AU BOIT DE L\ BOLTE DES LUMIERES SCINTILLERENT
M. le sous-préfet Corniflet de Sainte -Amaranthe.
Les heures suivaient les heures, les kilomètres succédaient aux kilomètres, et Coqueluchon galopait toujours I Quelle vigueur dans le jarret de ce montagnard de Montmartre, de ce vétéran des promenades de Montmorency ! Vingt fois, cent fois déjà, Dumollet avait supplié Coqueluchon de daigner s'arrêter ; la noce Cloquebert n'était plus à craindre, elle devait être à table depuis longtemps pour le diner, mais Coqueluchon ne voulait rien entendre. Jusqu'à ce jour, à part quelques petites débauches de foin et de chardons, il avait été la sobriété même; ses deux bouteilles de vin blanc, les premières de sa vie, lui dérangaient tout à fait le système nerveux.
Dans les villages, l'apparition de ce voyageur fantastique jetait l'émoi parmi les populations; déjà plusieurs gardes champêtres soupçonneux avaient eu l'intention de lui demander ses papiers, mais Coqueluchon par un bond de côté s'était dérobé aux questions de l'autorité.
Le crépuscule était venu, puis le soir, puis la nuit; le paysage bleu d'abord, puis jaune, puis rouge, passait au noir pur, au norr intense; le soleil s'était couché, la lune s'était levée, les étoiles aussi, sans arrêter Coqueluchon dans sa course. Dumollet effrayé d'abord, puis épouvanté, se demandait maintenant
Le Voijaçie de M. Dumo'let.
s'il s'arrêterait jamais. Coqueluchon sans doute ne sentait pas la faim, le déjeuner de la noce Cloquebert lui suffisait, le vin le soutenait, mais hélas! l'appélit de Dumollet surexcité par la course, réclamait impérieusement de prompts secours. L'heure solennelle du dîner étant depuis longtemps passée, une profonde mélancolie envahissait l'âme du pauvre cavalier.
.\u bout de la route noire, des lum.ières scintillèrent en notable quantité. Une ville ! C'était une ville ! Coqueluchon s'arrêterait peut-être.
Duniollet, palissant, essaya de tirer sur la bride aux premàres maisons, mais Coqueluchon sans broncher, enfila une interminable rue de faubourg.
En relevant la tête, DumoUet put apercevoir d'alléchantes enseignes d'auberges, et par les fenêtres illuminées des tables d'hûte nombreuses et bien garnies. Le Soleil-d'or, le Lioii-d'a?-gent, le Cœur-Volant, le Chevnl-hlanc, etc., etc. Fort cruel ! supplice de Tantale!
L'enragé Coqueluchon refusait de s'arrêter malgré les objurgations, les supplications, les menaces mêmes de son ami affamé; il prit la grande rue, passa devant de vagues monuments, s'enfonça dans des rues sombres, se perdit dans des ruelles, parcou-
Le Voija/jp de \f . Dumolle.t.
rut une longue ligne de boulevards plantés d ormes vénérables, trotta le long d'un quai, mais ne s'arrêta nulle part. A la mairie un poste de garde nationale veillait sur la sécurité des habitants. Le factionnair.j croisa en vain
la bayonnette aux cris de Dumollet, Coqueluchon ne se rendit pas et continua sa route.
Tout à coup, au bout d'une rue noire , une grande bâtisse parut, très éclairée et répandant par toutes ses croisées ouvertes de véritables flots d'harmonie. La musique parut impressionner Coquelu chon. Nous croyons
l'avoir dit, cet âne était un véritable artiste. 11 dressa les oreilles et se dirigea droit sur la maison illuminée.
Le cœur de Dumollet battit.
Coqueluchon allait -il s'arrêter enfin ?
Devant la grille, grande ouverte, Dumollet se raidit désespérément sur la bride pour essayer d'arrêter Coqueluchon, mais celui-ci, sans s'inquiéter de la discrétion, traversa une grande cour, franchit les trois marches d'un perron et se trouva soudain dans un vestibule somptueu.x, devant trois grands laquais en livrée jaune, stupéfaits de son audace.
LE FACTI0^^'A1BE CROISA EN VAl.N LA BAYONNETTE
Des mélodies à torrenl s'échappaient des portes entrouvertes, Coqueluchon l'air très satisfait, passa devant les laquais, en bouscula un qui croyait l'arrêter en lui présentant un plateau chargé de liqueurs fines et poussant une porte du bout du nez, pénétra au petit trot dans un immense salon illuminé, où tout ce que la société élégante, officielle et administrative de la ville présentait de plus étincelant en messieurs de dix-huit à soixante-quinze ans, en dames et en demoiselles de seize ans à un âge indéterminé, se délectait
>Ot'VELLE IXDISCRETrON DE COQCKLCCHO.N
jusqu'au fond de l'àme à l'audition d'une ravissante romance due à la ivre d'un jeune procureur du roi.
A l'apparition des oreilles de Coqueluchon pardessus les tètes attentives de ses auditeurs, le poète effaré s'arrêta brusquement. Coqueluchon en fit autant^ planté au milieu du salon, regardant avec effronterie les beaux messieurs et les belles dames, il ouvrit une énorme bouche et se mit longuement et joyeusement à braire.
La foudre elle-même ou l'arrivée d'un boulet de canon eut peut-être produit moins d'effet que ce premier et formidable hi-han ! les dames et les demoiselles s'évanouirent jjour la plupart; au centre du salon, devant le poète, trois ou quatre jeunes personnes des plus considérables familles de la ville tombèrent presque en tas les unes sur les autres ; sur tous hs fauteuils, sur
Le Voyage de M. Dumollct.
lous les canapés, il y en eut d'autres à qui des maris ou des pères flrenl respirer des sels ou des vinaigres. L'effroi causa même l'évanouissement d'une femme de chambre et d'un sommelier sentimental qui écoutaient la romance dans un couloir. Heureusement tous les médecins de la ville étaient là, empressés à prodiguer leurs soins...
Cependant Coqueluchon ne se taisait pas et Dumollet, épouvanté de l'esclandre, restait cloué sur sa selle. Un monsieur en culotte courte de bazin blanc se planta devant lui et saisit la bride de Coqueluchon.
— Pouvez-vous me dire ce que signifie ceci, Monsieur ? proféra-t-il rouge de colcre, et qui vous a donné, à vous et à votre âne, l'incroyable audace de
pénétrer avec violence et presque avec effraction dans les salons de la sous-préfecture? Pouvez-vous le dire, Monsieur ?
— Monsieur... balbutia Dumollet.
— Dites Monsieur le sous-préfet !
— Monsieur le sous-préfet. C'est purement accidentel...., deux bouteilles de vin blanc avalées par accident....
— Taisez-vous, c'est ignoble, je vais vous faire mettre au violon pour vous apprendre à venir troubler la soirée de la sous-préfeclure !
— Le vin blanc et la musique, c'est à cause de la musique, monsieur le sous-préfet, que Coqueluchon...
— La musique ? Vous êtes le musicien que j'ai fait venir de Paris, et
dont l'absence nous empêchait de commencer le bal Votre contre-basse
est là....
— Ma contre-basse ? Quelle contre-basse ? fit Dumollet très ahuri.
— La vôtre, parbleu! on l'a tout à l'heure apportée du Soleil-d'or. ..je vous ai envoyé chercher et l'on m'a dit que vous étiez encore à table à boire avec des commis voyageurs !
— Moi ! fit Dumollet.
— Sans doute, vous! ah ça! êtes-vous, oui ou non, le contrebassiste parisien que mon orchestre attend pour commencer.... si vous ne l'êtes pas, je fais venir la gendarmerie...
— Non ! non ! s'écria Dumollet, je suis le contrebassiste !
— Vous avez un peu bu au Soleil-d'or, c'est honteux pour un artiste, mais
Jlonsieurle sous-préfet Corniflet de Sainte -Amaranthe.
Le Voyage de M. Dumollel.
je consens à vous pardonner si vous êtes en étal de jouer ! ètes-vous en état de tenir votre archet !
— Oui ! oui !
— Eh bien, alors, donnez votre ridicule monture au domestique..., je suis trop bon, on va vous l'attacher dans la cour.... et prenez votre instrument.
— Tout de suite, monsieur le sous-préfet !
Et Dumollet profitant de la tranquillité de Coqueluchon qui regardait les dames sans aucune timidité, tout à fait comme une personne du vrai monde, se mit en devoir de quitter la selle. Hélas, les jambes du pauvre cavalier
harassé par tant d'heures de course folle flageolèrent sous lui, et il faillit s'évanouir à son tour comme les dames. Le sous-préfet rageur ne le lui permit pas.
— Prenez garde à vous, si vous êtes trop gris, monsieur de la contre-basse, je vous envoie au violon !
— Je suis solide, monsieur le sous-préfet, gémit Dumollet.
• — Allons !à voire pupitre... à propos, et lesmorceaux de musique que l'on vous avait prié d'apporter, les valses nouvelles, les schottischsdujour '?...
— Je ne... Je les ai oubliés, monsieur le sous-préfet... Le sous-préfet haussa les épaules.
— J'ai entendu ce malin, dit-il, les voyageurs de la diligence chanter un air qui, parait-il, fait fureur à Paris, un air très gai....
Dumollet contrebassiste.
Bon voyage, monsieur Dumollet...
— Je ne le connais pas, monsieur le sous-préfet.
— Allons, à votre pupitre, nous nous contenterons de ce que nous avons 1
Élégances et suavités du bal de la souspréfecture.
Madame Céliane Corniflet de Sainte-Amaranthe, l'élégante sous-préfète, suave comme un lys et rêveuse comme une pervenche, faisait les honneurs de ses salons avec une grâce tout à fait enchanteresse. Un peu avant l'arrivée de Coqueluchon, elle avait ravi l'assemblée par son talent véritablement céleste sur la harpe et transporté les âmes de ses auditeurs dans les régions les plus éthérées. Maintenant elle ouvrait le bal avec monsieur le chevalier de la Pinchardière, l'homme le plus considérable de la ville, un peu desséché peut-être, mais en possession des vieilles traditions de l'ancien régime et par cela même susceptible d'obtenir encore des succès de
salon. Coup d'œil ravissant ! Les dames de la ville, habillées à la dernière
Le Voyage de M. Dumollel.
mode par les célèbres couturières et modistes de Paris, semblaient une col Icclion des plus récentes gravures du journal le Bon Ton.