DEUX LETTRES DE M'" AUGOUARD
VICARIAT APOSTOLIQUE DE l'oudangiii Di'azzaville, le l"" aoiU 1893.
(HAUT-CONGO français).
]Madame la duchesse.
Le courrier de la côte m'apporte à l'instant une douloureuse nouvelle, et je m'empresse de venir vous offrir l'expression de mes plus respectueuses condoléances. A'otre cher Jacques est mort à Kabinda, par suite d'un accès pernicieux, juste au moment où il allait prendre le pa(|uebot portugais pour rentrer en Europe.
Cette nouvelle a vivement affecté tous les Européens de Brazzaville qui avaient pu apprécier rapidement les hautes qualités de cœur et d'esprit de M. le duc d'Uzès.
Ayant une mission de notre société à Kabinda, je me suis empressé de demander au Supérieur des renseignements sur la lin prématurée de celui que je pleure avec vous. J'ai pensé, Madame la duchesse, qu'il vous serait agréable d'avoir quelques renseignements sur le dernier séjour de votre cher Jacques à Brazzaville, et je m'empresse de satisfaire ce légitime désir de votre cœur maternel.
jM. le lieutenant Julien a dû vous raconter les détails du retour du Ilaut-Oubanghi à Brazzaville, où tous deux étaient arrivés l)ien exténués par la dysenterie. Aj)rès quelques jours de repos et de soins assidus, M. le lieutenant Julien put repartir pour la côte, où il arriva en bonne santé, m'a-t-on dit.
En ce moment, M. le duc d'Uzès voulait, après quelques semaines de repos, aller reprendre le commandement de son expédition dans le Haut-Oubanghi. Extérieurement, le lieutenant Julien paraissait plus exténué que M. le duc. Mais, au bout de quelques jours, je ne tardai pas à constater que notre cher hôte était encore plus fatigué que le lieutenant, et je crus do mon devoir de coml)attre l'idée de son retour dans le Haut-Oubanghi.
Son courage le fît encore hésiter pendant quelques semaines, car, grâce à une médication énergi(pn> que nous lui finies subir, sa dysenterie avait à peu près disparu. Toutefois les forces ne revenaient que lentement, et, au bout d'un mois, je le décidai à partir pour la côte, voyant ])i(Mi que l'air seul de la [)alrie pourrait lui rendre ses forces épuisées. M. le duc voulut prendre la route de Brazzaville à Loango pour se reudr(> à la côte. Elle était un peu plus longue que celle du Congo belge, parallèle au grand (liMive: mais votre cher Jaccpies ne voulait man([uer aucune occasion d(> s'instruire, et il sui\it C(>t(e route qu'il ne connaissait pas encore.
Nous lui inurnimcs une teiile et les conserves qui lui man(]uaient, car son matériid et ses provisions se trouvaient dans l'Oubanghi. En outre, je lui donnai un hamac, de sorte qu'il put accomplir assez
facilement le trajet de ooO kilomètres qui sépare Brazzaville de la côte.
M. le duc arriva en assez hoime santé à Loango, d'où il m'écrivit une charmanle lettre, pour me dire qu'il n'oublierait pas en France notre alTectueusc hospitalité de Brazzaville et les soins que nous lui avions prodigués.
Un malheureux retard de quatre jours sur la route des caravanes, encore mal assurée, lui fit manquer le paquebot français de Loango, de sorte qu'il fut obligé de franchir par terre une nouvelle route de plus de 200 kilomètres pour aller rejoindre le paquebot portugais à Kabinda, un peu au nord de Banane. C'est là que la terrible fièvre l'a frappé, et j'attends avec impatience les détails que je ne manquerai pas de vous communiquer.
En effet, pendant les deux séjours que votre cher Jacques fit à la Mission de Brazzaville, nous pûmes apprécier ses nobles qualités, et tous nous lui étions sincèrement attachés. Pour moi en particulier, qui avais causé plus intimement avec lui, j'avais pu l'apprécier encore davantage et j'avais pu constater chez lui une étonnante maturité, lors de son retour du Ilaut-Oubanghi. Nous nous aimions comme deux frères et nous nous étions bien promis d'être fidèles à nous écrire quand la distance nous séparerait de nouveau. Dieu en a jugé autrement. Nous devons nous incliner sous la main qui nous frappe et ne pas oublier qu'après tout c'est nous qui restons encore sur cette terre d'exil et de douleurs.
Oh! que j'aurais voulu l'assister à ses derniers moments, pour lui parler de sa chère famille dont il me [>arlait si souvent et que je me serais efforcé de remplacer dans cette terrible Afrique où b^ jjauvre voyageur se trouve si isolé! Il ne vous aura certes pas oubliés, car il vous portait, à tous, une si vive affection! Je l'entends encore me parler de sa tendre mère, à laquelle il portait une si affectueuse vénération ; de Mlle lAhithilde, de la([uelle il s'entretenait avec une tendre complaisance : de Mme la duchesse de Luynes et de son frère Louis, dont il ne parlait pas sans émotion.
Enfin, en ma qualité d'ancien volontaire de l'Ouest, il me parlait volontiers de M. le duc de Luynes et des souvenirs de son glorieux père. Je
garderai longtoiiips le souvenii" de ces deux entretiens, et surtout je garderai la douce consolation de hii avoir vu mettre ordre aux afîaires de sa conscience et accom^dir son devoir pascal avant son départ pour la cùto. Ce sera aussi une consolante satisfaction pour M. l'abbé son précepteur, et dont il aimait à mr lire les lettres si cbaudes et si intéressantes.
Dès la première réunion à la cliapelle, tous mes missionnaires se sont joints à moi. alin de prier jiour le cber déi'unt, et, demain, tous mes petits noirs [)rieront [tendant la messe (jue je célébrerai à son intention. Daigne le Seigneur exaucer les prières que nous lui adressons pour le repos de l'âme du cber Jacques et pour la consolation de sa mère désolée dont nous ressentons vivement la douleur! Vous pouvez être assurée, Madame la ducbesse, que votre nom ne sera pas oublié à Brazzaville, et (pion y priera longtemps pour vous et pour le cher défunt, dont le souNenir nous sera sans cesse rappelé par vos armoiries qui ligurent dans les vitraux de notre nouvelle chapelle.
^I. le duc d'I'zès n'a pas été la seule victime de son expédition, car je viens dap[)rendre la nujrt de M. Riollot, emporté, lui aussi, par un accès pernicieux à Yakoma (ou Abiras). En outre, au mépris du droit des gens, un Algérien de l'expédition vient d'être tué en face de Banghi par un officier belge qui lui a traversé la tête d'une balle, pendant que le pauvre malbeureux se sauvait à la nage.
M. Potlier, aux dernières iu)u\ elles, était encore au poste français des Abiras, mais il ne vantas tarder à descendre avec le reste de l'expédition, car il doit être en possession de l'ordre de retour donné par M. le duc au commencement de mai, de Brazzaville.
Daignez agré(u% Madanu' la duchesse, l'expression des [dus sincères condoléances et l'assurance du lu-ofond respect de votre très humble servileur en Xotre-Seigneur.
-f Prosper AuGocAnD,
Kv("i|uc do Sinila, vicaire apos'.oliijuc du llaut-Cungo français,
vicAniAT APosTOLioiE DE i.'ouuAN'GHi Crazzavillc, le 13 septembre 1893.
(hAUT-CONGO FlUNÇAIS).
Madame la duchesse,
Les journaux qui vionueut d'ari'ivei" à Brazzaville nous ont appris la vive émotion ressentie en France et les nombreuses marques de sympathie qui vous ont été témoignées, à la nouvelle de la mort de votre regretté fils.
Si vous aviez été ici, ce matin, vous auriez pu vous convaincre que le Haut-Congo n'est point resté en arrière sur l'Europe, et l'unanimité des regrets aurait, jeu suis convaincu, apporté un adoucissement à votre grande doideur.
M. Potlier est arrivé il y a trois jours à Brazzaville, remenant du Ilaut-Oubanghi le reste de l'expédilion. Aussitôt je lui ai dit cpu' j'altendais son retour pour célébrer ici un service solennel auquel M. de Brazza avait déjà donné son afTectucux assentiment. M. Pottier, qui a conservé pour votre cher Jacques une bien vive affection, uie répondit que j'allais au-devant de ses désirs, et immédiatement nous fîmes les préparatifs, afin de donner un grand éclat à la cérémonie.
Tous les Européens de Brazzaville, sans exce[)tion, répondirent à notre invitation et furent heureux de montrer combien cette mort inattendue avait excité chez eux de sincères regrets. Notre chapelle })rovisoire ne pouvait luèmc contenir tous les blancs, et les noirs (pii se pressaient en foule à la porte admiraient les décorations funèbres qui n'avaient encore jamais eu un pareil éclat. Tout le personnel de la Mission, ainsi que celui des Sœurs, assistait, au grand complet, à la cérémonie, que je tins à accomplir moi-même intégralement.
M. de Brazza, en grande tenue, ainsi que tous les officiers de lAdministration, tenait la première place avec M. Pottier qui représentait votre famille en cette douloureuse circonstance. A l'issue de la cérémonie, M. do Brazza voulut bien se joindre à moi pour déplorer la perte de celui que nous pleurons avec vous, et tous les assistants chargèrent
M. PoUier do vous portoi- personuellomcnt l'exprossion do la plus respoctuouso sympalliio do toute la colouie oui'Opôouno du Ilaut-Congo.
Pour uioi, porsonnoUomout, jo u'oublio pas votre cher Jacques, qui m'avait i»romis une correspondance suivie et })Our lequel jo prie maintenant, chaque jour, au saint autel. J'ai été heureux d'apprendre que le i)réfet apostolique du Bas-Congo avait présidé lui-même aux funérailles qui furent faites à Kabinda, et j'espère que bientôt une lettre détaillée m'apprendra que votre cher tils a été assisté par nos missionnaires avant de mourir. Jo vous ,ai déjà dit que le regretté duc avait fait ses pàques à Brazzaville avant de partir pour Loango.
J'ai aussi appris que M. Nuncz Quériol, gouverneur du Congo portugais (un de mes bons amis, Français par le cœur et par sa grand'mère), s'occupait activement de faire revenir en Europe la dé})Ouille mortelle de votre cher Jacques, (juo vous aurez la consolation de voir près de vous. Je vous demande pardon d'entrer dans tous ces petits détails, mais je sais que le conu" d'une mère est toujours heureux d'apprendre les moindres faits qui regardent ceux qui lui sont chors, et, d'un autre côté, cela nous prouvera que désormais votre nom restera, au Congo, environné dune respectueuse vénération.
M. Pottier, qui se trouve à la mission depuis son retour, ne manquera pas de vous donner tous les détails qui vous intéressent. Il liquide, au mieux de vos intérêts, les objets qui no peuvent retourner en Europe sans grands frais, et il vous prépare soigneusement des collections qui vont partir pour la côte avec nos caravanes et qui vous feront vivre un peu de cette vie africaine où votre cher Jacques s'était jeté avec tant de courage.
M. de Brazza déclarait, ce matin, (juo votre expédition avait singulièrement favorisé les intérêts français dans le llaut-Oubanghi, et tous, ici, nous vous avons une vive reconnaissance. Du fond de l'Afrique, je joins ma voix à celles qui vous ont déjà porté tant de marques de douloureuse sympathie, et mes missionnaires me prient également de vous transmet lie l'expression de leurs plus sincères condoléances.
En terminant, Madame la duchesse, voudrioz-vous me permettre une petite réflexion? J'ai vu dans les journaux certains détails fort inexacts,
au sujet de la mort du clier Jacques. Ils ne peuvent émaner que de personnes jalouses ou mal renseignées. Votre fils a été partout très bien soigné : les soins des docteurs ne lui ont pas fait défaut, et le dévouement de M. Pottier valait, certes, toutes les consultations ofilciellcs. Daignez agréer. Madame la duchesse, l'expression des très respectueux sentiments de condoléance de votre tout dévoué serviteur en
f Prosper Augouard,
Évêque de Sinita, vicaire apostolique du Haut-Congo français.