MADAME LA SOUS-PBEFKTE OUVRAM LE BAL
Dumollet ne prenait guère la peine de les regarder. Le malheureux, toujours de plus en plus affamé, s'escrimait le plus adroitement possible sur sa contre-
UN VBAI PARTERnE !
basse pour ne pas réveiller les soupçons de M. le sous-préfet — el bien qu'il n'ei'it jamais de sa vie essayé de cet instrument.
Tout entier à ses malheurs, il n'avait pas un regard pour le bal. Kl pourlant les iiivilés et les invitées de M. le sous-préfet, la fleur de la fashion, valaient
Le Voi/age de M. Dumollel.
la peine d'être admirés. Les dames resplendissaient ! Ce n'étaient que robes de tulle, de gaze, de gros de Naples des plus exquises couleurs, — jupes ornées diversement de volants, de bouillonnes, de pointes, de bouquets, de rubans, — corsages décolletés en rond, en carré, en pointe, en cœur, en biais, — garnis de blonde, de tulle, de fleurs, de collerettes, de chaînes, — avec des rouleaux de satin plus ou moins volumineux aux épaules, le commencement des manches à gigot.
-\ côté des dames d'un âge sérieux ou mi-sérieux, couronnées de majes-
LES TIRBANS ET LES TOQLES DES D.UIES SÉRIEUSES
tueux turbans eu de grandes toques empanachées de marabout, les jeunes personnes semblaient, à juste titre, un vrai parterre; roses, jasmins, tulipes, lys, se balançaient sur leurs coëffures, comme agitées par une brise follette, à un demi-pied au-dessus des coques, des frisures, des nattes et des tirebouchons relevés en gracieux et fantastiques édifices.
Un vrai jardin ! monsieur le Receveur des contributions l'avait dit, et embaumé comme une serre!
Les hommes, moins éblouissants peut-être, n'étaient pas moins distingués avec leurs fracs à boutons d'or, leurs culottes courtes ou leurs pantalons de Casimir collants, serrés sur des bas de soie à fleurs et dessinant le mollet, ce mollet masculin qui a si complètement disparu de nos jours.
Pauvre DumoUet! en proie à la famine, toutes ces grâces et toutes ces élégances étaient perdues pour lui. Il cherchait à se tirer tant bien que mal des gavottes, des walses, des redowas et des cracoviennes jouées par ses compagnons de l'orchestre et dansées par la brillante société. Malgré sa bonne volonté, il se montrait sur la contre-basse d'une faiblesse insigne et faisait à
Le Voyage de M. Dinnollet.
tous moments froncer les augustes sourcils de M. le sous-préfet. Sans madame Ccliane, il eut peut-être bien tout de même goûlé du violon, mais
ErnANGES ALLURES DU CONTREBASSISTE
madame la sous-préfète, aussi bonne que belle, intercéda pour lui chaque fois qu'un couac trop prononcé vint effleurer les oreilles musicales de son mari.
LA Fl^i DU BAL
Pauvre Dumollet, tantôt allongé sur son instrument.'jl semblait s'endormir cl tantôt, se réveillant en sursaut, il faisait grincer les cordes avec fureur en suivant d'un œil égaré les notes de sa partie de contre-basse.
A plusieurs reprises, les musiciens furent largement rafraîchis, mais M. le Sous- Préfet avait donné l'ordre de ne pas lui laisser avaler une goutte de vin.
Le Voyage de M. Dumollct,
M. et madame
AlcideDuruflé,
notaire royal.
Tout ce qu'il put obtenir dans toute sa nuit ce Tut, dans un moment de repos, quelques sorbets qui ne calmèrent nullement son appétit.
— Ça le rafraîchira! avait dit le sous-préfet. Triste nourriture pour un homme qui n'avait rien pris
depuis le repas de midi à la barriÎTe de Passy.
Enfui le supplice de Dumollet prit fin à trois heures du matin. Les danses s'arrêtèrent et l'une après l'autre, les belles danseuses s'éclipsèrent.
La noble compagnie regagnait ses foyers, en vdilure ou à pied, ou même en vinaigrette, espèce de chaise à porteurs montée sur roues, traînée par un homme et poussée par un autre, un véhicule délicieux, inconnu aux générations actuelles que la vapeur ne satisfait même plus, et qui cherchent le moyen d'atteler l'électricité, la foudre et les éclairs !
Les musiciens s'en allaient aussi. Dumollet s'apprêtait à disparaître sans bruit pour ne pas attirer l'attention de M. le Sous- Préfet, lorsque le vigilant fonctionnaire vint droit à lui.
— Tenez ! dit-il en lui mettant un écu
de six livres dans la main, voici vos six francs ! vous ne les avez pas gagnés, vous avez joué comme une simple mazette et vous pouvez être tranquille, à ma prochaine soirée, je me passerai de vous, .\llez, maroufle! débarrassez les salons officiels de votre présence...
Dumollet baissa la tête et se dirigea vers la porte.
— Et votre instrument? cria le sous-préfet.
— Quel instrument ? dit humblement Dumollet.
— Votre contrebasse ! Comment, vous n'êtes pas dégrisé encore, c'est honteux 1 si je m'écoutais, je...
— Mon ami ! fit madame Céliane Corniflet de Sainte .\maranthe.
— Soit ! je serai clément.... emportez votre contrebasse et vivement 1
Dumollet n'osa pas résister et poussant force soupirs, mit l'énorme instrument sur son dos.
— Toutes les calamités ! se disait-il, tous les malheurs ! ce matin avec la
La vinaigrette de M. Le Chevalier de La Pinchardière.
Le procureur du roi
et sa dame.
noce Cloquebert, j"ai été indélicat, maintenant je suis un voleur ! je vole une contrebasse !....
Tout entier à son chagrin, il oubliait presque Coqueluchon. Dans la cour de
LE CO.V'IllElîASSlSTE IIO.MEUSE.MENÏ COMGEDIE
la sous-préfecture, un hi-han morne et triste lui rappela son compagnon de voyage qu'un laquais sans âme mettait à la porte à coups de balai. Les deux amis se retrouvèrent dans la rue, sous le réverbère pendu devant la souspréfecture. S'ils ne tombèrent pas dans les bras l'un de l'autre, ce fut seulement parce que Coqueluchon n'en avait pas, et parce que ceux de Dumollet étaient occupés à charrier la contrebasse. Ils se contentèrent de se regarder avec des yeux lamentables en soupirant tous deux.
— Allons ! partons! fuyons ! dit enfin Dumolkt, il est trois heures du matin, cherchons une auberge tranquille pour nous reposer de nos fatigues!
Il essaya de monter sur Coqueluchon, mais la contre-basse le gênait considérablement. Cette contre-basse et lui ne pouvaient tenir sur l'échiné du pauvre baudet. Embarras lamentable ! s'il la laissait à terre au milieu de la rue, des malintentionnés pouvaient s'tn emparer ou la détériorer.
Son intention était pourtant de l'emporter avec lui à l'auberge pour la renvoyer le lendemain à M. le sous-préfet, mais comment la traîner jusque là?
Pour comble de malheur, l'objet paraissait offusquer Coqueluchon. Il baissait les oreilles et regardait la contre-basse d'un air défiant en se demandant sans doute si cette boite étrange ne recelait pas dans ses flancs de nouveaux malheurs.
Dumollet leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de son
Le Voyage de M. DumoUet.
infortune. Le réverbère qu'il aperçut lui suggéra une de ces idées véritablement lumineuses qui viennent aux hommes supérieurs dans les circonstances
MAIXTE.NANT JE SUIS CN YOLECR 1
critiques. Prudemment, DumoUet jeta un regard autour de lai, les lumières de la sous-préfecture étaient éteintes, la grille était fermée, il n'y avait personne ; ils étaient seuls, Coqueluchon, la contre-basse, le réverbère et lui, seuls dans la nuit profonde.
Posant délicatement l'instrument fatal sur le pavé, DumoUet tira son couteau et courut à la boîte de tôle où aboutissait la corde du réverbère. D'un coup de couteau porté avec une force et une énergie doublées par le sentiment du danger, DumoUet opéra l'effraction de la boite. La corde était là, DumoUet n'eut qu'à l'enlever du crochet, immédiatement le réverbère descendit à terre avec un grincement de poulies qui fît passer un frisson dans le dos du criminel.
DumoUet saisit la corde, fit un nœud coulant à côté du réverbère et passa dedans la crosse de la contre-basse. Cela fait il n'y avait plus qu'à hisser le tout ; DumoUet, avec mHle précautions, tira sur la corde, le réverbère et la contre-basse, s'entrechoquant quelque peu, montèrent lentement dans le ciel. ■ Rien n'avait bougé à la sous-préfecture ou dans les maisons environnantes. DumoUet poussa un soupir de joie et de soulagement. Il n'était donc plus un voleur, il pouvait encore marcher la tète haute dans la société ! En un clin d'œi! il fut sur Coqueluchon et tous deux s'en allèrent au petit trot à la recherche d'un logis pour le reste de la nuit.
A la poi-te du cœur-Volaat.
Une contre-basse transformée en baignoire.
Dans la grande rue, des enseignes d'auberge grinçaient légèrement au souffle de la brise nocturne, ainsi que des harpes éoliennes de fer blanc.
Duniollet et Coqueluchon donuèrent la préférence à l'auberge du Cœur-Volant, tant pour sa bonne apparence que parce qu'elle était la première. Sous les coups redoublés distribués dans la porte par Dumollet et sous les appels de Coqueluchon, l'hôtesse elle-même se réveilla et daigna paraître à la fenêtre au-dessus de l'enseigne.
— Pourquoi ce tapage, s'il vous plaît? demanda-t-elle de mauvaise liumeur, lo feu est -il à la ville?...
— Je demande un lit, madame, pour moi et pour Coqueluchon, repondit Dumollet.
— Et d'où sortez-vous à celte heure-ci, quand tous les honnêtes voyageurs sont couchés?
— Je sors de soirée., madame ! moi aussi j'aurais bien voulu me coucher à l'heure de tout le monde, mais je n'ai pas pu!... J'arrive du bal de la souspréfecturo..., monsieur le sous-préfet n'a pas voulu me laisser partir plus lût!
— Ah ! vous êtes un invité de monsieur le sous-préfet, dit l'hôtesse radoucie, je vais vous envoyer un garçon
Le garçon avait le sommeil dur sans doute, car il mit un quart d'heure à descendre et lorsqu'il ouvrit la porte, il trouva Dumollet endormi sur la borne, iivec la tête de Coqueluchon, qui ronflait debout, appuyée sur son épaule.
— Qu'est-ce que vous avez pour souper? dit Dumollet en se réveillant. Le garçon se mit à rire.
— A quatre heures du matin! Croyez-vous pas que la cuisinière va se
ARotida del.
Heli;
L'Hôtel du Cœur-Volant.
Le Voyage de M. Dujyiollet .
réveiller pour vous fricasser un poulet ?... Attendez sept heures, vous aurez du café au lait.
LA NllT DU CRIME
Dumollet soupira.
— Allons, mettez Coqueluchon à l'écurie ; ayez-en bien soin et donnez-moi une chambre.
34 Le Voyage de M. Dumollel.
Dumollet n'eut pas le courage de se déshabiller, il se jeta sur son lit et s'endormit aussitôt d'un vrai sommeil de plomb.
Hélas! le pauvre voyageur fatigué ne put faire la grasse matinée comme il se l'était promis, son appétit et un certain crépitement contre les vitres le réveillèrent quelques minutes après sept heures.
— 11 pleut ! se dit machinalement Dumollet en regardant la fenêtre, c'est excellent pour les radis!...
Soudain une idée terrible lui traversa l'esprit. Et la contre-basse accrochée au réverbère, sans abri, devant la sous-préfecture?... Excellente pour les radis, la pluie, mais désastreuse pour les contre-basses.
Dumollet sauta sur ses jambes flageolantes et courut à la fenêtre. Horreur! il pleuvait à verse!
L'âme généreuse de notre ami n'hésita pas ; il fallait sauver la contre-basse, celte contre-basse que l'irascible sous-préfet l'avait forcé de voler. Dumollet descendit rapidement l'escalier de l'auberge, son parapluie à la main, et se précipita dehors sans même songer à s'informer de la santé de Coqueluchon.
Dans la rue, il s'orienta. Il fallait prendre la première rue à gauche, puis
tourner à droite, puis encore à gauche C'était difficile, heureusement le
chemin lui fut indiqué par une bande de gamins qui couraient en criant : « A la sous-préfecture ! »
Plus on approchait, plus la rue semblait en rumeur. Dumollet s'en aperçut avec inquiétude ; des boutiquiers causaient sur le pas des portes, des bonnes femmes, la boite à lait à la main, semblaient se raconter des choses émouvantes et mystérieuses.
Au dernier tournant de la rue, Dumollet s'arrêta en proie à une vive émotion. Le carrefour devant la sous-préfecture était plein de monde ; boutiquiers,
— PAUVRE COMBEBASSB !
bourgeois, laitières, gamins, agents de police, gendarmes, tous le nez en l'air sous la pluie, regardant de leurs yeux les plus stupéfaits la contrebasse balancée par le vent à côté du réverbère.
Pauvre contre-basse ! Était-ce bien encore une contre-basse, un poétique instrument de musique prêt à frémir sous l'archet et n'était-ce pas plutôt une simple baignoire, ruisselante et défoncée? Elle débordait, la pauvre contrebasse; à travers ses flancs gondolés et décollés, l'eau filtrait et tombait en cascade sur le pavé. C'était navrant !
— Et pourquoi ne la décroche-t-on pas tout de suite ? demanda Dumollet en se dissimulant sous son parapluie.
— Pourquoi? dit un bourgeois, eh bien! et le procès-verbal? Il y a un
sous LA PLIUE
mystère là-dessous et la police cherche à le percer.... les voisins ont entendu des bruits suspects cette nuit et l'on dit toutes sortes de choses ! D'ailleurs on attend M. le sous-préfet que l'on vient de réveiller.
— Moi, dit un autre bourgeois, je ne serais pas éloigné de croire qu'il y a un crime là-dessous ; . . : celte contre-basse là haut, ce n'est pas naturel, monsieur !
Dumollet perdant tout courage allait fuir, mais l'arrivée d'un nouveau personnage le cloua au sol.
Celait M. le sous-préfet qui descendait, les j-eux gros de sommeil, un parapluie à la main. Il s'en vint droit au groupe des autorités, non loin de Dumollet qui abrita le plus possible sa tête coupable sous son parapluie.
M. le sous-préfet n'eut qu'un regard à jeter en l'air pour reconnaître la contre-basse.
Il retira tout de suite son lorgnon et se retourna vers le maréchal des logis de la gendarmerie,
— Je sais ce que c'est, dit-il d'une voix brève.
Les gendarmes et les bourgeois regardèrent le premier fonctionnaire de la ville avec une mine qui témoignait de
leur immense admiration pour sa pers- ..
picacité.
— Je connais l'individu qui a fait cela, reprit le sous-préfel, et je vais vous donner son signalement.
Dumollet frémit. Le sous-préfet, parlait maintenant à voix basse et le gendarme prenait des notes.
— Les allures extrêmement suspectes de cet individu m'avaient donné des soupçons cette nuit, reprit le sous-préfet, je regrette maintenant de ne pas l'avoir fait arrêter..., d'abord cet homme n'était pas ce qu'il disait être! pas musicien pour deux sols !... Quel était son but en
s'introduisant à la sous-préfecture, je ne puis le deviner tout à fait, mais je penche à croire qu'il avait des intentions coupables..., ce doit être un ennemi du gouvernement.... Mais n'effrayons pas les populations, rester calme, maréchal des logis, et veillons !... Malheureusement je ne puis signaler le fait mystérieux à Paris, le télégraphe ne marche pas, interrompu par le brouillard ! Décrochez la contre-basse, consignei^-la au greffe, et revenez chercher mes instructions.
Dumollet n'eut qu'une pensée, la fuite. Fermant presque son parapluie sur sa tête, il se dégagea doucement de la foule et prit sa course vers le Cœur- Volant.
— Eh bien! lui dit l'hôtesse, vous venez de la sous-préfecture, on dit qu'un musicien a été assassiné en sortant du bal de M. le sous-préfet et que pour se
On ne saura jamais la vérité !
débarrasser de sa contre-basse, les assassins l'ont accrochée au réverbère! Quelle terrible affaire!
— C'est horrible! balbutia Dumollet.
— Si monsieur veut déjeuner?
dit l'hôtesse.
Dumollet pour ne pas éveiller les soupçons consentit à déjeuner, biea qu'il n'eut plus faim du tout, puis il paya sa dépense et s'en fut seller lui-même Coqueluchon qui ne soupçonnait rien.
— Monsieur s'en va déjà? dit le garçon quand Dumollet passa sous la porte
en tirant Coqueluchon par la bride.
— Oui ! ... Je va's à Paris ! répondit Dumollet, comprenant la
Coqueluchon avait la migraine
nécessité de dérouter la maréchaussée que le sous-préfet allait lancer sur sa piste.
Dumollet forcé d'avoir de l'astuce, ce (jLii n'était 'i-^ pas dans ses habitudes, fit de son mieux ; il prit ostensiblement la route de Paris, et une fois dans les champs fit le tour de la ville pour retrouver la route de Bretagne qu'il avait un peu perdue la veille.
LA SOIF DE COQCELUCnO.N
Le Voyage de M. Ditmollet
Coqueluchon était mélancolique. Depuis son réveil il n'avait pas daigné braire une seule fois. Les oreilles basses, la tête penchée vers la poussière du chemin, il Irollait péniblement. Dumollel n'osait rompre le silence pour ne pas troubler l'amure tristesse de son compagnon.
— C'est le remords, pensait-il, le remords de sa coupable conduite envers la noce Cloquebert, le chagrin de m'avuir causé tant d'émotions depuis hier! .\on! ce n'était pas le remords, c'était tout simplement le mal de tête. Coqueluchon subissait les étreintes de cette migraine vengeresse des lendemains d'orgie.
Migraine, courbature, affaissement général, mauvaise humeur, la série complète enfin, châtiment de sa mauvaise conduite !
Le pauvre Duoiollet aussi, victime de Coqueluchon, ressentait de violents élancements dans la région crânienne, mais du moins son âme était pure, Coqueluchon et la fatalité avaient tout fait!
A^ers midi, après une marche coupée de nombreux repos dans les herbages, sur les talus de la route, les deux voyageurs s'arrêtèrent dans un village pour s'offrir un repas substantiel. Dumollet consacra deux heures à cet important travail et se remit en route ensuite par un beau soleil. La pluie du matin, cette pluie fatale qui avait fait tant de mal à la contre-basse, n'avait pour ainsi dire duré que juste le temps nécessaire pour causer des désagréments à Dumollet!
Après une accalmie pendant le repas, la migraine des deux voyageurs était revenue plus féroce que jamais, Coqueluchon soupirait à toute minute et Dumollet avait de la peine à se tenir éveillé.
Et avec cela, la mauvaise humeur de Coqueluchon semblait devenir du mauvais caractère.
Il lui prenait des fantaisies que Dumollet était obligé de supporter. Par moments, malgré les objurgations de son cavaher, il s'élançait dans les ciiamps à droite de la route, galopait dans les terres, au risque de conflits avec des gardes champêtres, et attrapait au passage une touffe de verdure, une carotte ou simplement quelques fleurettes des prés. La soif le tourmentait. A un certain moment, son nez en quête de rafraîchis-
Le docteur
semenls, se releva pour humer l'air; il respira bruyamment plusieurs fois, puis relevant les oreilles, il poussa un hi-han de triomphe et faisant un brusque écart, il sauta dans un champ à droite de la route au beau milieu d'un troupeau d'oies gardé par une petite fille.
En sautant le fossé, une sangle se cassa, et la selle tournant tout ù coup, Dumollet faillit passer sous le ventre de sa monture. Par bonheur, il s'était énergiquement accroché à la maigre crinière de Goqueluchon, et il réussit à se
TKAlTEMENr ENEBGIQLE COXTRE L EV ANOIISSEUEM
maintenir malgré le galop insensé que l'âne avait pris à travers les terres.
— Où allons-nous"? oii allons-nous? se demandait, pendant la course, Dumollet qui ne pouvait relever la tète et se laissait aller à l'aventure.
Goqueluchon s'arrêta tout à coup, aussi brusquement qu'il était parti. Dumollet cessa de se cramponner et releva la tète, mais au même instant Goqueluchon baissant la sienne et relevant le train de derrière, se débarrassa de son cavalier avec une désinvolture qui rappelait les exploits de sa jeunesse à Montmorency.
Dumollet opéra une véritable cabriole, et, la tête la première, tomba dans la gentille petite rivière que Goqueluchon avait sentie de loin.
Quel plongeon ! Les éclaboussures jaillirent jusqu'à plus de dix mètres. Goqueluchon sans s'inquiéter de son cavalier qui se débattait dans les roseaux, buvait à longs traits avec un air de contentement parfait.
La rivière n'était pas très profonde, mais Dumollet, tombé la tète en avant, avait aux trois quarts enfoncé cette importante partie de son individu dans la vase molle et poussait des cris inarticulés en essayant de se dégager. L'insouciant Coqueluchon, trùs joyeux, s'était mis à braire et, comme par mauvaise humeur il avait gardé le silence depuis le malin, il se rattrapait de façon à fatiguer les échos.
Ces éclats de musique, par bonheur, attirèrent l'attention d'un homme qui péchait non loin de là sous les saules ; apercevant quelque chose qui remuait au milieu de la rivière, il accourut, et tendant à Dumollet un bras secourable, il le ramena sur la rive, trempé, grelottant, dégouttant, avec la tête coiffée d'herbes en quantité suffisante pour confectionner un petit plat d'épinards et une écreviss'fe dans sa poche. C'était trop d'émotions ! Naturellement Dumollet s'évanouit entre les bras de son sauveur et ne revint à lui qu'un quart d'heure après... sous une effroyable tripotée de coups de poings que deux hommes lui administraient. Horreur ! il se crut tombé entre les mains de ses enne-
'*- mis, la noce Cloqnebert et le sous-préfet Corniflet de
La bonne du Cheval- „ . , . ,, t. i » - i -x i ^ • -i
noitge Samte-Amaranthe. Rappelant a lui toute son énergie, use
défendit de son mieux contre ses assaillants et leur rendit
le plus de coups de poings possible; mais hélas! il était déshabillé et couché
dans un lit qu'il ne connaissait pas, que pouvait-il contre deux vigoureux
gaillards tout habillés ?
— Je me rends ! gémit-il enfin, faites de moi ce que vous voudrez, mais ne tapez plus t
— Au contraire, dit un des hommes, il faut taper et défendez-vous, ça vous fera du bien !
Et les bourrades recommencèrent plus énergique que jamais.
— Mais, qu'est-ce que je vous ai fait? cria Dumollet.
— Le docteur nous a dit de frictionner, nous frictionnons, reprit l'homme entre deux énormes tapes.
— Là, c'est très bien, dit un troisième personnage entrant dans la chambre, la circulation est rétablie, je réponds de lui maintenant.
Dumollet soupira de contentement.
— Très bien ! dit le personnage qui était apparemment le docteur, le pouls est mauvais, très bien... l'œil est terne, la tête est lourde, montrez la langue ?... hein, pas très bonne, estomac délabré, vous avez l'air épuisé par des
excès, je vois ça sur votre figure... des excès! «les excès ! des excès ! voici ce que j'ordonne, tranquillité absolue, diète sévère, ou je ne réponds de rien.
— Mais... où suis-je ?
— A l'auberge du Cheval-Rouge, bonne auberge, vous avez eu de la chance
de tomber à l'eau si près d'elle..., bonne table, cave supérieure ! mais pas pour vous, car faites bien attention, mon ami,
plus d'excès ou vous êtes perdu !
d'ailleur-!, vous n'aurez ni un bouillon.'ns