EN MER
COLL.VBOUATEUUS. — DAKAR Eï CONACIU. • — liEHANZIN.
A bord du Taygéte, le 10 mai i892.
Ma chèhe maman,
Au moment où je vous écris, il fait une température un peu chaude et surtout très lourde et très orageuse. Celte nuit il a fait, paraît-il, un assez gros orage avec pluie, éclairs et tonnerre. Je dis : « paraît-il » parce que je n'ai absolument rien entendu. Jusqu'à présent, je me porte à merveille et ne souffre nullement de la chaleur, qui n'a d'ailleurs commencé à être violente qu'à partir du 7, c'est-à-dire après Dakar. Je m'entends très bien avec JuUen et avec X...
Julien est vraiment remarquable , dès (ju"on arrive dans un pays musulman. Outre l'ascendant énorme (ju'il a su prendre sur les tirailleurs, je Tai vu, l'autre jour, faire un essai de sa puissance morale sur des noirs. C'était à Conacri, chez les Soussous ; nous visitions leur village pendant le temps qu'a duré l'escale. Julien a découvert un négro qui parlait arabe — ce négro pourrait être considéré connue un sacristain ou au plus un vicaire — et au bout de quelques minutes, non seulement ce négro était convaincu, mais encore il avait fait accroire aux principaux du village que Julien était marabout et une sorte de prophète, descendant de Mahomet en droite ligne. Pour un })eu, ils l'auraient pris comme grand prêtre. J'ai une grande conliance en lui et je suis persuadé
que, grâce à lui, nous pourrons réussir bien des choses qui eussent été matériellement et moralement impraticables, sans le secours de ses talents.
Sliman, notre domestique noir, continue à faire mon bonheur et ferait surtout celui de Malhilde, si elle le voyait au milieu des négrillons.
De la traversée, je vous parlerai peu. car il n'y a pas grand chose à en dire. Tantôt la mer est belle, et. Dieu merci, c'estle cas le plus fréquent: