LIBRAIRIE PLON
E PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
HUE G A Fi A N C 1 È R E , 10
Lorsque mon lils Jacquos eut accompli le devoir militaire que la patrie impose aujourd'hui à tous ses enfants et lorsqu'il rentra dans sa famille, après avoir servi dans un régiment de dragons, il se trouva en face des difficultés politiques et sociales qui barrent, à notre époque, l'entrée de presque toutes les grandes carrières aux fils de l'ancienne aristocratie française.
iMais la vie privée, avec son oisiveté et ses entraînements, ne pouvait suffire il ses goûts pour l'action.
L'oisiveté lui pesait. Il ne se résignait pas à mener une existence inutile, et, un jour, il me déclara qu'il voulait jouer un rôle, ici-bas. et continuer, sous une forme quelconque, les traditions de sa race, dont les représentants ont, tous, consacré leurs forces au service du pays.
Je n'avais pas le droit de m'opposer à un pareil dessein et, si je Lavais eu, je nen aurais point fait usage, car. comme mon fils bienaimé, j'estimais que Dieu nous a mis ici-bas non pas pour nous, mais pour aider les autres. J'estimais aussi ({ue Légalité des droits peut parfaitement se concilier avec l'inégalité des devoirs, et que la France peut exiger davantage de ceux de ses fils qui portent un nom, auquel elle a fait plus d'une fois les honneurs de ses annales.
Il trouva donc auprès do moi acquioscomont. appui et concours pour ses généreux projets.
La vieille Europe a commencé sur rAfri(iue un travail de rapide dépècement qui suscite les ])lus nobles émulalions. C'est à qui augmentera le domaine national: c"est à qui percera et jalonnera une route nouvelle: il voulut joindre ses efforts à ceux de ses vaillants devaiu:iers auxquels se joignait l'attrait des rivalités internationales.
Jacques avait choisi l'itinéraire suivant : remonter le Congo jusqu'aux Stanley s Falls et de là se lancer au travers des régions musulmanes, pour tracer un débouché sur TÉgypte où la France a des intérêts séculaires et oi!i dorment les os de tant de nos soldats, aussi bien ceux des croisés qui suivirent saint Louis que ceux des vieilles bandes qui suivirent le jeune Bonaparte.
L'entreprise avait séduit déjà plusieurs explorateurs. La liaison diagonale entre le Congo et l'Egypte avait été essayée par l'Abyssinie. Elle avait échoué. Jacques espérait la réaliser, et. d'avance, nous nous étions donné rendez-vous au Caire. ^ '
Cette route avait été choisie, d'abord pour ne pas éveiller les soupçons des nations rivales intéressées à ce qu'un Français ne pût atteindre rÉgypte par le Sud. et aussi parce que le gouvernement ne paraissait pas disposé à prêter son concours à l'expédition.
Je me hâte d'ajouter que cette mauvaise volonté ne fut que passagère, et que le duc d'Lzès vit bientôt ses efforts secondés par le gouvernement de sa patrie. Il eut l'appui national. H en marqua sa reconnaissance en se dévouant corps et âme dans une expédition mihtaire et dans une campagne meurtrière qui. de l'avis des spécialistes africains, fut très utile et très heureuse, et que précisément le commandant Monteil a mission de continuer. Je saisis cette occasion d'en remercier qui de droit.
En môme temps que tous les patriotes approuveront mon sacrilice, toutes les mères comprendront mes angoisses, sur lesquelles je crois inutile d'insister.
Je voulus du moins qne rien ne manquât à renfauL qui s'aventurait aussi loin. Toutes les jjrécautions que commande la prudence furent prises. Tous les procédés d'armement, d'équipement qu'a enseignés l'expérience furent employés. Jacques emportait avec lui une cargaison suffisante pour satisfaire à tous les échanges et à tous les besoins de l'homme civihsé, des bagages oîi se trouvait non pas seulement l'indispensable, mais l'utile, mais encore l'agréable; depuis une chaloupe démontable en acier qu'il appela la Duchesse Anne, jusqu'à des livres, des cigares et des instruments de musique. Il emportait trois mille livres sterling en or anglais.
Il emmenait cinquante tirailleurs algériens, libérés du service militaire, équipés militairement, commandés par des cadres d'élite, divisés en six escouades, plus une escouade d'ouvriers hors rang. Il avait enfin autour 'de lu» un petit état-majar de quatre Européens, et c'est à la tête de ces forces et de ces ressources qu'il s'embarqua, plein d'entrain, à Marseille, le 25 avril 1892.
Toutes ces jeunesses, toutes ces bonnes volontés, foutes ces précautions, tous ces soins devaient, hélas ! aboutir à un cercueil!
J'ai cru qu'il était de mon devoir d'apporter sur le tombeau de 1 enfant disparu le livre qu'on va hre et dans lequel il parle lui-même, car ces pages ne contiennent que le résumé de ses lettres, de ses notes intimes auxquelles j'ai joint simplement quelques documents officiels ou privés qui les confirment.
Je n'ai rien changé. Je n'ai rien embelli. Je me suis contentée de masquer quelques noms et de supprimer quelques détails qui auraient
pu être désagréables à certains de ses conipaguuiis de ^oyage. Car la catastrophe tinale rend toute récrimination inutile.
Le public, en possession de ces lignes, écrites, au jour Ir jour, sans apprêt, sans parti pris, sans intérêt personu(d. portera tel jugement qu'il lui conviendra sur les hommes et les choses.
Il dira, je l'espère, que mon pauATe enfanl a bien soufï'ert. mais qu'il a fait ce qu'il a pu et que, comme l'a proclamé sur sa tombe le représentant du gouvernement, il s'est montré un digne fds de la France.
DucuEssK 1) LZi:S
(Née Mortemart).