ceux qui ont charge des affaires publiques. Plus d'une fois, il fit preuve d'un beau caractère. Mais j'ai vu que les Athéniens se moquaient volontiers de lui . C'est qu'il est fort pauvre, et comme dit Theognis :
« Chacun honore le riche, chacun méprise le pauvre. Tous les hommes pensent de même. »
nSç T'.; -Ào'j'7'.ov àvoç-a t-'s;, '/tcs; oà -îv.ypov. IIÏTiv o' avOp(>')-o'.; -/'jtô; svî'TT'. voo;.
Dans les dissertations politiques de Kyr
SpiroS; c'est toujours le même refrain : Après la mort d'Epominondas. ..
Ce n'est point du Thébain qu'il parle, mais d'un homme d'Etat mort il y a quelque vingt ans. Il s'appelait Epaminondas Deligeorge ; il avait une sublime éloquence, une solide vertu, il était intelligent et ferme. La Grèce le pleure encore.
Un terrain vague, une table grossière où je m'assieds pour boire.
La nuit est avancée .
De l'autre côté de la route l'auberge éclaire. Un campagnard y racle de la lyre et chante :
MÉtx ':-y. -jQj.y. ty,; /.apo'.ï;...
Ce qui veut dire : (( Dans les feuilles du cœur. »
L'ombre est épaisse autour de moi ; mes pensées m'accablent.
Un bélier privé vient me caresser de ses cornes torses.
J'ai vu les plus l)ellos uiains se piquer à coudre pour les soldats .
Voici le sautillant r avec sa haibe rare sur les joues, fournie au menton et bien taillée en pointe. Il })orte sa canne sous le bras, et son chapeau n'a point perdu cet air énigmatique qui émerveille.
La foule s'agite. Quelques-uns murmurent : C'est r. Les autres le regardent s'approcher, muets, le regard avide.
Mais r passe sans y prendre garde ; il rejoint trois ou quatre personnages d'importance. Il saluC;, il est sobre en paroles, •il tàte. Il serre les deux poings l'un contre l'autre ; il les écarte brusquement, et d'un coup sonore, il frappe le pavé de sa canne.
Personne n'ignore d.e quel tonneau sont les nouvelles qu'apporte r. Mais il
i?2 VOYAGE DE GRÈCE
faut causer, disserter, présumer, donner son avis sur tout, sur rien . Et comme r persiste à ruser, silencieux, secret, enfin on le presse : « D'où venez-vous ainsi ?... Quoi donc ?... N'avez-vous rien entendu ! . . . )) Notre r lance un petit : lium ! hum ! Après quoi il fouille lentement dans ses poches, en tire un étui, prend une cigarette et l'allume.
— C'est plus important qu'on ne pense, fait-il.
— Vous voulez parler.. .
— Précisément, interrompt r avec un sourire.
Un journaliste dit :
— Nous venons de recevoir un télégramme.
Notre r avance l'index, remue la tête^ ferme les yeux et sur un ton qui a deviné déjà, prononce :
— Au sujet...
Le journaliste laisse tomber d'une voix découragée :
— Au sujet des bandes de l'Ethniki Hétairia.
Euh ! Euh ! cet air, cette voix ! Les nouvelles sont donc mauvaises ? Hier encore, r prédisait de grandes victoires de ces bandes. Maintenant, la tète haute, les yeux inspirés :
— Elles ont été forcées d'abandonner l'entreprise, de rentrer, affirme-t-il.
— Hélas ! oui, fait le journaliste.
Alors r lâche la bride à sa loquacité :
il a tout prévu, n'est-ce pas ? On se souvient de ses paroles... Il s'assied devant une table, étale une carte stratégique et, le crayon à la main, il démontre, démontre, démontre...
Connaissez-vous <i> ?
C'est un petit corps sec, simiesque. Quaad il se promène dans un jardin, on craint qu'il ne grimpe sur les arbres.
C'est un visage hâve, amaigri, secoué
de tics. Quoiqu'il ait une qualité de cœur, <!> est l'homme le plus fâcheux du monde.
Il accourt son chapeau à la main, il est essouMé, en nag"e.
— Ah ! mes amis, mes amis !
Et sans vous donner le temps de l'interroger :
— Ah! mes amis, quelle bataille!...
mais quelle victoire !
— Smolenski, sans doute. . .
— Smolenski ? Nous fûmes ensemble aux Evelpides, mais j'ai dû abandonner, briser mon avenir... Des malheurs de famille, vous savez... une vieille mère à nourrir... un jeune frère à élever.
Il sourit mélancoliquement, après quoi :
— Smolenski est un héros, un héros, vous dis-je... Mais vous n'y êtes point, il ne s'agit pas de cela.
— De quoi donc ?
— Apprenez, messieurs, que je viens de passer quatre heures... quatre heures
devant des fourneaux !... un feu d'enfer, une chaleur du diable !
— Devant des fourneaux ?
— Oui, des fourneaux de cuisine.
— Comment, vous cuisinez?
— Je m'en pique !. . . Mais je suis spécialiste. Le kokoretsi (c'est un mots à la palikare^ assez succulent), voilà mon triomphe !
— Eh ! bien, mon cher <i>, dit quelqu'un, moitié sérieux, moitié plaisant, nous tremblons d'apprendre un désastre •enThessalie et vous nous parlez de kokoretsi ?
— Comment ? fait l'autre, le kokoretsi ? c'est ce qui donne du cœur aux Evzones... du cœur et du jarret...
Certes, les babillards et les diseurs de riens et ceux qui excellent à conter de fausses nouvelles (ô Théophraste !) ne manquent point rue d'Eole ni près du
temple de Zeus, ni autour du monument chroragique de Lysicrate. Mais c'est sur la place de la Constitution que ces orateurs triomphent. A vrai dire ils triomphent à Paris comme à Berlin et... à Néphélococc3^gie.
Je le sais bien, et cependant certain soir que Ton babillait, babillait devant moi, j'en fus outré. Mais Tiberge me prit le bras à propos et nous allâmes respirer le parfum des orangers en fleurs dans le petit square qui borde la place.
— C'est faute de pénétration, dit tout à coup Tiberge, que nous concilions si peu de choses.
— Que voulez-vous dire ? fis-je.
— Ce n'est pas moi qui parle, c'est un faiseur de Maximes.
Il secoua la tête.
— Ah ! reprit-il, vous vous constituez juge du scandale.
Les soldats grecs arrosent de leur sang les vallons thessaliens.
A Athènes les cloches sonnent pour les prières. Elles sonnent à petits coups, à longs éclats, en bourdonnant.
Les soldats grecs luttent depuis deux jours, ayant faim, ayant soif. Ils cèdent au nombre.
Cloches, taisez-vous ! vous voyez bien que le Dieu des chrétiens se bouche les oreilles.
Les Cynocéphales sont abandonnées, l'armée du diadoque se replie sur l'Othrys.
J'adore la Grèce. Je l'exècre.
— Souvenez-vous, me dit Tiberge, des paroles du philosophe : a Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile ; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer ; c'est une
plaie qui ne cautérise jamais bien. ))Yous voilà, et vous passerez pour insensible.
— 0 triste cœur, me dit Tiberge,cœur excessif ! Par bonheur l'inconstance y vient mettre de l'ordre.
Une petite pluie fine vient de tomber; puis un instant le soleil apparut splendide. Maintenant il est voilé.
Je suis seul sur l'Acropole parmi les marbres brisés qui jonchent le sol devant le Parthénon.
De belles ombres noires traînent sur THy mette. Là-bas souffre la cité de Pallas.
(( 0 Athènes, dis-je avec le poète, c'est donc toi, reine solitaire, reine détrônée ! »