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Kii l»as. au i('z-(l('-cluuiss6e, se ti'Oiivenl le lérecloirc, les magasins et la cliapelle pi'ovisuire. On est en li'ain de coustriiiie — et ce sont les Pères qui en sont les architectes — une Ncrilahlc callinliale en briques, mais qui n'est encore (|n'à moitié acIicM'c. i.rs anlics hàlimciils de la Mission, presque tous en l)ri(jues, sunt une rcole et un dortoii' [lour les enfants, une basse-coui-. une cuisine, dillérents hangars et ateliers, et un [M'tit hàlinient. [(oétiquement dénommé « Pavillon de Flore ». 11 parait, m'a raconté Mgr Augouard, que les noirs qui construisaient ce petit I)àtiment en briques se demandaient à quoi cela pouvait bien servir. Les uns disaient : « ('/est trop [tetit[>our y coucher » ; les autres : « C (îsl Irop haut pour y mettre des la[)ins » : enhn, lorsqu'ils ont vu apporter les nuMihlcs (pii complètent ces locaux d'agrément, ils se sont dit : « Faut-il qu'ils soient sales, ces blancs, pour se construire des nuiisons a lin d'y mettre ça!... »
Je vous i)arle de briques : mais j'oubliais de vous dire que toutes celles qui ont servi à construire les édifices de la lAlission ont été faites par les Pères, qu'ils ont eux-mêmes fabriqué un four à briques et qu'ils se servent de toutes les ressources du pays, pour se meubler, se charpenter, etc.. C'est également à la mission de Brazzaville que j'aurai mangé pour la première fois de la trompe d'éléphant. Sans vous dire que ce soit excellent, c'est bon et ça rappelle vaguement la langue de bœuf, ou [)lulùt ça tient le miheu entre la viande de bœuf bouilli et ladite langue. A la station, j'ai mangé de l'hippopotame; on m'a dit que ce n'était pas un bon, et cependant on l'aurait servi dans bien des endroits à Paris comme bifteck, sans que personne, j'en suis sûr, en fît la remarc jue.
Nous sommes allés aussi avec l'administrateur faire un tour sur le Stanley-Pool, avec des bateaux de l'administration. Le Pool, ou, pour parler français, le vaste lac que forme le Congo avant de traverser les défilés, qui le transforment en une série de chutes et de rapides, est une immense étendue d'eau de forme ovale et dont le courant est très ra[)ide, au milieu de laquelle sont des îles fort vertes. Brazzaville, et en face Léopoldville et Kinchassa, sont à l'extrémité ouest.
Nous avons remonté de l'oiiesl à l'est sur le bateau don! je vous
parlais et avons mis plus de quatre lieures et demie, à toute vapeur, pour remonter jusqu'à quelques kilomètres de l'autre extrémité. Il paraît que le Congo forme d'autres pools aussi importants, sinon plus, dans la partie supérieure de son cours.
Kous cherchons à nous occuper ici, car nous y sommes pour assez longtemps probablement, étant donné que nos charges n'arrivent pas, étant donnés surtout les incidents des Falls. Nous déjeunons à la station et dînons à la Mission. Je suis installé ici avec Pottier, et j'y ai fait transporter Julien, qui va de mieux en mieux, mais qui est encore extrêmement faible et a été un moment « épouvantablement » démoralisé. Les bons Pères se chargent de le remettre sur pied.
Mgr Augouard, qui est un ancien zouave pontifical, mène sa mission militairement, mais est charmant pour tout le monde et nous traite en enfants gâtés. Tous les soirs, nous faisons bombance. Il a avec lui deux Pères, dont l'un est absent pour quelques jours, et quatre Frères, qui sont en réalité de vrais chefs de chantiers. Tous les jours, à cinq heures moins vingt, tout le monde est debout, et, à sept heures et demie, premier déjeuner. Je dois avouer, à ma honte, qu'un jour, ne m'étant pas réveillé pour sept heures et demie, j'ai trouvé mon chocolat au lait... qui m'attendait près de mon ht et que j'ai pu déguster dans mon dodo, tout comme à Bonnelles. Ne racontez pas cela, car on ne me prendrait plus du tout pour un explorateur sérieux, malgré les beaux extraits de mes lettres que publie le Gaulois. A propos, je crois que dans une de vos lettres vous m'aviez fait espérer un ballot de newspapers. Probablement que les requins leur auront fait sulïir le sort de Jonas ; car oncques n'en ai aperçu un.
('/est dommage! Je vous assure que de temps à autre un ou deux journaux font beaucoup de plaisir: surtout qu'il est absolument impossible d'en acheter ici. les kiosques à journaux, les fontaines Wallace, les colonnes jAlorris ou Rambuteau faisant complètement défaut dans ce beau pays du Congo.
Hier 14. et aujourd'hui io août, nous avons vécu en pleine dévotion: aujourd'hui, Monseigneur a dit une messe basse avec chants. Les petits noirs ont chanté le Credo et le Gloria, plus quelques cantiques en français.
On a beau s'y attendre, ça vous produit toujours une certaine impression, d'entendre chanter dans sa langue maternelle par tous ces petits visages barbouillés de suie. Nous avons eu aussi salut solennel et bénédiction du Saint Sacrement. L'évèque, les cérémonies terminées, nous a raconté sur les noirs une collection d'anecdotes et d'aventures, qui tiendrait plusieurs volumes. Comme il est très gai et qu'il a la langue bien pendue, on resterait sans se fatiguer à l'écouter pendant des heures entières.
Il nous a dit qu'un jour, étant à la côte de Landana, je crois (il y a déjà neuf ans qu'il est au Congo), on lui avait envoyé une crèche magnifique avec les trois rois mages, dont un nègre. Il paraît que les noirs ne voulurent pas admirer la crèche avant qu'on eût retiré le mage de leur couleur. Ils alléguèrent pour raison que l'artiste lui avait donné un teint du plus beau cirage, et cette couleur, trop foncée, était pour nos bons sauvages un signe de laideur. Il faUut donc enlever le roi nègre de Fhonorable compagnie, et, à ce prix, ils consentirent à trouver la crèche de toute beauté.
Tout le temps, Mgr Augouard nous raconte avec une égale bonne humeur les histoires les plus fantasmagoriques, mais qui n'ont de charme, ou n'en gagnent énormément que lorsqu'on connaît le pays et les blancs.
Les blancs de ce pays-ci ne sont pas encore tous des Européens, surtout les agents des factoreries, plus sauvages que les noirs. Je termine ma lettre par une anecdote sur les agents de factoreries qui m'a été racontée par M. Dolisie. A la fin d'un dîner où plusieurs de ces individus, souvent peu recommandables, surtout à Tépoque dont je parle, avaient très bien mangé et pas mal absorbé de bouteilles, la discussion tomba sur l'àme des noirs. L'un d'eux soutenait « mordicus » qu'ils n'en avaient pas, et, comme preuve, il appela son boy nègre. Il lui fil mettre la tète sur la table et la trancha d'un coup de couteau, en disant : « Vous voyez bien qu'il n'a pas d'âme! » Vous croyez peut-être que cela se passait en l'an 1500 et quelques. Non, c'était en Fan de grâce 1883 ou 1884. Et, le lendemain, la tai)le était achetée très cher par un Anglais. Pas besoin de commentaires. Du reste, on le raconterait en Enrope qu'on
n"y croirait pas. Depuis, les choses ont changé, du moins en bien des endroits. L'histoire est authentique, mais, naturellement, je ne citerai ni les noms des acteurs, ni celui delà locahté où eut heu cette exécution
sommaire.
Pour les lettres, je vous conseille (du reste, je n'en recevrai plus beaucoup probablement) de les envoyer vid Loan go-Brazzaville, Congo français, la poste étant infiniment i»lus régulière et mieux administrée que celle de l'État, et le cabinet noir n'existant pas ici ; tandis que de l'autre côté, il est pratiqué sur une si grande échelle que les employés de l'État préfèrent envoyer leur courrier par la voie française, qui ne coûte aussi que vingt-cinq centimes.