‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 18 sur 68 · A BRAZZAVILLE · texte numérisé non relu

A BRAZZAVILLE

Ui\K UOUTE. l'OTAGKRS FRANÇAIS. — Ui\ A li 15 1! E GÉANT.

'OULES ET OEUFS. — UNE NOCE. — ACCÈS DE FIÈVRE. — CINQ CENT MILLE PIEDS d'ANANAS. AUltlVÉE A li lî AZZ A VILLE.

Urazznville, lo 7 aoiiL 18!)2.

Ma dernière lettre de; Alaiiyuiiga faisait supposer que nous n'en partirions jamais et que nous étions, pour ainsi dire, vissés à ce [»oste, où, nialj;ré l'aeeueil très aiiualdc (pie nous aAaimt fait son chef et ruiii({ue blanc du poste, la ^ie n'avait rien de folàlie. VAi bien! nous en sommes partis, non sans peine, le 25 juillet.

Auparavant, Julien, pour occuper ses tirailleurs, leur avait fait commencer un chemin superbe, menant du poste au Congo, cest-à-dire une descente d'environ deux cents mètres, par un sentier à pic que Julien, grâce à des courbes savantes, avait transformé en route presque carrossable.

Le 23 au soir, nos porteurs se sont décidés à arriver, et je dois dire que leur entrée en scène a été assez pittoresque. Ils sont descendus comme un torrent, en poussant des hurlements de sauvages. Ahiis le lendemain était un dimanche, et nous avons décidé de partir le jour de la Saint-Jacques. Nous devions nous mettre en route à cinq heures du malin; mais les agents de la Société anonyme belge sont [»eu habitués à se lever de bonne heure, et c'est vers dix heures seulement ((ue nous avons vu poindre celui (jui devait expédier notre caravane. Eniin à onze

heures cinquanlc-cinq minutes, nous nous mettions à reprendre la petite allure de marche, qui n'est rien moins que réjouissante.

Notre rtape du 25 était très courte. Je Tai mémo personnellement coupée en deux, en marrctant sur la route à la factorerie française, où un repas somptueux, arrosé d'eau et agrémenté de pain de manioc, ou « cliikervanz », nous était servi. Ce qu'il y avait surtout dagréable dans ce rcpa,s, c'étaient les légumes, tels qu'épinards, carottes, pommes de terre fraîches, etc., et salades, fournis par un jardin bien tenu, eu égard à la situation.

Ce qu'il y a, du reste, de remarquable, quand on pense au Congo belge où l'on a le plus travaillé, c'est de voir qu'en certains endroits comme Borna, où habitent plus de cent cinquante blancs, il n'y ait pas de potager, tandis que dans le moindre poste français, on a des radis et des salades au plus bas prix.

La route française de Manyanga à Brazzaville, prise dans son ensemble, est beaucoup plus riche que la route belge ; car les villages qu'on y trouve encore fournissent des quantités suffisantes de provisions. Mais les blancs ont en beaucoup d'endroits gâté les prix : à Manyanga, entre autres, où une chèvre atteint le prix de soixante francs, une poule celui de six francs. La monnaie du pays n'est pas la même qu'entre Matadi et Manyanga-Sud ; le fd de laiton ou « mlako » , valant environ dix centimes, passe comme monnaie courante. Ce fd de cuivre a une longueur de dix centimètres environ sur un de diamètre. Les noirs plient en deux tours ces morceaux et les accrochent par paquets de dix avec lesquels ils achètent ce dont ils ont besoin.

Je reprends ma route au 25 juillet. Après avoir traversé une rivière à gué, nous couchons à un village qui a nom Lembo. Le chef de poste de JManyanga nous avait accompagnés jusqu'à ce village, où tout le camp était très pittoresquement enchevêtré et se trouvait tout entier abrité par un seul arbre (le canqi se composait de cinq tentes de maîtres et de neuf de soldats). 11 était malheureusement trop tard pour faire de la [)hotograpliie, et on ne songea qu'à dîner et à se coucher. Pourtant les indigènes avaient battu du tam-tam, et nous avions bu à votre santé, pensant que nos souhaits se joindraient, par une communication

magnétique quelconque, à ceux que tout le monde devait vous adresser en ce moment-là.

Le lendemain, 26, debout avant Taube, nous quittions le village de Lembo, et par une route!... un sentier qui n'ofïre rien de remarquable nous arrivions à Kimbanda, pauvre village autour duquel se groupe un amas d'une vingtaine d'autres, dans un rayon de deux kilomètres. Nous campions là dans un site très pittoresque, sur un plateau à pic au-dessus d'une rivière.

Le lendemain, 27, l'étape n'a pas été longue, mais nous avons escaladé une hauteur de trois cents mètres qui nous a demandé plus d'une heure d'efforts. Vous ne pouvez vous figurer combien on est peu capable d'un effort prolongé sous le ciel momentanément grisâtre de l'Afrique, pendant la saison sèche. Ce jour-là. nous avons campé à Banzakaï, groupe de villages, situé dans une espèce d'entonnoir, partagé en deux par une crête sur laquelle nous nous sommes installés. Je suis allé, ce jour-là, l'aire le marché pour acheter des poules (en langue indigène soussou). des œufs (mochi), du vin de palme (melifou), du manioc (manioïo). Nous avons fait nos emplettes; mais je dois avouer que sur les œufs, je me suis un peu trompé, et qu'il y a une vieille canaille de noir qui m'en a vendu plusieurs ayant subi une assez longue période d'incubation. Ce qu'il y a d'agréable, c'est que ce sont les porteurs qui se chargent d'ordinaire de tout acheter moyennant une « honnête » commission et vous épargnent ainsi la peine de le faire vous-même.

Mais iMJM. les porteurs de la rive française sont assez indisciplinés et nous ont joué quelques tours pendables. Le 23 juillet, après trois heures un quart de marche, nous devions passer dans un de leurs villages. Aussi s'y sont-ils réunis à la hâte. Tout allait bien, puisque nous devions y camper et que nous y avions trouvé des vivres en (pianlilé. xMais, le lendemain matin, quand il s'est agi de partir, ces gentlemen, qui avaient dansé toute la nuit et fait une noce de tous les diables, se sont probablement réveillés avec un fort mal de cheveux, car un bon quart manquait à l'appel vers neuf heures, alors que d'habitude nous partions à huit heures. Et la comédie a recommencé tous les jours où nous avons couché dans un de leurs villages, au grand dési^spoir du

chef du convoi qui ne pouvait arriver à le faire avancer proprement. Un jour, il manquait trois tentes; le lendemain, trois cantines, (piand ce n'rliiit [»as une vinylaine de charges qui n'arrivaient que le soir.

D'étapes en étapes, nous passons le 29 à Banza-Mbimhi, auquel on arrive par un raidillon très court où les ronces et les épines sont représentées par des plants d'ananas, mais dont le fruit, hélas! est encore vert. Ils poussent au hasard, absolument comme une mauvaise graine.

Le 30, après trois heures de marche, nous arrivions à Banza-Yellala, village très important, dont le mfouman (chef) n'a pas voulu mettre des vivres à notre disposition. Nous en avons acheté tout de même et confisqué audit mfouman deux fusils à pierre qui valent bien quatre francs à eux deux : mais ils tiennent beaucoup aux armes à feu, car il leur est assez difficile de s'en procurer. A Banza-Yellala, Julien est tombé très malade de la fièvre, et il a été obligé de se faire porter en lippoï (hamac) tout le tenq)s jusqu'à Brazzaville, où il va mieux aujourd'hui.

Le 31, nous campions à Banza-Ouendou. Rien de bien remarquabl(\ ni dans l'étape ni dans le village, et le 1" août nous avons couché à Banza-Bondo. (Banza veut dire village dans la langue du pays.)

Là, j'ai eu un accès de fièvre extrêmement fort. Il m'a pris au milieu de la route, et, comme je marchais à la tête de la colonne, je n'ai pas voulu m'arrêter. J'étais mort en arrivant à l'étape, qui n'était i)as dure heureusement. J'ai eu une fièvre épouvantable toute la journée, mais, chose extraordinaire, le lendemain matin au réveil, je ne ressentais (pi'un ap[)élit féroce; j'ai fait l'étape d'un pas alerte, et au bout de deux heures un quart de i-oulc plate — heureusement! — nous soninies arrivés à Ma) ond)ola.

Le village, par lui-même, n'otfre absolument rien d'inléi-essant: mais à notre point de vue il est à signaler, car nous y avons trouvé au moins ciiu] cents charges, dont une centaine à nous. Ceci mérite une petite (b'gi'ession. Du côté de Brazzaville, les populations Ballilis, se trouvant lésées par un arrêt de la colonie, ont déclaré que les porteurs Bangouyos, faisant la route entre Manyanga et Brazzaville, ne passeraient qu'après la fin du palabre, c'est-à-dire lorsque le difi'éreud qui les séparai! di^ l'autorité coloniale serait trancbé. Or. il y a plusieurs jours qu'il t>st tranrbé:

mais les porteurs, pour se faire payer plus cher, prétextent que la route est dangereuse et laissent leurs charges dans un des derniers villages Bangouyos où ils iront les chercher quand on se décidera soit à les y forcer, soit à leur donner un matabich ou pourboire ; car, ici comme partout, on obtient beaucoup de choses par ce moyen, mais il faut bien se garder de le donner avant que la besogne soit faite, car la reconnaissance, à quelque degré infime que ce soit, n'existe pas chez les noirs du Couffo.

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