‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 55 sur 68 · ADIEUX D'UN COMPAGNON · texte numérisé non relu

ADIEUX D'UN COMPAGNON

A Madame la duchesse d'Uzès — Paris.

Brazzaville, le 8 novembre 1893. Madame la duchesse,

Jusqu'au 3 de ce mois, jour du dernier courrier qui me soit parvenu, je n'avais pris aucune décision au sujet de la remise de la mission que M. le duc d'Uzès m'avait confiée. N'ayant reçu aucun ordre de vous. Madame, je me suis fiiit un devoir d'exécuter les volontés de M. le duc d'Uzès. Toutefois, j'étais fort embarrassé, craignant de ne pas agir selon vos idées. Vous savez. Madame la duchesse, que la répartition du matériel, des vivres, etc., n'était pas chose facdc. Aussi ai-je pris conseil des deux hommes auxquels je pouvais me confier.

Voici ce qui fut convenu entre M. de Brazza, Mgr Augouard et moi :

1° On ne pouvait songer à mettre en vente les objets provenant de la mission du duc d'Uzès.

2° Il était impossible de songer à rentrer en France ces objets.

3° M. le duc d'Uzès ayant dit dans une lettre en date du mois de mai, adressée à M. Liotard : « Je vous prie d'accepter ces neuf à dix caisses de fer, contenant des marchandises de prix, convaincu que vous les

emploierez pour la gloire des intérêts français que j'eusse tant désiré servir davantage », chacun se conforma à mon avis, qui était de répartir en trois parts les objets existants :

r La mission Monteil,

2° La mission de Brazza,

3° La mission catholique.

M. le capitaine Derasze, fondé de pouvoirs de M. Monteil. choisit d"abord tout ce qui pouvait lui être utile. M. de Brazza choisit ensuite. Puis Mgr Augouard eut le reste. J'avais toutefois réservé pour la mission catholique tous les vivres, en remboursement des frais d'hospitalité que ^L le duc d'Uzès et moi nous avions si généreusement reçue. De même, un tapis pour le pied de l'autel et une pièce de drap d'or pour la chapelle.

Voici, en quelques mots, Madame la duchesse, comment j'ai cru devoir agir. Je ne vous cacherai pas que j'eusse de beaucoup préféré me mettre à vos ordres; mais une telle distance est entre nous que je ne pomais plus attendre.

iM. de Brazza se charge de faire conduire les Arabes à Oran. Je aous envoie copie détaillée des sommes qu'ils ont reçues. Vous devez savoir que la solde a été interrompue au 1" novembre 1802. J'y joins les punitions par eux encourues. Par mes lettres des 6 mai et 2 juin, adressées à >L le duc d'Uzès, vous comprendrez qu'il serait bon de les maintenir.

Quatre hommes restent au service de M. de Brazza. Je règle leurs comptes au 1" novembre 1893.

Parle plus prochain courrier, j'aurai l'honneur de vous remettre les comptes de l'expédition, gardant devers moi les pièces justiticatives. Je pense qu'il me restera de douze à quinze mille francs que je déposerai à Brazzaville. Il n'y a pas de trésorerie ici, ni de banque, et il est très diflicile de faire voyager cet or. Je pourrai le redescendre, lors de mon retour.

Il était resté au service de l'expédition trois Sénégalais, un cuisinier et deux domestiques. Je règle le com[)te de ces gens; mais je ne })uis leur donner le montant du prix du paipiebot, vu qu'ils ne rentreraient sans doute pas dans leurs foyers, ce qui pourrait amener des réclama-

lions. Je prie donc l'administrateur de Loango de les expédier au Sénégal.

Je crois avoir fait tout ce que l'honneur et le devoir me commandaient. A'ous voudrez bien me pardonner. .Aladame la duchesse, si je m'attarde dans ces régions, mais deux raisons m'obligent à laisser les beaux jours revenir : la première est (jue je crains fort la basse température d'Europe : la seconde est aussi fort impérieuse ; vous com})rendrez mon cas. L'expédition de M. le duc d'Uzès n'a pu atteindre son but. Tant qu'un espoir me resta, je n'ai pas quitté, mais aujourd'hui je songe à mon avenir.

M. de Brazza m'a offert de l'accompagner dans la rivière Sanga afin d'y faire des photographies et des collections (1). Me trouvant libre, j'accepte avec empressement: mais veuillez croire, Madame la duchesse, que jamais je n'oublierai que c'est grâce à votre généreuse entreprise que je dois l'amitié que m'ayait vouée monsieur votre fils et celle dont m'honore aujuurd'iiui M. le commissaire général de Brazza.

Veuillez recevoir, Madame la duchesse, l'assurance de mon respectueux dévouement.

Brazzaville, par Loango.

(Faire suivre.)

(1) Une dépêche officielle du gouverneur du Gabon, reçue par le Ministre des Colonies le 9 novembre dernier, annonce que cette reconnaissance sur la rivière Sanga a failli se terminer d'une manière tragique devant le village de N"Tchoumbiri , situé sur la rive gauclie du Congo, entre Lirranga et Brazzaville. Voici d'ailleurs le texte de cette dépêche :

« M. de Brazza est arrivé en bonne santé à Brazzaville le 30 septembre, venant de « Koundé.

« Le Courbet qui l'amenait s'est heurté contre un rocher en face de N'Tchoumbiri, à « trois cents mètres de terre, et a coulé à i)ic en deux minutes. Le mécanicien Latrcille, « l'instituteur algérien Sliman et son fils, ainsi que trois Sénégalais, ont été nojés.

« M. Pottier, de Ylllmtration, et le patron de la Vedette, qui accompagnaient M. de « Brazza, ont été sauvés, mais les papiers de M. de Brazza, le courrier de Clozel et les « clichés de Pottier sont perdus. »

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