‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 19 sur 68 · UN TOMBEAU · texte numérisé non relu

UN TOMBEAU

Le 3 août, nous arrivons à Banza-Sangabondo, où nous avons admiré (?) le tombeau d'un chef, assez curieux. Ce chef a été enterré dans sa case, sous une sorte de tumulus dont les bords sont surélevés, de façon à former cuvette, et à l'emplacement de la tète du mort se trouve un petit monticule de terre. Tout autour on a placé un tas d'objets bizarres appartenant au défunt, tels qu'une vieille lanterne, des assiettes, des bouteilles de gin, des pots cassés, des objets de devanture de cheminée, provenant de factoreries portugaises. Dans le petit monticule conique (pii doit dominer l'emplacement de la tête, on a creusé

de petits trous profonds, par lesquels, chaque jour, les indigènes versent à boire au mort du melifou (vin de palme).

Le 4 août, après une étape de six heures de marche au moins, par une route aussi plate que la précédente, nous sommes arrivés à la mission de Linzolo. Je remplirais plusieurs pages à décrire la mission, et je n'arriverais pas encore à vous en raconter les merveilles. Je parle au point de vue africain, comme plantations de toutes espèces. Non seulement les indigènes ont fait pousser des salades et des légumes de toutes sortes, mais ils ont défriché environ trente-cinq hectares de terrain où ils ont environ cinq cent mille pieds d'ananas. Enfoncés, tous les Rothschild !... Vous pourrez, leur dire que, de longtemps, je doute qu'ils arrivent à en avoir un nombre approchant. De plus, des bananiers en quantité, du manioc, des manguiers, despapaïers, du maïs, des carottes, des navets, du cresson, etc. Outre cela, une basse-cour supérieurement montée : cinquante lapins, des chèvres, des moutons, des poules, des cochons...

Et combien croyez-vous qu'ils soient pour entretenir cela? Deux : un Père et un Erôre. Il est vrai qu'ils ont pour les aider une soixantaine de petits gamins qui travaillent, auxquels ils donnent la nourriture matérielle et intellectuelle. Ces bons missionnaires sont sur pied de cinq heures du matin à huit heures du soir ; mais ils sont heureux et trouvent le moyen de se livrer encore à quelques petits raffmements. Par exemple, ils fabriquent do l'eau-de-vie d ananas qui rappelle l'excellente eau-de-vie de marc de Bourgogne; ils font aussi du curaçao, etc. Ils ne sont établis en cet endroit que depuis neuf années et ont fondé deux embryons de villages chrétiens qui comptent treize ménages à eux deux. De ce côté, les résultats ne sont pas très satisfaisants. Ils possèdent cependant une jolie chapelle où les noirs chantent assez bien, ma foi, des cantiques en français et en plain-chant. En Thonneur de mon passage, ou leur avait donné congé, et je dois dire que pendant le séjour que nous y avons fait, pendant vingt-quatre heures, nous y avons été royalement traités.

Hier, enfin, à sept heures du matin, nous avons pu nous arracher aux étreintes des bons Pères (pelas, en langue fiotle), et nous ne sommes

arrivés à Brazzaville que vers cinq heures du soir. L'administrateur, M. Dolisie, vieux Congolais et ancien élève de Polytechnique, m'avait prié de lui mander l'heure de mon arrivée un peu à ravancc. Quand nous parûmes, il fit sortir son poste, et les clairons sonnèrent aux champs, tandis que les hommes défilaient militairement sur quatre rangs. Tout cela avait un chic extrême. Ao ne vous parle pas de Brazzaville, que je n'ai pas encore eu le temps de visiter, le courrier partant à midi, et le prochain départ ne devant pas avoir lieu avant le 21 . Je vous en parlerai dans ma prochaine lettre.

Une triste nouvelle, pour finir. Un caporal de tirailleurs, celui qui avait été cassé, nommé Saïd-ben-Lakhdar, celui qui recevait tant de lettres, est mort ce matin même de faiblesse, des suites d'une maladie contractée en buvant trop d'eau, un jour de marche. Toutes les formalités le concernant seront remplies au poste. Les lettres qui vous arriveront pour lui devront être renvoyées au commissaire de police de Constantine avec la mention : Dccrdc.

Je ferme ma lettre à la hâte, très heureux de celles que j'ai reçues un peu partout.

Votre fils, à huit cents kilomètres de la mer.

UNE MISSION CATIIULTQLE

llOiNNEUUS FU.NÈBUES. — FACHEUSES NOUVELLES.

LES ARABES SOULEVÉS. — M :' ' AUGOUAltD. LES MISSIONS AI li ES. — l'UÈTllEÏ

MAÇONS ET I.NSTITUTEUKS. — PETITS ANTII 11 0 l'O l'il AG ES.

nrazzaville, a la .Mission L-alliuli(iue, le l.j aoùl 18!)2.

Cette lettre i)or(eia deux dales. car je la eomiiieiice dans la soirée du 14 août et ne la linirai (|ne lors du départ du courrier pour Loango et l'Europe, cesl-à-dire dans cinq ou six jours. Je dois vous dire d'abortl que j'ai été épouvanté du nonibi-e incalculable de mariages que vous m'annoncez. Je comprends à présent pourfjuoi j'ai eu, la nuit dernière, un cauchemar de mariages qui m'a donné la lièvre toute la journée.

Cette plaisanterie terminée, je sauterai sans transition du plaisant au sévère, et commencerai par vous déliter le chapelet des mauvaises nouvelles pour m'en débarrasser tout de suite, rien n'étant malsain à garder en ce pays-ci comme les choses indigestes. Je vous ai déjà annoncé la mort du tirailleur Saïd-ben-Lakhdar. On l'a enterré avec les honneurs militaires et suivant la mode arabe. Le cercueil était enveloppé dans un immense drapeau tricolore et porté par des tirailleurs de l'escorte, en grande tenue. C'était émouvant. J'étais assez malade ce jour-là, mais j"ai pu cependant y assister. La cérémonie terminée, je suis rcMitré me coucher. Julien a aussi été très malade: il a voulu marelier sansprendri^ de médicaments — ô sainte borreui- di'^^ médecins! — et linalement il s'est trouvé sur le liane conqdèlemeut. lleureusemenl (ju(^ le docteur de

la station de Brazzaville (colonie dn Congo français) est en train de le remêttr(> sur pied, et qu'aujourd'hni il va beaucoup mieux. Tout fait esprrer qu il « u engraissera pas la Icr^re de la station ». suivant ses propres e\[)ressions. un peu macabres. Ne faites pas allcnlion si Ton plaisante comme cela avec la mort, mais elle sendjle si près ici (pie forcément elle paraît familière dans presque toutes les circonstances.

Troisièmement, une mission belge de M. Ilaudister, chargée d'aller dans le Kazongo pour faire le commerce et créer de nouveaux débouchés aux sociétés belges du Ilaut-Congo, s'est vue réduite de douze Européens à zéro, en un clin d'œil, par les voies suivantes : un s'est suicidé, un est mort de la dysenterie, et sept ont été charcutés par les indigènes ou par les Arabes. Vous dire les petits raffinements de cruauté inventés par ces messieurs est inutile. Cependant une invention, assez neuve, consiste à grignoter le bras du prisonnier devant lui et à lui en offrir un morceau. J'oubliais de dire que trois des Européens sur douze se sont échappés pour apporter ces tristes nouvelles. Mais tout cela n'est rien, au point de vue de l'expédition. Ce que je réservais pour la bonne bouche est autrement grave et alors réellement ennuyeux.

Les environs des Falls sont tous soulevés, et le poste belge doit être évacué à l'heure qu'il est. Voici pourquoi : S. M. Léopold II, souverain de l'État indépendant du Congo, trouvant que l'œuvre antiesclavagiste était une belle chose, a mis beaucoup de capitaux personnels dans l'État du Congo. Mais une bonne œuvre coûte cher. Or donc, S. M. Léopold, voyant prol)ablement dans le lointain le fantôme d'un bon conseil judiciaire, s'est dit : « Si nous pouvions faire rapporter à l'Etat et rentrer au moins dans une partie de nos avances, en attendant que la Belgique se campe le Congo sur les bras? » Et il monta une expédition, sous la conduite d'un nommé Vandekerkouni, avec mission de délivn^r beaucoup d'esclaves, mais surtout de débarrasser les maîtres desdits esclaves de l'ivoire qu'ils pourraient posséder. Or, les susdits maîtres sont les Arabes, et dejjuis près de deux ans, mon sieur ^'andekerkoum pille tranquillement les Arabes, à la tète de forces considérables. Ceux-ci commencent à la trouver mauvaise et se vengent comme ils peuvent, en égorgeant les blancs el en ennnyant les Belges d'un aulre côté. Mais

moralité de l'histoire : pour nous, la route par les Falls est bel et bien barrée.

Jai expédié en toute hâte X. . . à un quart de la route, à Lirranga, pour voir quelqu'un qui redescend des Falls; mais je ne crois pas que nous puissions rien faire par là, car deux hypothèses se posent : ou les Falls ne sont pas évacués et seront investis un de ces jours par les Arabes, et je ne tiens nullement à défendre avec mes hommes un poste pour la Belgique; ou les Falls ne seront pas attaqués, mais nous n'en serons pas plus avancés, toutes les routes autour étant barrées par des populations révoltées.

Mais, et ce mais sert de transition des mauvaises aux bonnes nouvelles ou simplement à des anecdotes et des narrations de l'intérêt le plus palpitant; mais, dis-je, ne pouvant passer par les Falls, à moins de changements peu probal)les. je suis en train d'élaborer un nouveau plan de route qui aura autant de chances de succès et que je vous enverrai, dès qu'il aura été définitivement arrêté.

Excusez-moi d'avoir employé le style ironique en parlant de choses sérieuses : mais j'écris au courant de la plume, et la i)hrase ne s'emmanche qu'à la suite d'un mot arrivant comme un crocodile pour avaler les jambes d'un pêcheur imprudent sur les « prés fleuris qu'arrose le Congo ».

Nous sommes arrivés à Brazzaville le 6 août au soir, et ma lettre est partie le 7. au matin. A l'exception de Julien, tout le monde se portait bien: je ne com})te pas les migraines et indispositions: ça n'est rien! Nous fûmes invités à dîner par .M. l'administrateur principal de Brazzaville et dépendances. M. Dolisie. t-t après nous pûmes goûter un sommeil ré})arateur. qui nous était him ilù à la suite d'une marche de dix heures que nous venions d'absorber dans cet après-midi, en y comprenant une partie de la matinée. Le lendemain matin, je vous expédiai en toute hâte le récit de nos faits et gestes pendant le trajet de .Manyanga à Brazzaville. Le matin, drjeuner à l'administration tlela station, comme je vous l'ai dit plus haut.

.Mais la partie intéressante de la journée commence un peu plus tard, avec notre visite à la .Mission, où nous avons été reçus admirablement.

Je dis nous, car Julien m"accompag-nait, allant un pou mieux ce jour-là. AlgT Augouard, vicaire apostolique et évèque du Haut-Congo, nous a fait le plus charmant accueil. Il nous a immédiatement offert à la Mission riiospitalité dans des chambres très confortables. .Alalgré les douceurs de la vie sous la tente, je n'étais pas fâché de pouvoir me reposer un peu dans une chambre un peu plus vaste et d'avoir un lit à peu près convenable. Aussi me suis-je empressé d'accepter avec la joie la plus \i\e et lui ai-je répondu que je débarquerais à la Mission, le lendemain soir, avec armes

lÉTr^

Page 1