TOILETTE DE NUIT DES ARTISTES A QUATRE PATTES
une sorte de table. Jocrisse couchait dessus et l'Hercule dessous, à cause de sa taiUe qui ne lui eût pas permis de s'accommoder de l'étage supérieur.
Dans la cuisine couchaient deux chiens, un lapin savant, un perroquet et le musicien vêtu en lancier polonais.
DumoUet dut se contenter de la tablette de l'armoire, l'ancien lit du nègre Carcassou, confortablement garni d'un matelas épais de deux doigts ; le bon Turpinski, plein de sollicitude, lui enseigna la manière de se coucher en trois morceaux de façon à ne pas se trouver gêné par les dimensions un peu restreintes du meuble, et il ne quitta son nouvel artiste que lorsque celui-ci lui eut assuré qu'il était admirablement logé.
Entrée solennelle en ville.
U CHAMBRE DE ljL.MuLLt.1
Les personnes amies du confortable bourgeois, qui sur la description de la chambre à coucher de Dumollet ont déjà supposé que notre héros a mal dormi dans cette première nuit chez les Turpinski, sont absolument dans l'erreur. Dumollet a passé une très bonne nuit. Après deux petites heures d'essais infructueux, il est parvenu à trouver la position indispensable pour sommeiller sur la tablette sans dégringoler sur le plancher de son appartement ; il a employé deux autres heures à lutter contre des crampes contractées dans le pli en trois morceaux infligé à sa personne par l'architecture de sa couchette, mais le reste de la nuit a été tout à fait excellent.
Et même il a rêvé ! De sa fiancée naturellement, et aussi de Zelma la chienne savante aux quatre petits dont il occupait la place. Aussi à six heures du matin, il a fallu un roulement de tambour exécuté à son oreille par son voisin Jocrisse et un solo de trombone joué par le musicien polonais, pour lui faire ouvrir mollement les yeux.
— Eh bien ! paresseux, vous dormez encore? cria du dehors madame Turpinski; c'est aujourd'hui le jour de vos débuts dans la carrière, vous devriez avoir plus d'émotion !
Dumollet se frotta longuement les yeux et demanda cinq minutes pour se préparer à paraître devant sa directrice.
Au dehors la table était mise pour le déjeuner, qui se composait de pain et d'oignons crus pour les hommes, et de café pour les dames.
Quand Dumollet et les autres artistes prirent place pour le festin, madame Turpinski, avec l'énergie d'un général au matin d'une bataille, leur ordonna de se dépêcher.
l'entrée en ville
Le premier regard de Dumollet fut pour chercher Coqueluchon. Toute la ménagerie Turpinski était là, les lapins attachés par une patte broutaient voluptueusement le serpolet du petit bois, les chiens savants en petite tenue, gravement assis autour d'une grande jatte dans laquelle Frislia allait vers t leur soupe, se léchaient le museau d'avance, les poules picoraient autour du campement, les canards barbotaient dans une ornière on il était resté un peu de boue des pluies dernières et les chevaux mangeaient une botte de foin ; il y
avait môme là deux pensionnaires que Dumollet n'avait pas vus la veille, un zèbre et un petit cochon, mais pas de Coqueluchon.
Dumollet tourna des yeux iiiquiets vers Friska.
— Vous cherchez Coqueluchon ? dit la jeune artiste, regardez bien, il est là pourtant.
Dumollet chercha vainement autour des voitures.
Quand il passa devant le zèbre, celui-ci tourna vers lui la tête et se frotta les naseaux contre sa manche. Dumollet s'arrêta, il lui semblait con-
' FRISKA
naître ces yeux et surtout ces longues oreilles, et cependant
il n'avait jamais fréquenté de zèbre, sauf celui du Jardin des Plantes, en ses
promenades sentimentales de rentier parisien.
— Eh bien! dit Friska, vous ne le reconnaissez pas? Dumollet regarda le petit cochon.
— Non, pas lui, reprit Friska en riant, lui, c'est notre petit cochon savant que vous admirerez aux représentations, mais le zèbre !
— C'est Coqueluchon? s'écria Dumollet au comble de l'étonnement.
— C'est Jocrisse qui l'a perfectionné ce matin poiir notre entrée en ville. A lui seul, Coqueluchon représente trois animaux, un àne, un zèbre et une girafe, car avant la représentation, on lui complétera ses peintures pour en faire la
fameuse girafe Coquelucha. Il a du talent, hein, votre camarade Jocrisse? Jocrisse, qui s'était approché pour jouir de la stupéfaction de Dumollet, s'inclina cérémonieusement.
— Au service de Monsieur, dit-il, ça va être son tour maintenant. Dumollet recula.
— Allons! allons! cria madame Turpinski, dépêchons-nous, tas de lambins, faut que M. Narcisse ait le temps de sécher!
— Tout de suite! dit le Jocrisse en ouvrant une boîte pleine de fioles de couleur, de pinceaux, de brosses et de pots de cirage.