‹ Le voyage de la Terre Sainte composéChapitre 33 sur 65 · VUE DE JAFFA D'APRÈS UNE GRAVURE DU XVIC SIÈCLE · texte numérisé non relu

VUE DE JAFFA D'APRÈS UNE GRAVURE DU XVIC SIÈCLE

Seur Julienne de Crese, seur Isabel d’Espaigne, Anthoine Faucoulleau hermite, et moy Denis Possot, presbtre de Coulemiers.

Le vendredy veille Sainct Pierre et Sainct Pol, xxvIn Juing, nous fusmes tout le jour à nous pourmener parmy le port et furent les Turcs en nostre nave faire grant chere. Nous avions achepté du poisson en la navire et l’avions porté en la voulte, mais vindrent deux Mores qui le prindrent et l’emporterent. Aultres vindrent rechercher si avions du vin, et trouverent ung petit fourmaige qu’ilz emporterent; toutesfoys, je leur presentay ung cousteau, i1z m'en rendirent la moytié et le cousteau.

Description du port de Jaÿe.

Jaffe, est le port de la Terre saincte, anciennement nommé Joppe, faict et construict premierement en ville et cité grande à merveilles et de grant renom, par Japhet, fils de Noë. Maintenant, elle est toute destruicte et ruinée excepté deux tours sur le roc, qui ont esté faictes par sainct Loys, jadis Roy de Castille et Sicile‘. Et est la plus merveilleuse ruyne qui soyt possible de veoir et est chose à esbahir

1. Saint Louis, pendant son séjour à Jaffa, en 1252, fit entourer la ville d'une forte muraille flanquée de vingt-quatre tours. Ces fortifications furent rasées en 1268 par le sultan Melik Eddahir Bibars.

comment artillerie quelque grosse qu’elle soit, a peu desmolir ledict œuvre.

Le port est environné de roches où fut mis Andromaticus le geant : là où est encores, comme l'on dit, une coste d’iceluy, grande de x11 piedz, et là est la chaine où il estoit lyé'. A l'entrée dudict port y a pardons de planiere remission à tous vrays confes et repentans. La est le lieu où le prophete Jonas s’en fuit de peur d’aller en Ninive et où il fut englouty de la balaine. Là est le lieu où sainct Pierre racoustroit les filetz quant Nostre Seigneur l’appella. Là est le lieu où, après la passion Nostre Seigneur, sainct Pierre resuscita une des servantes des Apostres nommée Danula en latin, Dorcas en grec, Thabita en hebreu. Le lieu aussy où veit descendre du ciel sainct Pierre le linceul où estoient les diversitez des bestes. Le lieu aussy où il se tenoyt près de la mer en la maison de Symon le corroyeur. Près dudict Japhe aussy on voit le lieu où ledict sainct Pierre preschoit.

Le sabmedy xxx Juing cinq cens xxxn1, nous de-

1. On trouve dans les relations des différents pèlerins du moyen âge, et même du xvie siècle, Andromède transformée en un géant. « Et devez sçavoir que Jaffe est une des plus anciennes villes du monde. car elle fut edifiée devant le deluge de Noé, comme il appert en la roche et aux deux tours qui sont au devant dudict port, et en l’une d’icelles tours sont des chaînes de fer dont fut attaché et enchesné un grand geant, qui avoit nom Andromedes et y fut mis prisonnier avant le déluge de Noë, duquel geant y a une des costes pendue en la tour et enchesnée, laquelle a quinze pieds de longueur. » Gabriel Giraudet, Discours du voyage d’outremer au Sainct Sepulchre de Jerusalem, etc. Paris, 1585, page 8.

meurasmes audict Jaffe assez paisiblement, et le soir, environ l’heure de soupper, arriva le Pere gardien de Jerusalem, avec ung religieulx de son ordre, tous deux de la nation Italique:' lequel, après la reverence à luy faicte, nous dit qu’il estoyt merveilleusement esbahy comment nous estions venuz, disant qu’il n'atendoyt pas d’en veoir ceste année, pource que le Turc descendoit avec sa puissance en Hongrie, au nombre de huit cens mille hommes”, combien que les milles ne sont de si grant nombre que en France, mais à peu prés. Le faict, après plusieurs parolles consolatives, nous baïlla le benefice d’absolution parce que estions venuz sans le congé du Saint Pere. Ledict seigneur souppa avec nous en nostre voulte.

Le dimenche xxx® jour de Juing, devant le jour deux heures, partismes chascun sur ung asne accompaignez de Turcz et Mores qui nous avoient baillé lesdictz asnes, sans aultre solennité faire, combien que les livres anciens en disent plus oultre; et vinsmes en Rama environ sept heures du matin, et logeasmes en ung hospital que jadis feit faire Philippe

1. Le gardien du couvent du mont de Syon, à l'époque où Denis Possot faisait le pèlerinage de la Terre Sainte, était le père Giovanni di San Martino, qui fut remplacé en cette même année par le P. Mario di Messina. Guarmani, Gli Italiani in Terra Santa. Bologne, 1872, page 416.

2. Sultan Suleyman était parti de Constantinople le 25 avril 1532, à la tête d’une armée de deux cent mille hommes suivie d’un parc de trois cents pièces d’artillerie. Il rentra dans sa capitale le 18 novembre, après

avoir ravagé une partie de la Hongrie et de l'Autriche ainsi que la Styrie.

duc de Bourgongne où illecques feismes tresbonne chere"; car les Chrestiens de la ceinture nous apporterent de toutes sortes de vivres comme poulles, raisins, poires, pompons, angories et melons, mais là n’y a point de vin; toutesfois, nous en busmes du reste qu'avions de la ville de Nimesson.

Description de la ville de Rama.

Rama est une grande ville destruicte en laquelle y a plusieurs belles tours carrées et rondes” au som-

1. Lorsque nous eüùmes pénétré dans ja ville, dit le frère Félix Faber, nous nous dirigeämes vers une maison peu éloignée de l'entrée et qui avait une porte petite et basse près de laquelle se tenaient les gouverneurs.

Ils nous comptèrent comme ils l’avaient fait à notre débarquement et nous ordonnèrent de franchir le seuil. Nous trouvimes à l’intérieur une grande et belle cour avec de nombreuses chambres et différents logements surmontés de coupoles et une fontaine ou plutôt une citerne remplie d’une eau bonne et salubre. Le duc Philippe de Bourgogne, d’heureuse mémoire, fit autrefois disposer cette maison pour recevoir les pèlerins et il la confia aux soins des religieux du mont de Syon. Ceux-ci la louent à un chrétien oriental qui y demeure. J’ai entendu dire qu’avant que cette maison fût affectée à la réception des pèlerins, ceux-ci étaient conduits dans une hôtellerie située près de la place et là ils étaient exposés aux outrages et aux mauvais traitements des Sarrazins, » Fratris Felicis Fabri Evagalorium, etc., tome I, p. 212.

2. Ramiléh posside plusieurs mosquées; la plus grande et la plus remarquable est celle qui porte le nom de Djami el-Abiad (la mosquée blanche); elle est située hors de la ville et sur la face occidentale s'élève une tour carrée isolée qui, au rapport de Moudjir Eddin, avait été construite en 718 (1318) par Melik Ennassir Mohammed, fils de Qelawoun. Un vaste cimetière, dans lequel sont enterrés des compagnons du Prophète et des personnages renommés pour leur sainteté, s'étend au pied de cette tour. Cf. Berekat oul ouns de Mewlewy Aboul Berekat Behary. Calcutta, 1284 (1567), pages 40-44.

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met, où sont enterrez les seigneurs. Il y a bon païs; le soir, vismes force palmes, dattiers, sicomores, cappres comme groseliers, oliviers, grenades. En la ville souloient estre toutes les rues voultées et y en a encores à present partie, et de là estoit natif le prophète Samuel. Et est la terre de Promission, où vindrent les enfans de Israël. En icelle cité dit on que les Machabées nacquirent.

Il y a de Jaffe à Rama dix milles, tout beau chemin, entre lesquelles villes y a deux villaiges où sont petitz temples de Sarrazins, à tourelles rondes comme les moustiers de Venise'. À main gaulche, à deux milles, est la ville de Tigrida où estoit sainct Pierre quand Thabita mourut. Icelle ville aulcuns l'appellent Lyde autrement Diospolis”, en laquelle sainct. Pierre guarist un paralitique nommé Eneas. Là y a une chappelle ou belle petite eglise en l’honneur de sainct George, qui fut là martirisé, et y a au-

1. Ces deux villages sont ceux de Beit Dedjan et de Saferièh.

2. Loudd (Zvldu) est l'ancienne ville de Lod qui reçut, sous la domination romaine le nom de Düiospolis. Elle fut abandonnée et tomba en ruines après la fondation de Ramlëh par Souleyman, fils du khalife Abd el Melik, en l’année 96 de l'hégire (714). L'église construite sur le tombeau de saint Georges fut détruite par Saladin en 1191; selon une tradition rapportée par les pèlerins du moyen äge, elle aurait été rebîtie par un roi d'Angleterre ; elle fut de nouveau ruinée par les Mogols en 1271. Ludolph de Sudheim mentionne les marbres et les mosaïques que l'on voyait dans ses ruines. Les chrétiens du rite grec occupaient une partie de l’église et entretenaient deux lampes sur le tombeau de saint Georges. Les musulmans avaient converti la partie occidentale en mosquée et construit un minaret très élevé. Faber fait la remarque que cette mosquée, par sa beauté et sa propreté, semblait un paradis comparie à l'église en ruines.

cuns pelerins qui y vont par devotion; et y a sept ans et vi1 quarantaines de vray pardon. Et voyt l’en ladicte chappelle de loing à cause d’une haulte tour qui y est.

Juillet.

Le lundy premier jour de Juillet, nous demourasmes à Rama, là où vint en nostre logis ung Turc religieux vestu d’une peau velue, sans chemise, ayant ung linceul bleu autour de soy au dessoubz de la ceinture jusques vers les genoulx, et sur sa teste une peau envelopée à coquelichon, et ung penneau de plume rouge, nudz piedz, nudz bras, et la poitrine nue en partie, tenant ung baston en sa main. Nous pensions qu’il fust fol; mais nous fut dit par le gardien de Hierusalem que c’estoit un religieux de Mahommet, lequel estoit cicatrizé en la teste, bras et aultres parties de son corps, et se le faisoit faire pour les pechez d’aultruy. Il sembloyt qu’on luy eust tiré les lasnieres des bras, et que on lui eust couppé par trenches des pieces ausdicts bras et en la teste.

Le mardy 11 Juillet, le Soubassin fist pendre un More environ sept heures du matin, que l’on vouloyt rachepter mille ducats comme on nous dit; toutesfoys il passa le pas. Le faict, à neuf heures du matin, montasmes sur nos asnes pour aller en la saincte cité de Hierusalem et nous allasmes jusques hors la ville à ung demy mille; et là, soubz le figuier de

Pharaon (ainsi appellé comme nous conta le gardien), près d’ung mesquite et ung lieu où sont ensepulturez les Sarrazins, attendismes le seigneur Soubzbassin avec sa compaignie, qui nous venoit conduire de peur des brigans Arabes qui tiennent les desertz; lequel vint incontinent et tant fismes que l’espace de x milles trouvasmes assez beau chemin jusques au chasteau du bon larron ', qui est au premier monticule du desert; et est grand, mais ruiné; toutesfoys y a encore grant apparence, et est distant environ de x milles de Rama. Lä, vers ung destroit vindrent infiniz Arabes avec leurs arcs et nous arresterent, et n’eust esté le seigneur Soubassin avec sa coinpaignie, nous estions en gros danger. Or, après que fusmes tous rassemblez, commenceasmes à chevaucher jusques à une fontaine, estant assez près du chemin à main dextre, en laquelle beurent plusieurs des gens du Soubassin et est à quatre milles du dessusdict chasteau. De là vinsmes à une aultre fontaine incisée en une roche’, et puis par merveilleux rochers, montaignes et païs jusques au lieu de sainct Jheremie appellé Anathet*, où y a

1. Cette localité est désignée par les ptlerins du moyen âge sous le nom de Castellum boni latronis où Château du bon larron. Elle porte en arab: le nom de Lathroun ou el Athroun. Le bourg, entouré d'une muraille flanquée de tours, s'élevait au sommet d’une éminence sur la droite de la route de Ramlth.

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