DISCOURS DU COMMANDANT MONTEIL
Le Gouvernement de la République, en m'cnvoyant pour le représenter en cette triste circonstance, m'a chargé de vous apporter, Madame la duchesse, ainsi qu'à votre famille, le témoignage de la part très vive qu'il a prise à votre douleur, et de vous exprimer, en son nom et au nom de tous les Français de cœur, les regrets unanimes qu'a provoqués au milieu de ses concitoyens la mort de celui qui fut le duc Jacques d'Uzès.
De toutes parts et sous toutes formes, je le sais, les marques de la sympathie publique ont afflué vers vous; en me donnant l'occasion d'en faire entendre ici même l'expression, le souci du Gouvernement a été d'honorer d'une manière spéciale celui qui, rendu aujourd'hui à sa demeure dernière, a sacrifié sa vie à la noble mission d'étendre toujours plus loin les bornes de la patrie française.
Lourde tâche que celle qu'il avait assumée, mais combien grande et généreuse !
Le dévouement à la patrie ne vaut que par les sacrifices que l'homme
s'impose pour accomplir son œuvre. Or, pour une telle entreprise il fallut au défunt une grande force d'àme pour renoncer en un instant à tout ce qui avait été sa vie jusque-là : vie des heureux de ce monde, avec jouissance de la fortune, de l'éclat d'un grand nom, joies de la famille, cortège d'amis nombreux; telle, en un mot, que la rêvent les ambitieux de cette terre lorsqu'ils peuvent donner corps au summum de leurs aspirations.
Ce que d'autres acquièrent pour le conserver avec un soin jaloux et se contentent, l'ayant atteint, de veiller auprès de leur trésor, le duc d'Uzès l'avait trouvé dans son berceau.
Un jour vint où, à peine au sortir de l'adolescence, il trouva ce rôle au-dessous de lui-même ; l'inaction lui pesait ; il rêva d'entreprises plus dignes d'illustrer son nom. Lorsqu'il vous fit part. Madame, de ses projets, ses vues furent avec enthousiasme accueillies par vous. Ses aspirations étaient si bien celles de votre propre nature. Votre seul adieu fut do lui dire : « Va, et reviens un homme. »
Et alors commença pour lui cette terrible lutte où tout est privation, où les facultés morales et physiques sont obligées de se développer sous leur plus grande tension.
Pas un instant il ne fut au-dessous de sa tâche. Ce fut d'abord cette route pénible jusqu'aux Abiras, le long de l'immense fleuve africain, le Congo, avec les nuits d'insomnie, les soucis multiples de chaque jour pour la conduite d'une troupe nombreuse, le transport d'un nombreux matériel, dans une région où les moyens font presque défaut.
Puis, plus tard, la chevauchée de guerre dans les halliers vierges de tout passage d'Européen, la poursuite et le châtiment des Boubous qui avaient lâchement attiré pour l'assassiner un des nôtres, de Poumayrac. La vengeance fut éclatante, la victoire complète, et pendant ces cinq journées de combat, Jacques d'Uzès accomplit dans toute leur plénitude ses devoirs de soldat valeureux.
Combien d'autres je connais qui se fussent déclarés satisfaits et n'eussent eu que le souci, après plus d'un an d'absence, de revenir au foyer! Telle ne fut point sa conduite : l'œuvre était ébauchée seulement, il resta. Et cependant déjà la maladie l'avait atteint.
Son camarade et ami Julien, beaucoup plus robuste que lui, fut terrassé et dut regagner la cote. Il crut pouvoir attendre encore. Mais bientôt, le mal empirant, il dut à son tour prendre le chemin de Brazzaville. Pour rentrer? Non, pour se soigner quelques jours et repartir à nouveau rejoindre ceux qu'il avait laissés en arrière et qui impatiemment attendaient le retour du chef.
Il avait trop présumé, il ne put exécuter son projet. Il dut alors revenir, cette fois pour tenter dans un suprême effort de rentrer au foyer demander à sa mère sa dernière bénédiction. Ilélas! il ne lui fut point donné d'accomplir ce désir si cher : la mort implacable le saisit au moment où il allait mettre le pied sur le navire qui devait le ramener dans sa patrie.
Honneur à celui qui a su dévouer sa vie à une grande cause ! Comme beaucoup aujourd'hui, le duc Jacques d'Uzès avait compris les vraies destinées de la France contemporaine. Il faut que la Franco se retrempe dans les entreprises extérieures pour agrandir le champ do son action civilisatrice et colonisatrice.
A la tâche il a succombé, ayant jusqu'au bout accompli son devoir, tout son devoir.
Paix à ses cendres qui vont entrer dans leur demeure dernière. Jacques d'Uzès est mort au champ d'honneur !
Le maire d'Uzès a prononcé ensuite quelques paroles pleines de tact et de cœur.