Cosmograbhie universelle, tcme 1°7, fs
Il vaut mieux que je vous advertisse qu’Abraham Ortclius a esté mal adverty parlant des choses advenües en ceste isle en l’année mil cinq cens soixante et dix, car il a mis par cscrit que les Turcs s’estans saisis de Famagoste, mirent tous les chrestiens Latins et Grecs au fil de l’espée, de sorte qu’on n'excepta ny jeune ny vieil qui ne se sentit de la rigueur des Infideles. Et neantmoins, vous voyés que les Grecs entre autres y demeurent en toute liberté. Aussy faut penser que, en cestc isle, on trouve plusieurs sortes de fruits comme cerises, chastaignes, oranges, citrons, amandes et noix. Pareillement, vous y avés des palmiers les plus haut eslevés du monde, mais ne portans (comme quelques uns phantasient) dattes à maturité, comme sont ceux de la Haute Afrique, Arabie heureuse, ou Egypte. Je n’y en vis onques, et ne peuvent venir non plus qu'en Candie, Rhodes, ny generalement à toutes les isles de la Mediterrante. Je dis cecy, d'autant que je sçay que plusieurs se sont abusés et ont faussement mis par escrit que ces arbres palmiers produisent de tresbons fruits que nous appellons dattes. Entre autres, un certain Cypriot qui se faict nommer Frere Estienne de Lusignan qui a pris plaisir de nous donner par le nés d'une telle bourde, qui est d’aussy bonne grace que celle qu’il propose après, qu’en son isle, on trouve desemeraudes et des diamans à une montaigne près d’un monastere de Grecs que l’on nomme Asro. Je voys bien que ce bon frere s’abuse et qu’au lieu d’une emeraude, diamant et rubis de la Chine, Goa ou Calicut, il nous donne des pierres affinées sur les hauts monts inaccessibles de Canada, desquels je vous ay ailleurs discouru. Je confesse bien qu’en Cypre on trouve de bon marbre, du jaspe, de la calcedoine et du corail en quelques endroits de la mer.
Ceste isle pareillement est honorée de plusieurs beaux monasteres comme sont ceux de Mancane, Andrio, Pepi, Sergio de Flatri, de Cuzurenti, d’Anglistie, de Morfu, d Agrotirietquelques autres. Finalement est recommandée pour nous avoir produit
une fort belle bande de beaux et excellens hommes tels que estoient Triffile, evesque de Nicosie, qui vivoit lan de Nostre Seigneur, trois cens soixante dix huit, le tems du grand Constantin, personnage treseloquant, lequel a escrit plusieurs bons livres. Tite, diacre natif de Paffe; il estoit du mesme tems d'un autre grand personnage Candiot qui portoit mesmes nom à quoy se sont trompés plusieurs scholiastes qui ont voulu dire et soustenir que ce n’estoit qu’un mesmes Tite que du Candiot et Cypriot, qui fut converty à la foy avec Paul. Sergio Nicanor, l'un des sept diacres qui fut l’un des disciples de S. Estienne, Epiphanius, lequel encores qu’il fut fils d’un juif et d’une femme payenne, il se convertit à la foy, à la devotion et priere du moyne grec nommé Lucian, après avoir longuement couru les païs d'Asie, d'Egypte et Perse; depuis, fut esleu pasteur de Salamine. Sa naissance fut à la ville de Marachasse. Comme ayant esté le lustre des doctes personnages de ceste isle, je ne l’ay voulu oublier dans mon Histoire des hommes illustres où vous trouverés sa vie et son pourtrait tel que je l’ay apporté de la mesme isle', Ce fut luy qui condamna tout le premier l’heresie d’Origene et tous ses livres. Spiridion aussi Cypriot fut evesque de Tremitte. Ce bon pere assista au premier concile de Nicte auquel, devant les evesques et prelats de l’eglise grecque et latine, il proposa plusieurs questions à l'encontre de la secte des Arriens. Quelque tems après son retour, il mourut à lisle de Corphou et fut enterré dans un temple de moynes grecs, et me fut monstrée sa sepulture, lorsque j’estois en ladicte isle Corphienne. Quant à Theodore, personnage signalé, il estoit natif de Cypre ; ayant atteint l’aage de cent ans, il fut esleu evesque de la ville de Pacerines, de present fort ruinée. Ce vaillant champion de l’Eglise de Dieu composa plusieurs beaux livres contre les heresies de Dioscore et Eutice et autres mal afectionnés à l'Eglise de Dieu. Le bon evesque de Salamine
1. Les vrais pourtraicts des hommes illustres, etc., f° 22 ro,
Hilaire fut grand zelateur de l'Eglise catholique. Il composa trois gros thomes de livres, deux desquels se voient encore de present à la bibliotheque des Grecs du mont Athos. Il vivoit du tems d’un autre grand personnage, evesque de Poitiers qui portoit le mesme nom d’Hilaire ; tous deux ont esté les fleaux des herectiques Arriens. Et quant à Jean l’Aumosnier, patriarche de l'Eglise d'Egypte, qui vivoit l’an cinq cens soixante trois, il estoit Cypriot, natif de la ville d'Amatus, de laquelle ville avoit pris naissance le bon et docte evesque Stadio. Après luy, luy succeda Leonide qui permuta son evesché à celui de Napoleos pour vivre plus solitairement. De mon tems que je visitois l’isle de Cypre, me fut monstré dans le cloytre d’un vieil monastere grec à une encoigneure que l’on dit que ce venerable pere Leonide fut enterré au mesme lieu les moynes gardent comme un grand tresor certains livres escrits en grec à la main, sur du parchemin, par luy composés qui ne sont encores venus à la cognoissance des Latins. Il florissoit l'an six cens quatorze, du tems de Syrile, pasteur de l’eglise de Bapho ou Papho. Je serai bien marry d’avoir oublié à ramentevoir au liseur le bon Gelasie compaignon de Spiridion qui assisterent tous deux au concile de Constantinople. Ils monstrerent là le sçavoir et le bon zele qu’ils avoient à l’Eglise de Dieu, à l’encontre de la secte arrienne. Quant à Jule, evesque de Papho, Theobrobre, evesque de Tremite, Tichon, evesque de Tamase, ils assisterent au concile de Calcedoine. Eliodore, evesque d’Amatus, Echio d’Arsenoe, Epaphrodite de Dacmasse, Didine de Lapitos, Evagrie de Solis, Denys, diacre de Chitrée, Sapithian de Papho, la sepulture duquel me fut plusieurs fois monstrée dans une grotte bien creuse qui est dans la chappelle nommée du vulgaire les sept Dormans, desquels sept Dormans le simple peuple raconte mille fables, entre autres, ils sont si abusès qu ils croyent que ces sept Dormans sont encore en vie, leurs prestres les ont toujours tenus en ceste erreur. Ceste chappelle est entre la ville de Papho, de present la plus part ruinée, et la tour qui avoisine la mer au
sommet de laquelle se voient encores de present les armoiries de Savoye faites de marbre blanc. Je ne veux mettre en arriere Reginie de Constance, personnage fort signalé tant pour sa saincte vie que pour son bien sçavoir. Je n’ay icy affaire à cause de briefveté, de ramentevoir au liseur d’autres sçavans et saints personnages que nous a produit ceste isle, la plus part desquels selon l'occurrence du tems les uns ont assisté aux quatre premiers conciles et à plusieurs autres tenus en Afrique, Europe et Asie. Lors n’estoit mention d'archevesques, seulement d’evesques et de quelques patriarches qui faisoient residence à la fameuse ville ancienne de Nicossie, lesquels patriarches ne differoient en rien aux cardinaux de Rome, hormis qu'ils portoient leurs chapeaux noirs où les autres le portent rouge. Vrayment, escrivant la vie des sept bons peres icy dessus nommés, il m’estoit advis que j'entrois en un second paradis terrestre et lieu de repos, tant que j’estoie ravy avec le contentement que j'en ay eu à mon esprit. Mais au contraire, quand je pense à la bestise et ignorance en laquelle, de present, sont plongés les patriarches, evesques et prelats de l'Eglise grecque, il m'est avis que j entre en un labyrinthe de perpetuel tourment. Pour dire la verité et rien mentir au lecteur, ayant demouré en Grece, arpenté et scilloné la terre continente, la mer et les isles, ayant conferé par plusieurs fois par plusieurs années avec ces Grecs grecisans, je n’ay trouvé ne remarqué aucun personnage digne de porter les livres d’un Bessarion, Argiropile, Gaza et autres qui assisterent au concile de Florence ; et ne s'amusent ces prelats qu'à faire leurs plaisirs, boire à la grecque de leur calochrassi' Cypriot ou Candiot. Quant aux prestres seculiers, chascun sçait qu'ils sont tous mariés, ce que ne sont les moynes et evesques. Mais le patriarche nommé Nestorius les refforma d'une telle sorte qu’ils furent contraincts à l’advenir de vivre à la grecque monachale et dura ce mariage des evesques