FONCTIONNAIRES. VITUAUX. — UN MOT DU ROI DES BELGES. — M^' AUGOUARD
ET JULES FERRY. — MORT d'uN SERGENT. — ENVOIS.
Brazzaville, du 27 août au 5 septembre 1802.
Je vous préviens que celte lettre sera d'un décousu abominable , parce que j"y mettrai, au jour le jour, les nouvelles intéressantes que je recueillerai ou qui pourront nous arriver jusqu'au départ du courrier.
Mgr Augouard est charmant pour nous et nous a reçus de la façon la plus aimable, nous donnant une hospitalité tout à fait écossaise que je vous ai décrite. J'ai cru bien faire en lui offrant pour sa cathédrale deux vitraux représentant sainte Anne et saint Jacques. IMgr Augouard désire que mes armes soient ^dessus avec la mention : Offert par.... etc. 11 doit me donner l'adresse de l'artiste qui les fait, parce qu'il en a déjà commandé et qu'il voudrait qu'ils fussent faits sur le mrme modèle. J'ai pensé que ce serait un moyen de le remercier de tout ce qu'il a fait pour nous: car nous sommes ici nourris et logés, et ma foi, sans lui, nous coucherions sous la tente, ce qui est peu réjouissant.
J'attends toujours X... qui est allé à Lirranga. pour recueillir les derniers renseignements sur les Falls et décider la nouvelle direction à donner à l'expédition, s'il est impossible de passer par là. Je crains bien que nous ne puissions pas y aller pour les raisons que je vous ai données l'autre jour. Du reste, je compte bien vous donner notre itinéraire probable avant la (in de cette épîlre.
Les fonctioiinaiiM's du Gougo fran(;ais sont cliarmanls pour- nous cl
nous iioiirrisst'iil absdliinicnl gialis. Au^si cheiclions-iiuiis [kw Ions les moyens possibles à leur rendre service, el en (|iu'l(jii('S circonslunces avons-nous réussi, cuire autres àMauyaiii;a, où, eoniuiejerai dil. Julien a fait faire une route }»ar les lionunes. de[uiis le [)ost(' jus(ju'au (iouj-o. Il ue nous manque plus qu'une quarantaine de cliai-j^cs. et piobaldcnnMd,, dès que X... sera revenu, ne les attendrons-nous jias.
Nous avons encore un tirailleur très gravement malade, el mallieureusement c'est un des sergents; je crois même que nous serons obligés d'en laisser deux ou trois ici. Quant aux autres, ils vont bien et semblent pouvoir résister au climat; quelques fièvres et quelques boutons les incommodent seulement, mais au fontl rien de grave. Sauf ces petits incidents — on arrive facilement à traiter ici la mort de petit incident — la })lus grande tranquillité est à l'ordre du jour, et rien ne fait prévoir daccidents sérieux, au point de vue de la réussite de l'entreprise. Il est cependant probable que nous ne pourrons pas exécuter entièrement le plan que nous avions tracé sur le papier. Mais peu importe, n'est-ce pas, si nous faisons quelque chose de bien? Au fond, ce pays-ci me plaît, et j'aime beaucoup cette vie indépendante et un peu sauvage; mais c'est encore trop civilisé, et j'attends avec impatience le moment où nous pourrons nous enfoncer résolument dans la brousse.
Nous avons eu, ces temps-ci, quelques scènes assez curieuses. L'État belge du Congo, qui occupe la rive opposée à celle oii nous sommes à l'heure actuelle, bien qu'il ne soit que le produit d'une société dite antiesclavagiste, traiic les noirs comme de véritables bêtes de somme, et pour un oui comme pour un non les fonctionnaires brûlent leurs villages, avec un de ces sans-gêne remarquables qui caractérisent le Flamand congolais. L'autre jour encore, ils ont trouvé bon de se payer une ilhmiination gratuite en mettant le feu à un village im])ortant, situé à côté de Kinchassa. L effet n'a pas été long à se faire sentir; et ledit village a été évacué le jour même. Le chef, les hommes et les femmes sont partis, ont traversé le Congo et sont venus se réfugier sur la rive française, demandant l'hospitalité et l'autorisation de construire un nouveau village à l'ombre du drapeau tricolore.
Si les Belffes continuent, ils auront fait bientôt de leur Etat un vaste
désert, à moins qu'un beau jour, les noirs, exaspérés, ne se soulèvent et ne réexpédient à leur domicile les bons Flamands, comme de vulgaires lettres tombées au rebut. Et cependant les fonctionnaires belges sont, paraît-il, très améliorés.
Au commencement, d'après ce qu'on m'a raconté, toute la crème — tournée — de la Belgique s'était donné rendez-vous ici, et il s'en passait de terribles. Un jour, un haut personnage de la cour disait au roi Léopold : « Vraiment, Sire, c'est épouvantable de penser quels fonctionnaires sont envoyés au Congo. — Monsieur, lui demanda le Roi, combien avez-vous de fds? — Mais, Sire, trois. — Voulez-vous mêles donner pour aller au Congo? — Votre Majesté veut rire? — Eh bien! quand on ne peut pas choisir, on prend ce qu'on a. » Et l'autre se retira, reconnaissant que le Roi avait dit juste.
Depuis, c'est un peu modifié ; mais il y a encore une vieille croûte de fonctionnaires, à tel point que le prince de Croï, venu comme fonctionnaire belge et se trouvant à Léopoldville, préférait passer tout son temps à Brazzaville plutôt que de frayer avec ses confrères et concitoyens. Mais je fais peut-être trop d'honneur au Congo belge en l'éreintant comme cela, et quelques administrateurs français n'étant pas à l'abri de tout reproche, je me tairais, si les Belges n'avaient pas un orgueil démesuré et ne se croyaient pas plus puissants que la France, par la seule raison qu'ils sont établis au Congo. Un Belge ne disait-il pas — et c'est le chef du district de JMatadi — que la Belgique et la France ne pourraient vivre d'accord que lorsque les Français auraient restitué Lille et Arras ! . . .
28 août. — Je rehs ce que j'ai écrit sur les Belges hier; je ne sais pas trop si je n"ai point dépassé un peu la mesure, car, au fond, ils nous ont très bien reçus et nous ont rendu pas mal de services. Dire qu'ils aient été enchantés que nous allassions chez eux voir ce qui s'y passe serait exagéré, mais ils ne l'ont pas témoigné, et je leur en sais gré. Mais il y a une grande difi'ércnce entre l'accueil (ju'ils nous ont fait et celui que nous a réservé Mgr Augouard, et en général toutes les missions catholiques françaises que nous avons renconlrées jusqu'à l'heure actuelle.
La Duchesse Anne a oprrô une première traversée du Congo, de Léopoldvillo à Brazzaville, remorquée par un bateau à vapeur de l'État indépendant. On y a malheureusement oublié quekpie chose : ce sont les porte-avirons que l'on va faire mettre ici, où il est fort heureux que nous ayons abordé; car je doute fort que plus haut nous eussions pu parer à cet oubli. Vous aurez peut-être reçu une dépèche demandant des perles dont la pénurie se fait beaucoup sentir pour nous en ce pays, et nous embarrassera certainement pour payer certaines choses dans le haut fleuve.
C'est aujourd'hui dimanche, et nous avons eu messe et salut par Févèque lui-même, car c'est l'une des fêtes patronales de la mission du Saint-Esprit dont font partie les Pères de la mission de Brazzaville. Du reste, la mission ne s'appelle pas Brazzaville, mais bien Sinita, et Mgr Augouard met sur ses cartes : « Evêque titulaire de Sinita, vicaire apostolique de l'Oubanghi. » Autrefois, les missions du Saint-Esprit avaient des fondations dans l'Etat indé[M'ndant belge, entre autres à Borna; mais les Belges ont regardé les religieux comme des espions français et les ont priés, plus ou moins poliment, d'évacuer le ton-itoire. Ils les ont remplacés par des missionnaires catholiques belges. Mais la Belgique n'ayant pas d'école de missionnaires spéciale, ceux-ci, n'ayant pas reçu l'éducation primitive appropriée, se sont trouvés désorientés et forcément inférieurs aux missionnaires français. Du reste, le gouvernement, appliquant toujours la fameuse phrase de Gambetta : « L'anticléricahsme n'est pas un article d'exportation », les appuie et les protège ici.
Mgr Augouard me racontait même qu'un jour, n'étant encore (|u'nn simple Père, il était allé trouver M. Jules Ferry, et que celui-ci, après l'avoir fort bien reçu, lui avait fait donner vingt mille francs sur les fonds secrets. Voilà un emploi auquel ces fameux fonds doivent être ]»eu habitués et qui est peu connu. Je suis content de le dévoiler. Mgr Augouard a rendu ici beaucoup de services à la France, du moins en ce qui concerne le Congo français; et si, en plusieurs circonstances, on eût plus écouté ses avis, peut-être eùt-on fait inieux. 11 est et vit en fort bons termes avec l'administrateur princi[)al, M. Dolisie, (|ui, lui, est un Congolais fervent. Voilà neuf années qu'il est attaché au Congo,
sur lesquelles il n'a fait eu France que de courtes apparitions. 11 connaît à merveille le pays; mais je vous en reparlerai une autre fois.
J'ai peur d'avoir demain une triste nouvelle à vous annoncer; le sergent Acliour est à la mort par suite de la dysenterie. Le docteur du poste, un médecin de la marine, très intelligent et très instruit, désespère de le sauver. C'est une bien terrible maladie que cette dysenterie; quand elle vous empoigne un bonhomme, on peut dire qu'il est nettoyé, et on le voit décroître de jour en jour, plus exactement d'heure en heure. A un moment donné, le malade est mort; faute de sang, la machine s'est arrêtée tout d'un coup ! — Nous devions nous attendre h faire des pertes; mais ce serait bien désagréable d'en faire deux ici et presque au début. Que sera-ce à la fin? Ceux qui reviendront pourront le dire...
Des membres de l'expédition, la santé continue à être bonne: je crois que je suis même en train de refaire les cinq kilogrammes que j'avais laissés sur la route de Manyanga à Brazzaville. Julien est retapé, et la (lèvre l'a complètement abandonné. Quand on entre ici chez un Européen, la première chose qu'on aperçoive sur sa table, à côté d'un encrier ou d'un verre à boire, est un flacon de quinine, et on vous invite à prendre aussi bien un cachet de quinine qu'à boire un verre d'absinthe. Pour moi, j'en ai très peu usé et je suis, je crois, celui qui en dépense le moins. Les autres se sont déjà drogués à fond. Je suis content de ne pas les avoir imités, car tous ces articles-là ne me disent rien qui vaille et m'inspirent peu de confiance.
Toujours pas de joui-naux, du moins de ceux que vous m'aviez promis et dont vos lettres aniuMiccnt l'euNoi. Heureusement qu'à la station de Ih-azzaville on les reçoit, et (pie j'ai ])u les lire tous jusqu'aux premiers jours de juillet. Ji^ n'y ni guère lrou\é de clujses intéressantes. Nous avons appris cpie le niinislère é|;iit toml)é. mais cela par voie télégraphique à LibnMilIc et lettre de Libreville au Pool. La politi(pie intéresse peu an C-ongo. et on ne lit guère (jue C(> (pii a trait aux événements qui nous louclient de plus près. Poiiilant on a IxNtucouj» parlé de la lettre du Pape qui paraît avoir ciuisé en iMance pas mal de l»niil. iMais on s'intéresse ici l)eaucou|t plus à la polili(ph' coloniale et aux laits et gestes des luvbilants de l'autre rixe. C'est vrai, la Fraïu-e est loin
d'ici. (Jiiaiid je [kmisc (|iroii louniiil, la [loslc. il faiidrail an iiioiiis deux mois cl demi [luiir reidrer! Mais laid, (itie lu suiilé csl J)oiiii(', loiil va ])ieii. Dieu se chai;i;('m du lesle!
J'ai clé licLiieux d'apprendre que vous aviez vu iMizon. Il a dû nous raconler un las de choses iulcressunles el vous donner de bonnes nouvelles de nous. J'espère que vous en avez reçu, ainsi (pie des l»liologi'aphies, par le Taijrjèlc.
Je joins à celle lidlre (juel(|ues épreuves de Pollici-, mais le malheureux gan;ou a un las de mésavenlures avec ses pliolograpliies. Un jour, c'est Feau qui est trop lbi-le el lait fondre ses négalifs; unaulrejour, ce sont les cancrelals qui lui en rongenl la moilié; on poui'rail presque écrire un bouquin avec les mésaventures qui lui arrivcid. Cela ne Fempcche pas d'être un charmant garçon et d'une hunu'iu- constamment égale, exceidé les jours où un de ces contretemps lui arrives ce qui le plonge dans des désespoirs faciles à conq)rcndre.
11 y a dans ces pays-ci, en dehors des moustiques, dont je ne vous parle que pour mémoire, un tas do petites hèles qui vous dévorent tout, et vous dévorent vous-même, quand elles ne trouvent pas autre chose. Vous ai-je raconté qu'un jour, à Maladi, j'ai trouvé mes deux éponges complètement absorbées par les fourmis? Ce sont encore de petits épisodes qui charment désagréablement les journées africaines. Mais tout cela n'est rien, paraît-il, en comparaison de Finlérieur. Nous verrons bien !
29 août. — La Irislc nouvelle que nous ]-edoulions hier a été pour aujourd'hui : le sergent Achour, le plus grand, le plus fort des trois sergents, a été emporté par une attaque terrible de dysenterie. Il est mor-t aujourd'hui, à deux heures de l'après-midi, et sera enterré demain malin à neuf heures. C'est le deuxième honnne que nous perdons. On jiouvait s'allendrc à la mort de l'autre qui traînait depuis longtemps, mais la maladie de celui-ci a été beaucou}) i)lus foudroyante. 11 est vrai qu'ils no sont pas raisonnables, et qu'on a beau faire el beau dire, les menacer même de punitions très sévères, ils boivent de véritables tonneaux d'eau, et, dame! ce n'est pas un remède, bien au contraire! On peut
presque toujours l'allrihuer à une imprudence do ce f^enre, si on passe si vite Tarme à gauclic dans ce pays-ci, et rien d'aussi effrayant que la rapidité avec laquelle on meurt. On commettra peut-être vingt imprudences impunément: uiais un jour on succombe fatalement pour une gorgée d'eau de trop. Ça n'empêclic pas le pays d'être agréal^le, mais tout le monde n'est i)as constitué i)Our l'habiter et i)our en snjiporter le climat.
Je crois jusqu'à présent que je suis assez fort pour résister aux attaques et pouvoir gaillardement endurer même pas mal de fatigues. Depuis que je suis à Brazzaville, je me sens aussi robuste qu'en France, plutôt même davantage.
Aujourd'hui, je suis sorti un instant pour chasser et j'ai rapporté deux oiseaux. Vous dire leur nom, je l'ignore profondément et, en l'absence d'un naturaliste, je ne ]»uis me prononcer. J'avais l'intention d'en faire empailler un et de vous l'envoyer, car il a un assez joli plumage ; mais je ne le ferai probablement pas, parce qu'on vient de me dire qu'il est très commun ici. Je vais aussi chercher à tuer quehjues singes. Ils sont, paraît-il, très bons à manger; seulement il ne faut pas les servir tout entiers, car on croirait manger un petit enfant, et bien que nous soyons destinés à nous trouver bientôt au milieu des anthropo[diages, nous ne sommes [)as encore endurcis à ce point-là.
30 aoâl. — L'enterrement du sergent a eu lieu ce matin. Il serait temps que nous quittions Brazzaville, sinon la démoralisation se mettrait peut-être facilement parmi nos hommes, qui viennent de voir deux des leurs expirer ici en moins d'un mois; et puis, quand on est en marche, on pense moins à tout cela que lorsqu'on est en station, où l'inactivité et le manque de fatigue corporelle laissent le temps de réfléchir aux dangers qu'il y a pour les hommes dans ces pays-ci.
Nous attendons toujours avec impatience le retour do X... qui se fait beaucoup attendre, car il devait être revenu ici bien avant la fin du mois, et, dame! demain, c'est le dernier jour d'août. De phis. la nourriture est horriblcmenl chère ici, et on ne peut pas faire grand'chose. Heureusement que nous autres, nous sommes logés dans des maisons
qui ne font pas de commerce; mais la siliialioii n'en esl que plus délicate.
5 septembre. — Rien de nouveau, au point de vue de la situation; mais, connue le courrier part demain, je vous expédie les quelques renseignements que je vous ai promis dans le commencement de ma lettre.
Voici d'abord l'adresse ([ue Mgr Augouard m'a donnée. Vous voudrez bien expédier les vitraux. Ce ne sera qu'une faible rétribution de l'hospitalité qu'il nous a offerte et qui, dans une maison de commerce, se serait chiifrée par plusieurs milliers de francs. Je vous envoie aussi la photographie que Mgr Augouard vient de m'olfrir et que je vous expédie de peur que je ne l'abîme en la promenant. J'y joins quelques photographies de Potlier, dont quelques-unes ont été absorl)ées par les cancrelats.
J'expédie en même temps pour Symone un oiseau vert de Brazzaville que Mgr Augouard m'a donné pour elle. Il s'appelle un foliolocole. C'est un joli nom, un peu long, mais ça ne nuit pas à l'affaire. Là-dessus je ferme ma lettre, parce que le courrier français va partir et qu'il n'y en a [)lus avant quinze jours. Si je savais une nouvelle d'ici quatre ours, je vous la ferais parvenir par le courrier portugais qui part le 10; mais l'arrivée est beaucoup moins sûre.
J'espère qu'on a expédié un théodolite neuf que j'ai demandé i)ar dépêche, car il n'est pas possible de se servir du nôtre.
NOUVEAU l'LAN DE CAMPAGNE. SOLDATS RÉFOIÎMÉS. — NOUS SÉCHONS. —
LA QUININE. — M. DOLISIE. — MESSE ET SALUT. — VOICI LES PLUIES. — HISTOIRE DE CIGARES. PEUi'LADES ANTHROPOPHAGES. — INATTENDUS.
lîrazzaville, Congo français, du 8 au 21 septembre 1892.
Ma chkrk maman,
Quelques miaules seuleiiieui après le départ de ma dernière lettre, X... revenait do Lirranga, où je l'avais expédié en toute hâte pour connaître un peu les nouvelles qui arrivaient des Falls. C'était bien ce que j'avais prévu.
11 est de toute impossibilité de passer }tar là, les Arabes ayant décidé dattaquer en forces tous ceux qui, pour le moment, tenteraient de passer sur leur territoire, à quelque nation qu'ils appartiennent. Aussi ai-je décidé un imuveau plan de campagne, de concert avec M. Dolisie, administrateur de Brazzaville et ancien camarade de Pierre de La Guiclie à lV)lyteclini([ue.
Je joins à cette lettre un petit topo que vous voudrez bien consulter, pour la facilité de la compréhension, comme dirait Ramollot.
La colonie française du Congo leiid à se développer du côté du nord v( l'S le Tchad, d'une part, et l'Algéi-ie, et. dautre part, cherche à annihiler l'inlluence anglaise dans le ba.ssin du Haut Xil. En 1890, un Français, M. Liu(ai-d, arrivait à Brazzaville. Al. Dolisie avant
appris que les Belges cherchaient, Jans ce moment-là, à couper la route aux Français et venaient de fonder un poste sur la rive droit(i de rOubanghi, envoya de ce côté M. Liotard. Pour plus de clarté, je vous rappellerai que la conférence de Berlin avait donné comme limites à l'Etat indépendant rOubanghi, et ensuite le 4° degré de latitude nord, ainsi que vous pourrez le voir marqué sur le topo ci-joint. M. Liotard arriva, en 1891, là-haut et fonda le poste marqué sur la carte sous le nom do poste des Abiras, et avança de plusieurs kilomètres au nord l'influence française? Les Belges la trouvèrent mauvaise et essayèrent de soulever contre M. Liotard les populations. Ils ne purent y réussir. Malheureusement, M. Liotard manquait d'hommes pour avancer, et les Belges décidèrent de lui passer sous le nez.
Alors, nous arrivons à Brazzaville à peu près en même temps que les nouvelles des Abiras. lAL Dolisie me proposa d'aller par là, prévenir et devancer les Belges, et de pousser une reconnaissance très importante, au point de vue français, dans la rivière Mbomou. La route des Falls étant barrée, il n'y avait pas à hésiter, et le jour même du retour de X... j'acceptai la proposition de M. Dolisie, et nous nous préparâmes à partir.
M. Dolisie met à notre disposition les deux bateaux de la coloni(; qui sont ici pour nous remonter jusqu'à Banghi. Ensuite nous irons à pied au delà des chutes qui sont marquées au-dessous de Banghi, et nous trouverons des pirogues pour nous conduire aux Abiras. Ce sera très long, mais très intéressant, ce voyage ayant été rarement fait, et étant à peu près inconnu. Arrivés aux Abiras, nous ferons comme nous eussions fait aux Falls; nous resterons quelque temps, et de là nous pénétrerons dans l'inconnu. Ce n'est que delà que je pourrai vous envoyer notre nouvel itinéraire, qui, vous le voyez, est très différent de notre premier projet. Mais à l'impossible nul n'est tenu, et. dame! ce (pie nous pourrons faire là-bas. même en supposant que nous ne- puissions pas rejoindre le Caire, sera très intéressant et très utile au point de vue national.
11 m'est difficile de vous donner des dates; cependant voici celles que je crois probables : départ de Brazzaville le 15 ou le 16 de ce mois-ci;
arrivée à Lirranga (ronfliiont do l'Onbanglii ol du Congo) vers le 25. Arrivée à Banglii vers le 12 octobre. A Banglii, séjour de quelques jours, et aux Abiras... je ne sais trop vers quelle époque, probablement un peu avant la fin de l'année.
Les moyens de locomotion ne sont pas rapides, et il faut un certain temps pour se remuer.
Les soldats sont assez encombrants, bien que très nécessaires. J'ai été obligé d'en réformer trois, ce qui, avec un autre renvoyé, réduit mon contingent à quarante-trois bommes blancs et six Sénégalais. C'est l)lus que suffisant, s'ils ne meurent pas en trop grand nombre sur la route, ce qui ne laisse pas d'être à craindre. Et reffet moral qu'ils produisent sur les noirs est bien plus considérable que celui d'une" troupe de cent hommes de couleur.
9 septembre. — Rien de nouveau à Brazzaville ni aux environs. Ce matin, un triste accident est arrivé ici, à la mission. Des noirs étaient en train de creuser dans une minière et, malgré les défenses faites, s'obstinaient à enlever la terre de façon à former une sorte de caverne dans laquelle ils s'enfonçaient en travaillant, laissant le sol au-dessus de leur tête.
A un moment donné, un éboulement s'est produit, ensevelissant cinq d'entre eux. Un a été tué sur le coup. Deux autres ne valent guère mieux que lui, le quatrième a la jambe cassée et le cinquième seul n"a presque rien. Cet événement a causé une vive émotion dans toute la mission, et puis tout est rentré dans l'ordre. Comme je vous l'ai dit, la mort dans ces pays-ci est regardée par ceux qui les ont iiabités longtemps comme une chose tout à fait secondaire.
X... a voulu le prendre de haut avec M. Dolisie et lui raconter un tas d'histoires, disant qu'il avait des instructions spéciales et secrètes du ministère: (\ue sa mission était de la dernière importance: que... etc. M. Dolisie a bien vu qu'il lui « moulait des bateaux » : etlorsque X... lui a demandé de voir certaines pièces confidentielles dans les archives, il les lui a carrément refusées et me les a communiquées, à moi. X... aurait voulu passer pour le chef; mais j'ai dit nettement à M. Dohsie qu'il n'y
avait d'aulre chef (nic moi, et ([ue je iic rocuniiaissais à personne le droit de me dire quoi que ce fût. In gros orage nous menace à l'horizon. S'abaltra-t-il sur nous? Qui vivra verra.
Quant à moi, cela m'amuse, et j'en discute avec INdlicr. ([ni, rhuit le contident des deux, se trouve à certains moments dans des positions embarrassantes, dont il se tire, d'ailleurs, toujours avec un merveilleux à-propos.
Mais tout cela n'est pas grave, et, j)Our le momeni, l'horizon me semble beaucoup moins noir qu'il y a quelques jours.
La santé est excellente, sauf naturellement quelques petits accès de lièvre, inévitables, qui m'ol)ligent à avaler de tenq»s à autre des [)etits cachets de quinine. 11 y a quelque chose d'assez curieux à signaler dans notre état, c'est que nous ne maigrissons pas : nous séchons. Moi, par exemple, je ne pèse plus que soixante-neuf kilogrammes. Je dois avouer ([ue ce poids est minime, et que je ne me rappelle pas y être descendu d(q)uis cpndques années, puisqu'en entrant au régiment je [lesais soixantetreize kilogrammes. Et cependant je ne parais pas très différent, mais j'ai perdu une bonne partie de mon... arrière-train.
Les lettres que vous recevrez de moi après celle-ci seront })robablement de plus en plus espacées, non conmie envoi, mais comme arrivée. Car il faut compter sur les diflicultés et la rareté des moyens de communication. Cependant, j'espère que vous en recevrez une ou deux tous les trois mois. Toutefois, il ne faudrait pas vous inciuiéter si leur absence dépassait ce terme et vous étonner d'apprendre que nous sommes morts, au moins -une demi-douzaine de fois. Ne le croyez que lorsque je vous l'aurai écrit moi-même, et encore!
Voulez-vous savoir nos occupations à Brazzaville? Le matin à sept heures et demie, je me lève et descends prendre en bas une tasse de chocolat au lait avec du pain. Les Pères se lèvent à (piatre heures (piarante, mais je trouve cette heure beaucoup trop matinale pour mes faibles moyens, et ne me décide à sortir du lit qu'au cou[» de cloche de sept heures trente. Après ce déjeuner agréable, je nu' li\re aux douces opérations de ma toilette. Vers neuf heures et demie, nous — j'entends par nous ceux qui sont logés à la mission, c'est-à-dire Julien, Pottier et
moi — nous nous rendons à la station située ù environ deux kilomètres, et après avoir rendu visite aux liounnes, vu si leur nourriture était satisfaisante, remonté leur moral par (pudiques punitions, et quelques bonnes paroles aussi, nous attendons l'heure du déjeuner, qui a lieu vers onze heures ou midi, suivant que M. Dolisie est ou n'est pas trop occupé.
Après le déjeuner, on fume, on cause, d'aucuns font des parties de jacquet, — car nous sommes tous devenus enragés sur le jacquet. — Ce jeu va probablement être le seul auquel nous pourrons nous livrer désormais, et nous allons nous en faire faire un pour charmer les loisirs de notre voyage. Je suis sûr qu'il aura une grande influence sur l'issue de notre expédition.
Quelquefois les amateurs de musique s'amusent à tourner la manivelle de l'orgue de Barbarie, à la grande joie des indigènes, qui trouvent que cet instrument fait « beaucoup de beau bruit très fort ». Peut-être l'orgue de Barbarie sera-t-il plus lard un des grands instruments de civilisation de l'Afrique centrale.
De temps en temps, un des nôtres se détache pour aller chasser ou chercher des vivres à Linzolo. C'est \... qui est chargé de cette dernière fonction. Puis, les hôtes de la mission reprennent la route de leurs domiciles et reviennent y travailler jusque vers six heures trois quarts. A cette heure, il y a parfois salut; d'autres fois, on se préi)are pour le dnier, qui a heu à sept heures précises.
Vers huit heures et demie, les Pères vont se coucher, et nous remontons, soit }»our écrire des lettres, comme je fais ce soir, soit pour lire des œuvres de choix ou mettre à jour des notes quotidiennes. Puis on se couche aussi, le cœur content et l'esprit à l'aise, pour... recommencer le lendemain.
De temps en temps, il y a de légères variations au [)rogramme, mais rarement. 1/autre jour, par exemple, M. Dolisie m'a retenu à dîner, parce (pi'il a\ail iii\ enté des plats sucrés extraordinaires : un biscuit de Savoie, une omelette sucrée aux bananes, des pêches de conserve; tout cela pas ensemble, mais à la queue leu leu. Il y avait aussi de la [)erdrix aux choux. Mais toute cette bombance est exceptionnidle et ne provenait
que d'un ofTot du hasard. Les vivres soiil rares ici, el par conséquent fort chers.
Du reste, je radote et je dois vous avoir raconté tout cela vingt fois; mais il f;uit m'excuser; la quinine en est la cause. A'ous no sauriez croire combien l'usage de ce médicament, absolument nécessaire dans