Le voyage de Shakespeare
Le 10 août 1584, à cinq heures du matin, la nef le Triton, capitaine Blacknaff, quittait, toutes voiles gonflées, le port de Douvres, à destination de Rotterdam, où elle allait chercher des épices.
Debout à l'avant du bateau, les yeux au large, un jeune homme de visage fier et de regard étincelant s'adressait ainsi, en miroir, à la partie réfléchissante de lui-même :
« Que suis-je, moi, faible assemblage d'os, de muscles et de sang, auquel le hasard plaisant du langage a adapté l'étiquette de William Shakespeare, que suis-je, sinon un peu de pâte malléable pour la joie et pour la douleur, jusqu'à ce qu'un caprice de l'artiste me laisse sans forme et sans désignation, boulette de terre qui va se confondre avec la terre?
« En ce moment, la joie me façonne, puisque la liberté m'entraîne. J'ai vingt ans. Ces côtes vertes qui s'éloignent, inégales, minces, auxquelles le gouffre chaud de la mer souffle son haleine de brouillard, elles sont ma patrie, ma maison. Là je laisse ma douce femme et deux petits êtres dont tout le lexique est le cri du lait. Là sont mes habitudes, coques successives de mon être, et mes souvenirs, paysages tombés de mes yeux. Mais j'ai senti une force qui bouillonnait en moi. Elle prenait l'aspect d'une main dirigée vers l'inconnu, vers le mystère, la noire matrice de l'avenir. Et une voix m'a conseillé de me mêler au tourbillon des choses et des êtres.
« Une heure mémorable sonne pour moi. Surface aveuglante des flots immobiles, ciels sans nuages, mais non sans présages, rives que peu à peu la distance ramène au néant, je vous étreins a'une âme neuve, où toutes leà empreintes sont vierges. »
La journée s'annonçait brûlante. Les rapports des éléments changèrent, car le soleil sembla ruisseler sur la couche implacable et mate de l'océan, tel qu'une cuve de plomb fondu. Les rayons se livraient une bataille lumineuse, tandis qu'au loin fumait l'horizon. Pourtant une brise fraîche vivifiait la voilure du Triton; l'eau frémit sur ses flancs inclinés. La nef aussi parut joyeuse.
Le capitaine Blacknaff était partout à la fois. Il activait ses six hommes d'équipage, consultait le vent et la marée, inspectait le large, une main sur les sourcils. C'était un gros gaillard, solidement construit par Bacchus et les Silènes. Bien que son ventre fût un dôme, palais du liquide et du solide, sa tête était restée osseuse. Ses rides de la cinquantaine, tout ensemencées d'un poil roux, n'étaient que le relief et comme le moule d'une contraction hilare du visage, car le rire, large, bruyant, tempétueux, formait la seule manifestation vitale du capitaine Blacknaff, célèbre tout le long de la Tamise par son inépuisable gaieté. Ce rire était en trois actes : d'abord, un tressaillement de toute la personne qui partait des pieds et, par les colonnes des mollets, se transmettait à l'édifice du torse, gonflait le cou et bleuissait les veines ; puis, une dilatation générale de la face où les yeux, la bouche s'écarquillaient, celle-ci découvrant trentedeux crocs intacts derrière une barbe blonde comme un pot d'ale. Et cela n'allait point sans un bruit pareil au tonnerre, gras, ronflant, à éclats successifs. Enfin, ce cataclysme s'apaisait avec lenteur, par fermeture des orifices et cessation de foudre. Or, à peine jouée, la pièce recommençait, pour la plus petite cause et quelquefois sans cause ou pour une cause inverse, car le rire exprimait toutes les passions du capitaine : la colère comme l'allégresse, et la luxure comme la crainte, le froid et le chaud, la faim et la soif, qu'il avait excessives et contradictoires et auxquelles il se laissait aller sans la moindre retenue.
— Holà, Cook ! Hardi, garçons ! Par la garce qui vous a faits, hissez encore celle-ci ! Gouvernail ! Fred ! Gouvernail, veau de lune, gouvernail !
Ces hurlements tirèrent Shakespeare de sa rêverie. Ils résonnèrent en lui avec une puissance telle qu'il en demeura tout secoué et qu'il eut aussitôt l'imagination peuplée de naufrages et de batailles, sortes de cauchemars obscurs, d'où il eût pu, par un effort de volonté, tirer des fragments sanglants et des personnages distincts. Ainsi le réel éveillait en son esprit de tels songes et si obsédants, que
ceux-ci aboutissaient parfois à une torpeur, à une phase pétrée, immobile du cerveau. Mais il vit Fred, l'homme qui pour l'instant tenait la barre, et Fred lui fut une révélation.
Celui que le capitaine Blacknaff traitait perpétuellement de veau de lune était un nain monstrueux, à crâne disproportionné, couvert de verrues et de bosses qui constituaient sa vraie physionomie. Il avait le corps mince et les épaules carrées, des jambes tortueuses, des bras indéfinis, que terminaient de gigantesques palettes. En pleine lumière, en plein relief, en pleine jouissance de liberté, de fuite, d'indépendance, Shakespeare savoura longuement cette horreur d'être. Il le déforma de mille façons, en fit une armée de nabots, une race de gnomes, un seul gnome semblable à un dieu, un pôle nouveau, un pôle horrible de l'humanité. A lui seul, Fred obscurcissait l'extase dorée de la nature, le disque infini, scintillant, bleu et vert du ciel et de l'eau confondus. Il devenait l'esprit du mal et du laid, le fâcheux destin qui surveille le berceau des enfants, les graines des arbres, les cailloux qui feront la roche et, dans l'œuf des choses, présage leur destruction. Ce gouvernail qu'il manœuvrait de sa patte hideuse était, en effet, le gouvernement de la nef terrestre lancée dans les espaces stellaires. De sa difformité, ses camarades avaient pris l'habitude. Ils ne la voyaient plus. Pourtant elle agissait sur eux en sourdine. Ainsi nous n'apercevons point le démon qui circule à travers nos projets et nos groupes.
— Dis donc, passager, s'écria le capitaine, tu peux te vanter d'avoir de la chance ! Un vrai temps de beurre et de . miel. Si cela continue, nous toucherons en Hollande dans deux jours. Deux jours encore pour le chargement et retour la semaine prochaine. En seras-tu?... Non. Tu auras tort. Quand nous rapportons les épices et que le ciel est clair, c'est un paradis. La cargaison embaume. L'autre fois, je ramenais une jolie fille... Attention, Bob. Qui vient là-bas, cette voilure?... Grimpe sur les haubans, garçon... Une jolie fille de ces pays, ronde et rose comme une pomme. Pendant la nuit, sous les étoiles, nous avons fait l'amour trois fois, dans une odeur de thym et de poivre. Il éclata de rire : Mais, au fait, comment t'appelles-tu, camarade?
— William Shakespeare, de Stratford-sur-Avon.
— Et que fais-tu?
— Le commerce des mots. Mon père, celui des laines.
— Ah 1 ah 1 farceur, tu es an bavard fainéant. C'est cela
qui t'a rendu chauve. Quand me compteras-tu mes deux pièces d'or?
— Tout de suite, si tu veux.
Le jeune homme réfléchit qu'il avait deux cents livres dans sa ceinture et que ce trésor ne serait pas vite épuisé.
— Ça ne presse pas. J'ai confiance. J'ai connu un Shakespeare, grainetier dans une petite rue de Bankside, un fameux buveur, qui est mort un soir d'orage, on n'a jamais su comment. Sans doute, il était de ta famille.
— Sans doute.
Shakespeare s'appuyait à un mât. Il écoutait avec délices le souffle du vent dans les cordages. Cette harpe lui jouait un air d'aventures. En face de lui, la capitaine oscillait sur ses jambes écartées, goguenard et vaste comme un muid. Cette robuste face, sous le bonnet de laine déteinte, était un paysage mobile, et le jeune homme le détaillait, comme s'il eût été un insecte se promenant dans les crevasses du front, les buissons roux près des narines, redoutant l'antre de celles-ci et le rouge promontoire des lèvres. Il se sentait saisi d'un frissonnement de plaisir à cette contemplation pour contempler et sans explication possible, car quelle est la raison d'une trc gae vul tueuse de marin par un jour d'été sur la Manche? Et comme toutes causes nous échappent, poissons d'or dans l'eau de la logique, il se rattrapa sur l'infini détail : la forme évasée, creuse, les bois noirs et polis du Triton, les vieilles voiles rapiécées que le baiser du vent en grosse, les cordages utiles et hardis, les silhouettes des matelots, à contre-soleil, dont chaque nouveau geste entrait en fusion. Le poète savait que les vues générales, les grands élans, les départs lyriques réclament des sensations méticuleuses. Ces gigantesques ruminants se nourrissent d'avoine quotidienne,
Cependant le capitaine Blacknaff et son équipage examinaient avec une attention extrême l'apparence de voilure signalée à Bob tout à l'heure, et déjà les avis différaient :
— C'est un Espagnol.
— Non, c'est plus mince qu'eux.
— - C'est peut-être un corsaire.
— Il serait déjà sur nous.
— Un Hollandais alors.
— On va voir.
On ne vit rien, car la petite mouette vira de bord et disparut bientôt.
Aju même ijioment, le vent tomba. Les voiles, par clapotements de plus en plus restreints, arrivèrent à l'immobile
silence. L'eau cessa de bruire le long des sabords. L'horrible Fred s'assit en équilibre sur sa barre avec un maléficieux rictus. Le Triton, pareil à un cadavre, demeura sans bouger en même place, comme l'inébranlable témoin de cette subite accalmie.
— Voilà du retard, un bougre de retard, grommela en riant le capitaine. Ses hommes hochaient la tête, comme s'ils ne croyaient plus à la brise. Il continua : Ne mettons pas encore les rames. Quelquefois, il se lève de l'ouest, quand on ne s'y attendait pas.
Sur toute l'étendue de la mer, les moindres plissements disparurent. L'ardeur du soleil fit de l'horizon une nappe incendiée, de l'atmosphère un palais de braise. Le plus petit fragment de métal reluisait, crépitait et brûlait. L'océan devint un vaste miroir pour la coquetterie de l'astre, la force du feu, la multiplication des étincelles.
— C'est la porte de l'enfer, répétait Cook, vieux marin, dont l'honnête visage rappelail une roche couverte de varech. Souvent à cette heure, en cette saison, il y a des diables qui glissent sur les vagues et emportent les navigateurs.
— Tais-toi donc, vieux phoque enroué, riposta le jeune et sceptique Tom. Les diables, ce sont les Espagnols avec leurs bonnets rouges et leurs cris de cochons. Mais, ajouta-t-il avec emphase, pour les exorciser, nous avons des mousquets et de la poudre.
— Ah ! ah ! garçon, tu fais bien le faraud. Le capitaine haussa les épaules. Ce sont de fameux mariniers. Lorsqu'on les rencontre, le mieux est de saluer et d'obéir, ou, si les voiles sont bonnes, de passer au large. J'ai été leur prisonnier quarante-huit heures. Je sais ce que c'est. Ils m'avaient fait embrasser une médaille de la Vierge et des tas de petits saints, et je sentais ma peau trembler sur ma carcasse. Il y en avait un qui paraissait le chef et qui me parlait un baragouin incompréhensible. Ils ont fini par me relâcher après dix coups de corde dans les reins qui me sont restés comme des saucissons, là, au bas du dos.
Et l'énorme rire retentit.
Shakespeare n'écoutait point. Les paroles tombaient dans ses oreilles comme de la poussière de bruit, mais le calme ardent de la mer.lui brûlait l'âme par les yeux. Il comprenait le soleil et ces rayonnantes métamorphoses de la vie qui rendent les êtres solidaires. Il comprenait la merveilleuse destinée humaine qui concentre la plus grande quantité de ces étincelles migratrices et peut ainsi se muer en toutes desti-
nées inférieures, se penser flot, poisson, méduse et rocher, vivre vraiment au cœur de la nature. La partie morne de sa réflexion était la partie minérale, inerte et brillante, inex-
Eloitée, dont maint filon dormait paresseux dans sa gangue. es plantes, c'étaient les idées qui couraient, glissaient, rampaient, s'enchevêtraient les unes aux autres, colorées ou grises, toutes vivaCes, toutes fécondes, autour desquelles bruissaient de singuliers insectes, issus d'elles et nourris d'elles, idées intermédiaires qui voltigent de l'une à l'autre <*n bourdonnant. Il y avait des arbres, des buissons, des forêts. Enfin les animaux rôdeurs, fauves ou calmes, apparents ou tapis, c'étaient des groupes d'idées, des formules, des systèmes d'idées, des sentiments grossiers ou délicats. Il remontait ainsi la série jusqu'à l'homme qu'il était, lui, c'està-dire l'union de milliers d'hommes, une parcelle de l'humanité reproduisant l'ensemble. Et cette longue échelle de l'intelligence était lumineuse, éclairée par le royal soleil qui gouvernait la fantasmagorie, lui lançait à chaque seconde l'énergie nécessaire pour qu'elle se tînt droite et peuplée de figures.
Et Shakespeare s ébahissait de la fièvre que le déplacement apportait à son cerveau, si vive qu'en quelques heures il avait fait le tour de plus de songeries qu'en une année à Stratford-sur-Avoii. Or, le cycle de ces songeries était tel que, si vagues et ténues qu'elles devinssent, elles aboutissaient toujours à l'iiomme et à son caractère. Ce mot de Stratford l'étonna comme une expression déjà lointaine et qui ne faisait point, battre son cœur. Il revit le visage de son père, celui de sa femme avec les plis d'inquiétude qu'ils avaient au moment du départ ; il revit le dernier aspect de la paisible maison, Je chien dont la queue frétillait près de la porte, un rayon de lumière, un ballot oublié là. Il entendit le tic tac de la grosse horloge. Il revit l'émotion qu'amassaient en lui ces menues circonstances et il eût su l'exprimer à l'aide de mots mouillés de larmes et tressaillants, mais il ne put la revivre. Elle demeurait à l'état de spectacle. Le présent l'absorbait trop pour qu'il se prêtât sincèrement au passé. Il s'en félicita. Il comparait les cœurs accablés par le souvenir à ces filles qui, sous les baisers, se composent toujours un autre amant que celui qu'enserrent leurs bras trempés de sueur. Il eût souhaité de se donner à la nature immédiate comme un arbre, comme une plante et de se gonfler d'une sève actuelle.
Les matelots préparaient leur repas. A petits coups de
hachette, ils détachaient les morceaux d'un poisson qu'ils plongeaient ensuite dans de l'eau salée. Cook alla chercher deux pots d'ale enveloppés d'un linge humide afin qu'elle restât fraîche. Un autre faisait cuire un quartier de viande.
— Tu vas manger un fameux déjeuner, camarade, dit le capitaine Blacknaff, un x*epas comme chez la reine les jours de fête, ah, ah, ah ! servi par les souverains des flots et les sirènes, sous une voûte d'or massif. C'est égal, ce calme plat m'effraye. Il m'est arrivé de rester en panne pendant deux jours. Alors, c'est un désastre. A peine aurai-je de quoi payer mes hommes.
— Nous ramerons, capitaine.
— Il faudra bien, mais c'est dur. A table, ah, ah ! à table. Et que le dieu de la brise nous protège.
Il regardait les voiles immobiles et pendantes avec un air de supplication ironique. Puis il s'assit ainsi que ses compagnons et invita Shakespeare à prendre place près de lui. Le poète évitait avec dégoût l'aspect de Fred faisant le service et bondissant sur ses jambes torses. Les rudes plaisanteries ne l'occupaient plus. Ces visages hâlés, ces mains tendues vers la nourriture, ces lourdes mâchoires en mouvement éveillaient en lui des scènes de cannibales, d'infortunés perdus sur mer et réduits à se dévorer les uns les autres. Il en avait entendu conter de semblables, tout petit, le soir à la veillée, dans l'étroite boutique de son père, où la lampe grognonne répandait une odeur inoubliable qui rejoignait le présent fumet de la viande ; il se plaisait à supposer des phases de terreur et de révolte, puis une phase d'habitude, comme maintenant, car, à travers les pires secousses, la nature tend toujours vers le calme. Quel effet dramatique c'eût été qu'une assemblée de paisibles déjeuneurs où l'on n'eût compris qu'à quelques brèves et tardives répliques la nature et la nécessité des mets taillés par eux sur la chair de leurs semblables ! A ce point de son illusion il eut un sourire intime ; un des matelots répétait avec une obstination de brute : « Ma part était trop cuite, ma part était trop cuite. » Et certes, ni son ton, ni son geste n'eussent différé dans la circonstance imaginaire.
Alors Shakespeare eut une curiosité d'enfant de connaître les parties foncières du tempérament de ces sept hommes avec lesquels .il passerait deuxjours. Il jugeait bien, d'après les apparences, l'un rieur, l'autre lâche, celui-ci maigre et courageux, mais c'étaient des suppositions fragiles. Il désirait, il espérait quelque chose de profond, de révélateur,
car il avait remarqué qu'un êt *e prononce tout à coup une phrase qui l'ouvre en entier, m ontre le pivot de son destin, ou trace dans l'air, comme un oiseau, un regard, un geste d'après lequel on pourrait dessirer son vol vers la mort. Et son amour du tragique lui fais ait épier sans cesse, sur la face de ses interlocuteurs, ces av eux ramassés et précis. Cette convoitise était cause qu'il ne dédaignait personne, ni batelier, ni braconnier, ni vieille idiote chevrotante rencontrée le soir sur la route de Stratfoid, ni jeune garçon qui frissonne de peur à la nuit tombante, ni fille publique rôdant autour d'un cimetière, vu que de la reine à la putain et du seigneur au besacier chacun a son miracle, la porte du miracle et la clé du miracle, c'est-à-dire une âme individuelle à divulguer dans un moment qui est comme une apothéose.
Il s'adressa au vorace Blr.cknaff, commodément installé sur un escabeau, tandis quo son équipe1 était accroupie, à la débandade, au pied des mâts et près des soutes:
— Pour occuper l'accalmie, capitaine, si vous nous racontiez quelque aventure de votre existence marine. Vous avez dû voir des choses si étranges !
Flatté, le colosse arrêta les mouvements de mastication qui secouaient sa barbe ensoleillée. Il s'essuya le front de sa main rude aux doigts poilus.
— Ma foi, tu as raison. J'ai tant roulé, ah, ah 1 tant couru sous des deux si divers que je ne sais plus bien si je n'ai pas rêvé mes voyages. Quelquefois je me frappe le corps, pour me prouver que je suis vivant et ces coups m'en rappellent d'autres que j'ai reçus. Tel que vous me voyez, mes enfants, j'étais un terrible batailleur et celui qui cherchait querelle à Blacknafl: le vrai, le Blacknaff de vingt, de trente, même de quarante ans, celui-là pouvait dire ensuite qu'il n'avait pas eu affaire à une vache ! Ah, ah !
Sa large figure aux pommettes saillantes fut tordue par son rire violent et ses matelots l'imitèrent, autant par flatterie que par intérêt, car un pareil prélude annonçait ordinairement des merveilles. Les estomacs remplis disposaient à la béatitude et les pots d'ale étaient complètement vides. Chacun prit une pose commode et pittoresque. Les uns s'étendirent. D'autres se levèrent. On forma la couronne autour du narrateur. Le soleil parut attentif.
Bîacknaff continua :
— J'avais vingt-trois ans et déjà fait six voyages, l'un surtout avec le fameux Thomas Readwik, dont vous avez certes entendu parler, car, après avoir été un loyal sujet du
roi, il devint corsaire et fut pendu. Il mourut en brave, jurant
et sacrant comme de son vif, non sans m'avoir laissé ce couteau qu'il portait toujours à sa ceinture et qui, s'il pouvait parler, causerait de gorges et de flancs autant qu'il en ouvrit comme des coquilles.
La lame que sortit le capitaine étincela et tous l'admirèrent.
— J'étais fatigué des expéditions lointaines et je m'embarquai avec plaisir sur une petite planche comme notre Triton, qui allait doucettement chercher du drap à Glasgow. Le capitaine était un homme très calme, juste l'opposé de Thomas Readwik. Il avait peur de tout, de l'eau, des poissons et des mouettes, du vent et de la marée et il faisait le signe de la croix dès que le temps s'assombrissait. Ah, ah !
Ici les gros rires de l'auditoire firent écho à celui de Blacknaff.
— Le pauvre diable fut servi, car à moitié de la route la tempête éclata ainsi que le tonnerre et nous laissadésemparés, flottant comme une bouée, sans nourriture et sans force. De plus, un brouillard se leva qui dura je ne sais combien, et notre boussole était possédée par le démon. Le capitaine passait son temps en prière et, tout jeune que j'étais, j'avais pris la direction du bateau, c'est-à-dire que je laissais faire le destin, car nous n'avions plus ni mât, ni voilure, rien qu'une paire de rames et un bout de gouvernail grand comme un chicot.
Enfin, la brume se leva et il nous parut que nous rêvions : nous étions en face d'une côte inconnue, couverte d'arbres magnifiques et une manière de petit havre nous tendait les bras, ce qui nous fit présumer que l'île était habitée. Nous débarquâmes, les cinq matelots, moi et le capitaine, et nous nous mîmes en marche dans une forêt où chantaient une multitude d'oiseaux invisibles.
Shakespeare observait la montée de l'attention sur les visages, les plis soucieux des fronts et des tempes.
— Après quelques heures de route, nous étions exténués et nous fîmes halte dans une clairière, oublieux de tout et songeant à la mort, mais à une mort délicieuse, car il faisait là une lumière bleue et rose que je n'ai jamais revue, et la faim et la soif avaient cessé de nous torturer. Nous étions comme engourdis. Tout à coup l'on entendit résonner des trompettes. Un cortège venait à nous de riches seigneurs et de belles dames montés sur des chevaux blancs ruisselants d'or et de pierreries. Ils s'arrêtèrent. Celui qui semblait le
roi, qui avait des cheveux blancs, un sceptre terminé par une escarboucle et un grand air de sagesse, nous questionna sur notre nation et la circonstance qui nous avait jetés dans ses États. Je répondis du mieux que je pus. Quand j'eus fini mon récit, le prince fit signe à quelques seigneurs qui nous prirent sur leurs chevaux et Ton nous conduisit dans une ville superbe, où nous passâmes un mois environ au milieu de délices de toutes sortes. Nos hôtes étaient bons et beaux et ils ne s'occupaient que d'amour. La cité était construite par grandes terrasses sur lesquelles les hommes et les femmes paressaient à s'embrasser et à boire des liqueurs divines, telles qu'après en avoir goûté on avait envie de mourir contre sa maîtresse. Je tremble encore en y pensant.
Le capitaine ne riait plus. Son regard était fixe et ardent. Sa figure prenait de la noblesse à ce singulier souvenir.
— Ces êtres-là vivaient comme des fées. Ils ignoraient la haine. Ils n'avaient ni prêtres, ni juges> ni médecins, ni soldats et personne n'était le maître d'un autre. On obéissait au vieillard qui m'avait interrogé, parce qu'il passait pour le plus sage. Ils me racontèrent que leur peuple était issu de deux couples d'amants que les flots déchaînés avaient jetés sur l'île pendant un voyage de plaisance. Suivant la tradition, ces amants s'adoraient à la fois, dans chaque couple et par paire, de sorte qu'ils joignaient l'amitié à l'amour. Ceci explique la force d'attirance qui se remarquait dans la race.
Au moment du départ, car nous voulions revoir la patrie, et d'ailleurs les règlements de l'île s'opposaient à ua trop long séjour d'étrangers, on nous combla de provisions, de fruits, d'étoffes et de baisers. Comme nous quittions le havre, la même brume nous enveloppa et ne s'écarta que devant les côtes écossaises. Jamais aucun navigateur n'avait entendu parler de cette terre enchantée. Je vous souhaite, mes enfants, d'y aborder un jour.
Après ce récit, il y eut un silence. Le capitaine regarda le large, toujours étincelant et uni. Les matelots hochaient la tête. Enfin le plus jeune, mousse à physionomie avisée, nommé Tom, déclara :
— Vous aviez peut-être fait un rêve. On prétend que, dans l'angoisse de la faim, les hommes imaginent des choses fantastiques et prennent un mât pour une maison.
— Non, non, répliqua gravement le capitaine. Nous ne sommes pas capables, pauvres ignorants marins, d'inventer ces prodiges, et je me rappelle qu'au milieu de ces êtres admi-
rables, mon intelligence s'ouvrait ainsi que le bois sous la hache. Ce que je voyais, ce que j'entendais, ce que je touchais avait pour moi un autre sens qu'aujourd'hui.
Cette remarque ravit Shakespeare, parce qu'elle était sincère et prouvait la force de l'illusion, laquelle est, avec la douleur, la grande accoucheuse de l'homme dans l'homme. Que cette île fût peinte sur la réalité ou dans l'esprit de Blackîiaff, elle conservait la même valeur, puisqu'elle éveillait en lui, dans les deux cas, des idées de pureté, de beauté qui, sans cela, n'eussent point trouvé leur figure. Lui-même, Shakespeare, en élargissant cette fiction, y trouvait son bénéfice : rien de plus curieux qu'un petit groupe d'êtres transplantés par le hasard, reconstruisant une société par le jeu des puissances naturelles et le conflit des passions. Il les voyait dansant sur la plage une danse de haine et d'amour, dont la mélancolie formait les repos, en proie au bien et au mal, tout nus, sans le déguisement baroque des règles et préjugés sociaux. Cet univers en formation l'énerva à un point tel qu'il se leva, marcha vers l'avant du bateau, s'étendit là et, alourdi par la digestion, se laissa glisser au sommeil, la tête entre les bras, pour éviter le chaud resplendissement de la mer.
Or, il ne rêva point, mais les parcelles du monde extérieur, qui étaient entrées en lui par les sens, trouvaient dans son imagination une existence nouvelle et furtive. Elles grandissaient, s'ornaient, se déplaçaient et s'assemblaient, suivant le rythme d'une âme qui était elle-même composite, car une partie venait des ancêtres et une autre, originale et personnelle, sortait de la poussée vitale comme la gomme sort de l'arbre. Et ces parcelles du monde extérieur, qui tombaient dans l'âme des ancêtres, étaient détruites par elle, parce que le passé est dévorateur. Elles se confondaient avec de vieux spectacles, tellement usés qu'ils étaient devenus des gestes ou des manies. Mais celles qu'entraînait le tourbillon de l'âme nouvelle, créatrice et géniale, commençaient une race d'idées, échafaudaient une cité d'émotions où les autres hommes, navigateurs du rêve toujours perdus, découvriraient avec stupeur de quoi consoler leur misère.
— Qu'est-ce que c'est que ce particulier-là? demandaient les matelots au capitaine Blacknaff.
— Je n'en sais pas plus long que vous, mes enfants. Il parle peu et pourtant il n'a pas l'air bête.
— C'est peut-être un astrologue. Il emporte avec lui une besace où je soupçonne qu'il a mis ses magies. S'il allait nous porter malheur?
l8 LE VOYAGE DE SHAKESPEARE
— Il y en a qui m ont raconté qu'ils avaient embarqué comme ça un inconnu qui ne disait rien. Et puis, en route, voilà que la mer se met à bouffer, la tempête à souffler, et l'inconnu devient un hibou qui se sauve en criant : « Naufrage l naufrage ! » Et ils ont sombré par le travers de Jersey.
— Est-ce qu'ils sont morts, Bobby?
— Tous, sauf un, qui avait fait le signe de la croix quand ce diable, car c'était un diable, avait mis le pied sur le bateau.
— Moi, dit le mousse Tom, je ne crois pas à ces histoires-là.
— Tu ne crois à rien, riposta Bobby en grommelant, mais tu verras, tu verras..,
— Ah ! çà, charognes de mon cœur, vociféra le capitaine, je crois qu'il va falloir dépenser de l'huile de bras. Ça ne remue pas plus que le linceul de mon grand-père. Fred, place les rames.
Le monstre obéit.
— Hardi maintenant, les gas. H s'agit de suppléer au souffle du bon Dieu.
Shakespeare se réveilla en sueur et entendit une mélopée traînante interrompue par des cris rauques. C'étaient ses compagnons qui appuyaient en cadence sur les lourds avirons. Il les voyait se relever et se courber, deux par deux, face à face, encouragés par la voix de Blacknafî :
Au port de Douvres îl en est venu un, Ah, ah ! souque dur, ah, ah î garçon ! Dont la voile était rouge, Toute rouge de sang
A peine à quai, Il en est sorti un, Ah, ah ! souque dur, ah, ah ! garçon I Dont les mains étaient rouges, Toutes rouges de sang.
Le Triton avançait, mais avec une extrême lenteur et sa voilure pendait toujours. La chaleur était accablante. L'eau implacable reflétait exactement le ciel.
— Tu as bien dormi, enfant de Stratford, tu n'as pas rêvé que nous arrivions à Rotterdam?
De sa ceinture Il en a sorti un, Ah, ah î souque dur, ah, ah î garçon $ Dont la lame était rouge, Toute rouge de sang.
Shakespeare, aveuglé par le fulgurant soleil, marcha en titubant vers une petite cahute en planches qui s'élevait au centre du Triton et servait à la fois d'abri et de resserre. Il enjamba un paquet de cordes. La température était celle d'un four. Il s'assit à terre et prit sa besace. Elle était en ■ grosse toile grise, doublée de cuir, achetée chez son voisin, le père Johnson, qui tenait toutes sortes d'objets utiles au voyageur. En la touchant de ses mains moites et gourdes, il se sentit ému, car elle devenait maintenant sa maison, son foyer, la muette et bedonnante compagne de sa fantaisie. Elle avait assisté aux adieux, à ses dernières hésitations, et, . en cherchant dans ses plis rugueux, il eût peut-être retrouvé un peu de l'angoisse qui émane de tout l'être en quête de sa liberté. Il la regardait avec amour, calme et fidèle, et n'eût pas été trop étonné si elle avait pris la parole pour lui dire : « Eh bien ! William, te voilà au comble de tes vœux. Pendant que tu te remplis l'âme de spectacles, je reste, moi, dans un coin d'entrepont et je te garde dans mes flancs de quoi revenir vers le passé, par la route encourageante du souvenir. Grâce à moi, tu n'es point seul et je suis un gros bulge voyageur de la racine qui t'attachera toujours à ton pays. »
Machinalement il compta les plis qu'elle avait formés en s'affaissant. Il y en avait sept, heureux présage.
Il l'ouvrit : il en tira d'abord un volume fatigué, disloqué, dont maintes pages avaient la patine du pouce. C'étaient les Vies des nobles Grecs et Romains traduites de Plutarque par sir Thomas North. Il l'avait acheté dès son apparition, cinq ans auparavant, à un colporteur dont il n'avait pas oublié l'air jovial et les paroles enjôleuses et ç'avait été son premier voyage. D'un seul élan, par cet effort secret qui débride en nous des siècles, il s'était trouvé le contemporain de tous ces héros, de toutes ces héroïnes aux traits réguliers dont les gestes et les mots ont traversé les temps. Il avait senti vivre et s'agiter en lui des personnages analogues à ces conquérants, à ces loyaux, à ces trompeurs, à ces amoureux, à ces sages. Quel que fût celui dont il lût les aventures avec passion, la tête dans les mains, sous la lampe, il lui découvrait un frère en lui-même, et, les jours suivants, il était dominé jusqu'à travei - ses songes par les traits de cette figure nouvellement née dont il subissait les passions. Comme il avait toujours eu l'amour du théâtre, il lui semblait qu'il revêtait les défroques de ces morts illustres, morceaux d'âme et débris illusoires, et qu'il montait ainsi sur la vaste scène du monde. Il s'agitait, criait, pleurait. Il voyait fuir les lourdes galères
avec une angoisse atroce. Il haranguait le peuple et maudissait la dictature. Souvent c'était une foule et non plus un être qui s'emparait de ses muscles et de ses sentiments. Alors ceux-ci se multipliaient, figuraient chacun plusieurs rôles, les mains chargées de poignards, les langues d'invectives, les poitrines d'un orgueil immense. De ces débauches de . fantaisie, il sortait par une mélancolie profonde. Il était tard. Tout le monde dormait. La lampe avait un grésillement de fatigue. Les cris des deux petits enfants ou le miaulement fatidique d'un chat troublaient seuls ce silence peuplé. William sentait tout autour de lui comme une fuite glissante de fantômes et sous ses paupières fiévreuses luisaient les derniers reflets des cuirasses.
Mais ce livre lui avait appris, par une communion si complète, que l'homme inclut, à l'état de germes, la plupart des formes d'humanité. Il savait maintenant que les tours de caractères se déduisent tous d'un certain nombre de sentiments, de même qu'avec quelques chiffres on peut écrire tous les nombres. Une inclinaison brève suffit à faire d'un sage un fou, d'un glorieux un misanthrope, et quelquefois la circonstance provoque ces métamorphoses. A la lueur de Plutarque, Shakespeare se créait un certain nombre d'images qu'il appelait ses maîtresses et caressait avec joie. Une des plus chères était une volte subite de conscience, un scélérat devenant honnête, un poltron dans un acte héroïque.
Sous l'exemplaire de sir Thomas North,il y avait une antique coiffure, haute calotte ds velours, à la mode d'autrefois, aux bords taillés en créneaux. Shakespeare l'emportait comme souvenir de son père dont elle ornait le chef depuis de longues années : « Je suis sûr qu'elle est toute pleine de tes idées, avait-il dit en partant au vieillard. Elle ne me donnera que d'excellents conseils. » Après elle, il tira de la besace un vêtement complet de rechange, justaucorps, culotte et ceinture, puis un poignard dans sa gaine, un pistolet, enfin un petit coffret qui fit trembler sa main.
Il était, ce coffret, travaillé de plusieurs métaux ; l'étain et le cuivre polis tranchaient comme de l'argent et de l'or sur la surface mate du plomb, et, si l'étain dessinait une biche fuyante, le cuivre représentait un chasseur acharné à la poursuite. Cela pour le couvercle, car les deux côtés d'étain figuraient un chien et un cor, et les deux de cuivre deux profils d'un seigneur à l'air rébarbatif. Cet objet appartenait à la mère de Shakespeare. William le connaissait avant de pouvoir J«i donner un nom et les premiers gestes
de ses petits doigts avaient été pour les contours de la biche et du cor, les durs reliefs des chasseurs et du chien. Sesregards puisaient là l'admiration de toute chose brillante et luxueuse. Jusqu'à l'âge de raison, les récits de fêtes, de joutes de seigneurs et de belles dames que l'on faisait à la table paternelle, étaient illustrés par le précieux coffret. Plus tard il l'assimilait à la boîte de Pandore et il déclarait que, vide, il contenait son secret destin : « Aie soin qu'il soit toujours rempli, répétait-il à sa mère, car le destin qui s'éparpille et se répand partout a bien moins de chance ae s'accomplir que lorsqu'il est concentré. C'est ainsi que les grands hommes et les grands arbres attirent surtout la foudre, parce qu'ils accumulent la circonstance. »
Pour l'instant le coffret n'était point vide. Il contenait un flacon d'un baume merveilleux pour toutes blessures ou morsures de serpents et deux petits carrés d'étoffe que Shakespeare considéra avec attendrissement. L'un renfermait des cheveux blonds de sa femme, l'autre des cheveux d'un blond plus doux encore, détachés de son premier amour, une petite fille de douze ans nommée Mary qu'il avait adorée au même âge. Elle habitait une joyeuse maison entourée d'arbres et d'un bras de fleuve à une extrémité de Stratford. Il semblait que tous les oiseaux du voisinage tinssent là leurs conciliabules et, dans la haute verdure, chaque feuille gazouillait. William s'étendait sur l'herbe devant l'eau frissonnante. Il tenait une adorable petite main nerveuse qui de temps en temps pressait la sienne. Il écoutait à travers lui l'harmonieux passage de la nature, qui vers le soir éteint ses feux et devient à demi humaine. On faisait du bruit sur la route, grosses voix, chevaux ou lourds souliers. Quand il tournait la tête, il voyait le plus merveilleux visage d'enfant rose dans le pâle crépuscule et les deux étoiles bleues des prunelles. Il soupirait : « Mary, je t'aime », et ces mots attiraient vers sa bouche deux lèvres minces qui le brûlaient. Alors, pour la distraire, il inventait une histoire où ses yeux étaient deux pays très lointains au bout desquels étaient deux trônes, l'un de diamant et l'autre d'eau limpide, sur lesquels étaient assis le roi et la reine des Regards. Ils commandaient leurs rapides sujets qui toujours galopent par monts et par plaines et dont quelques-uns ne reviennent plus. Aussi naïve que fraîche, Mary demandait des détails. Elle s'étonnait des moindres contradictions et chutes dans ces frêles aventures que bâtissait pour elle son petit poète. Quelquefois il donnait la supériorité aux méchants sur les bons et il s'en fallait de peu que
la princesse Sauterelle ne fût mangée par le farouche Grillon. Il riait de son indignation et elle riait de le voir rire, tandis qu'il modifiait bien vite la destinée de ses personnages. Elle le bouda toute une semaine pour la mort de Cher Colibri, leur protagoniste, et il dut le ranimer dans un épilogue imprévu.
Devant ces fragiles cheveux Shakespeare évoqua l'inoubliable soirée où, saisi par un sentiment étrange et nouveau, il avait serré son amie dans ses bras, jusqu'à défaillir. Sous les étoiles il l'avait tenue, respirant son haleine craintive, pendant quelques longues minutes. Leurs jambes étaient mêlées. Sa main sentait bondir un petit cœur. Il avait compris confusément que, même nus, leurs corps n'eussent pu s'étreindre autant que leurs désirs, que l'extase est, comme toute chose, incomplète. Mais jamais depuis, même la nuit de son mariage, il n'avait eu pareil frisson...
Au fond de la besace ne restaient plus que cinq chemises de fine toile. Il replaça le coffret, le costume, la coiffure, le pistolet et le poignard, garda le Plutarque et l'ouvrit, suivant son habitude, au hasard : « Strabon le philosophe écrit qu'on vit marcher des hommes tout en feu et qu'il y eut un valet de soldat qui jeta de sa main force flammes, de manière que ceux qui le virent pensèrent qu'il fût brûlé, et, quand le feu fut cessé, il se trouva qu'il n'avait eu nul mal. César même sacrifiant aux dieux, il se trouva une hostie immolée qui n'avait point de cœur... »
Un rayon du terrible soleil qui traversait les fissures de la paroi rencontra soudain sa lecture. Long, acéré, vivace, il avait une apparence de présage et Shakespeare y plaça sa main, de sorte que, semblable à celle du valet de soldat, elle jetait force flammes. Il se trouva transporté sur le Forum un jour de vote. La lumière était si perpendiculaire qu'aucun corps ne dessinait d'ombre. De vastes cris dominaient une rumeur confuse. Convulsés en sens contraire de joie ou de fureur, les visages étaient agrandis. Élevées au-dessus des têtes, les mains applaudissaient ou menaçaient. C'était un prodige qu'un peuple attachât une pareille importance à ses maîtres. Une voix appelait : « William! » lui donnait des explications rapides : « Celui-ci c'est Brutuset cet autre est Cassius. Ils ne sont point traîtres, mais à leur insu l'envie se glisse en eux et arme leurs bras du poignard. Vois Antoine et ses yeux de fourbe. Toujours rôdant et questioifnant, il sait donner au vrai une apparence douteuse et tresser le mensonge comme la paille en une masse d'objets propres à $on usage. »
« Quelle chaleur! songeait Shakespeare; j'ai eu tort de venir en Italie à cette époque. Mon corps de Saxon étouffera. » Dans cette splendeur de la nature, son âme par contre était à Taise et singulièrement lucide. Il distinguait le détail des passions, fines et dessinées à la surface des individus ainsi que le feuillage à la cime des arbres. Un ciel pur sert à cela. Les apostrophes et les clameurs étaient pittoresques, moins imagées que dans le Nord, mais plus gaies, plus libres. Et la vivacité des impressions fut cause qu'un enfant ayant failli être écrasé dans la cohue, tout le monde s'apitoya sur lui et que la politique fit trêve... A ce moment le rayon de soleil s'éteignit, comme une lampe qu'on souffle. Le Forum disparut. Shakespeare se retrouva devant le réel, la chaude cahute, les cordes, la besace et son Plutarque entre les mains. Il était habitué à ces écarts et ne s'en étonnait plus. Mais le présent alors lui semblait décoloré, sans saveur.
Il eut toutefois une surprise. Le navire oscillait. Le Calme avait donc cessé. Il sortit sur le pont. Les voiles étaient gonflées. Le Triton courait sur les vagues qu'un vent très vif et subit faisait moutonner jusqu'à l'horizon. Une longue pyramide noire, qui grandissait peu à peu dans le ciel, avait déjà absorbé le soleil et obscurcissait la surface de la mer. Le capitaine Elacknaff la montrait à ses hommes avec une moue significative : « Hum, hum ! Mauvaise affaire. La brise souffle de l'ouest. La marée est contraire. Un fameux grain ne m 'étonnerait pas. » Il ne faisait plus attention à son pas* sager et donnait à Fred des conseils répétés. Le gnome, de tout son corps tordu, appuyait sur le gouvernail. Chacun s'activait comme en prévision d'un danger.
Shakespeare souhaitait ardemment la tempête. Ses nerfs tendus à l'excès avaient besoin d'un tumulte nouveau. Puis l'idée du péril lui semblait un haut promontoire d'où l'homme peut contempler l'univers sous son aspect véritable, qui est celui de la disparition et de la mort. Au sein des forces élé* mentaires, dont le destin est spécial et dominateur et qui font partie du grand corps cosmique, les petites forces humaines, cahotées et disloquées, sont à leur place, à leur rang d'importance. Mais la conscience s'accroît par le risque. Elle s'éclaire jusqu'au fond d'elle-même dans ces régions qui, par le calme, croupissent et se couvrent de plantes vénéneuses. Comme l'amour, le risque donne à toutes choses un prix inestimable. Il fait aimer le mât, sauvegarde possible en dernière alerte, la bouée, la moindre planche. Il fait aimer le voisin, dont l'effort est dans le même sens. Il anime la
voilure dont les claquements secs sont une argoisse, les flancs, en la solidité desquels est tout l'espoir, la quille, couteau des lames, le pont, abri fragile. Il excite la superstition, le pari, le goût de vivre, hérauts de la détresse dont les trompettes présagent le néant.
Sur la masse obscure du ciel deux mouettes blanches se poursuivaient jetant des cris aigus. Le poète montait avec elles. Il éprouvait leurs voltes, leur folie de vitesse, leurs plongeons vers les vagues écumeuses à la crête desquelles elles se laissaient aller dans un balancement de nacelles. Dans leurs voix il entendait ces présages que les dieux ne ménagèrent point à la mort de César et qui ne sont pas réservés aux seuls dictateurs, car chaque instant de la vie nécessite une plainte à travers les espaces. Puis il portait son regard sur l'océan et sa joie devenait extrême, car les flots grandissaient, grandissaient. Le Triton était soulevé au sommet d'une montagne d'eau et de là descendait dans des plaines liquides. C'étaient de vastes paysages glauques et rythmiques, abîmes et sublimités qui se succédaient lentement. Souvent, au bas des gouffres, une trombe sifflante balayait le pont et les marins se courbaient sous elle. Shakespeare la recevait en plein visage. Cette véhémence salée lui dilatait le cœur. Sa pensée était délicieusement émue. H savourait le seul plaisir physique. Vivre sur terre lui semblait un leurre. La terre, élément figé, croûte immobile bonne pour les sépultures et sur laquelle on bâtit des maisons, mornes réceptacles d'existences ! Elle se prête aux métamorphoses et nourrit le blé et l'animal. Mais elle est une mangeuse de cadavres. Aucune idée de liberté ne monte de ses flancs putrides. Elle règle les saisons, mesure la durée comme les chemins et à ceux qu'elle porte inflige l'esclavage. La mer, elle, n'est qu'enthousiasme et fantaisie. Ses dieux flottent sur des conques dorées, ignorant leur séjour du lendemain. A leurs fidèles poissons ils n'imposent ni lois ni coutumes. Elle ajoute sa volonté à celle des grands courants de l'atmosphère et reflète du ciel ce qui lui plaît. Ses parcelles humides se mêlent et se confondent sans cesse. D'un antipode à l'autre elle se brasse par son propre désir et ses vagues courent de plage en plage, jamais satisfaites, mordant le roc, dissolvant le grès et l'argile, laissant à la terre leurs souillures.
Un soudain éclair interrompit ces réflexions, suivi aussitôt d'un terrible fracas de tonnerre, comme si une armée de chariots roulait au-dessus des nuages opaques. En même
temps les cataractes célestes s'ouvrirent et la pluie ruissela, criblant les vagues, accompagnée de grêlons qui tintaient sur le pont de la nef.
— Cargue tout ! cria le capitaine.
Il paraissait gigantesque. Sa bouche élargie par le rire était un véritable four. Les six matelots eurent bien de la peine à descendre la voilure, que la rage du vent secouait affreusement. Ce travail achevé, Blacknaff, en récompense, leur tendit une bouteille d'alcool dont ils avalaient une gorgée à la dérobade, car le roulis et le tangage les secouaient sur leurs jambes indécises. Deux fois de suite William fut jeté à terre. A la fin il s'écarta du bord et saisit un mât d'une main solide. Mais, où qu'il sè mît, il gênait la manœuvre.
Celle-ci était compliquée et sept paires de mains robustes aux doigts noueux et ruisselants d'eau avaient du mal à l'accomplir. Le poète était honteux de n'avoir point son rôle. Mais, comme il offrait ses services, Blacknaff les refusa d'un ton rogue :
— Laisse cela, marchand, laisse cela. Tu ferais quelque sottise. Contente-toi de recevoir le jus du grand furieux.
Les hommes revêtaient des houppelandes de cuir à capuchon qui leur donnaient l'air de farfadets. Ils en tendirent une à leur passager, qui fut bien aise d'abriter ainsi son vêtement de drap presque neuf.
La couleur de la mer avait changé. Elle était noire ainsi que le ciel, traversée de bandes d'argent mobiles, car la houle augmentait. La pluie cessait tout à coup pour reprendre avec plus de violence et les éclairs se succédaient sans trêve, au milieu d'un assourdissant vacarme. Tels que des oiseaux d'or, ils lézardaient l'espace. William observait leur vol furieux, leur trajectoire de flamme, leur naissance, leur mort et leur postérité. Parfois une mouche bleue, une étincelle violette annonçait ces grands personnages et la saccade aérienne était alors infinie ; tantôt c'était une lueur pâle, suivie d'un tremblement de l'éther. Quelle rage se manifestait ainsi, à laquelle répondait celle des ondes, secouées, tordues, échevelées par longues lanières et franges, en forme fantastique de chevaux d'eau, toute une galopade de brume et d'écume. Cette colère imprévue, fauve et verte, dressait dans le cœur une pyramide d'orgueil et de fierté. Le jeune Homme avait un hautain sourire. Il insultait mentalement la foudre. Il la défiait. Il la jugeait digne de iui. Certes elle fût tombée sur César. Mais où se perdait -elle ici dans ces Alpes humides, dans cette hasardeuse levée de montagnes (
— Hardi, Cook ! Cette poulie, Bobby.
— A toi I A moi l Gare la sauce ! Mal visé, garce, mal visé.
— Rentre la boussole, garçon.
— Gouvernail, Fred! Ou laisse aller 1 C'est le diable qui marque la route.
Les farfadets s'agitaient en tous sens. On ne distinguait point leurs figures, même quand, de temps à autre, ils avalaient une ration d'alcool ; mais la haute taille de Blacknafl restait reconnaissable et il bondissait sur le pont, les haubans, à l'avant, à l'arrière et autour des mâts comme une véritable bête en cage. A intervalles presque fixes comme le tonnerre, son rire énorme retentissait et se mêlait au tumulte des éléments. Ceux-ci s'embrassaient d'Un gigantesque amour. Les vibrants cordages devenaient un instrument de musique et célébraient les noces du ciel et de la mer. Un trou grisâtre se creusa dans le noir abîme des nuages. Par là se glissa, comme un rire rouge, un paradoxal rayon de soleil, mais cette fantaisie cessa vite et la lucide obscurité reprit ses droits. Le Triton avait perdu son bon sens d'honnête bateau. Il virait, dansait, tournait, sauvé par sa légèreté même. Les vagues jouaient à la paume, se l'envoyaient et se le refusaient, le passaient à de plus petites qui le ballottaient quelques instants, puis le relançaient vers père et mère.
« Plus haut, encore plus haut. Cette fois nous sombrons », pensait William. Il s'accrochait au mât, son soutien. L'embrun lui fouettait le visage et sa langue avait un goût salé. Il but quelques gorgées d'alcool. Ses idées s'exaltèrent. Les lames devinrent un peuple immense dont il était le souverain. Il organisait la bataille, la canonnade lumineuse et précipitait les masses à l'assaut. Il entendit des trompettes, des hennissements, des rumeurs de morts et de blessés. De quels destins inconnus et merveilleux, fauchés trop vite, n'était-il pas responsable !
— Ote cette rame qui dépasse, enfant !
— Courbe-toi, courbe-toi. La cataracte !
Un paquet de mer balaya le pont. Les hommes s'étaient jetés à terre, William roula au milieu d'eux. L'alcool aidant, ils ne pouvaient plus se relever et Blacknaff avait le visage ensanglanté, mais il riait encore, son poil roux tout couvert d'un givre salin.
— Jamais je... jamais. Corne de bœuf, je suis blessé. Mais rien.*. A la manœuvre.
Fred ne barrait plus. Le gouvernail venait de se rompre en deux endroits.
Une ombre naturelle enveloppa la tempête, car la nuit descendait peu à peu. A la faveur du crépuscule l'ouragan, qui s'était apaisé, reprit avec véhémence. Il y eut un craquement sinistre.
— C'est le mât qui se rompt, hurla une voix blanche. Shakespeare seulement comprit que ses camarades
avaient peur.
— La prière ! commanda Blacknaff. Ils s'agenouillèrent sur le pont en se cramponnant aux moindres aspérités.
— Toi aussi, je pense, avec nous.
William sentit une lourde main qui courbait son épaule. Avec les éclairs comme fanaux, au tumulte assourdi du tonnerre, à la merci de l'immensité en révolte, ces êtres humains perdus entre deux éléments demandèrent à Dieu, par une série de paroles vociférées ou traînantes, le salut de leurs corps bien plus que le salut de leurs âmes. Ils suppliaient .en latin, comme à l'église, et Shakespeare, calme et contracté par cette angoisse environnante, songeait que la Providence eût préféré sans doute quelques mots bien émus, bien sincères, dans le rude langage du danger. Mais, si les lèvres marmottaient, les cœurs imploraient selon leur désir et c'était un spectacle curieux que ces masses luisantes oscillant sur leurs genoux, dans une détresse demi religieuse.
Quand ils se redressèrent, celui qu'on appelait Bobby montra le poing à William :
— C'est toi, marchand ou sorcier, qu'as causé la tempête. C'est toi qu'as fait un pacte.
Il vociférait ae si près, s'accrochant aux cordages, que le poète respirait son haleine d'alcool mouillé. Ses yeux bleus étaient écarquillés par la terreur ; sa bouche pendait comme décrochée.
— C'est pas de ta faute si le mât n'a pas rompu . Ah 1 tonnerre, on devrait bien te foutre à l'eau, sale chauve de malheur, boîte à démons.
Les autres hésitaient, indécis et méfiants. Depuis quelques heures leurs lourdes et superstitieuses cervelles roulaient cette supposition.
Un lointain fracas de tonnerre se joignit à l'invective,
— T'entends, continua Bobby, que le silence de son adversaire enhardissait. C'est moi qui vais t'y foutre à l'eau, boîte à démons.
Le roulis et le tangage rendaient le groupement matériel des colères impossible, mais Shakespeare devina qu elles s'assemblaient et qu'une seconde de plus serait peut-être décisive. Il répondit avec calme :
— Mes amis, vous vous trompez. Je suis un bon chrétien. Ici un coup d'embrun lui donna le baptême. On vous renseignera dans ma paroisse. Et pour vous rassurer, voici qui nous sauvera, après avoir sauvé nos pères.
De ses doigts raidis, il tira avec peine de dessous son pourpoint un petit crucifix d'ivoire qui ne le quittait jamais et avait fait empreinte sur sa peau. Gagné lui-même par la superstition, il le dirigea lentement vers le nord, le sud, Test et l'ouest, puis le baisa et le remit en place.
Ce spectacle convainquit l'équipage. Bobby haussa les épaules et se tut.
— Tu vois, goguenarda Blacknaff, dont l'attitude avait été neutre. Tu vois que je n'embarque pas des sorciers. Toi, passager, une fois à Rotterdam, tu nous payeras une bonne goutte.
— Parbleu, déclara Tom, c'est la meilleure façon de faire pleuvoir. Comme si un homme pouvait agiter ça !
Il indiqua la mer qui, toujours déchaînée, semblait cependant au faîte de son désordre. Le poète voyait en elle l'image des passions soudaines, dont un versant est de soupçon et d'hypocrisie, un sommet de libre expansion et qui s'affaissent ensuite, leur énergie dépensée. L'avantage des esprits sains est de se laisser porter par elles, sans résistance à la nature.
De grosses gouttes de pluie mêlées d'une poussière de brouillard avaient remplacé le déluge et le pont était couvert de petits grêlons qui fondaient. Le dégât parut extrême. La cahute de planches gisait disloquée. Il fallut la reconstruire. Les hommes s'y employèrent allègrement. Cordes et voiles étaient endommagées, quelques-unes déchirées. Le fiîin et les couteaux commencèrent leur besogne réparatrice.
Shakespeare, après l'alerte, avait repris son poste d'observation. Il ne comprenait point comment le soir était venu si vite. Tant d'émotions lui masquaient la durée, la durée, bornes fragiles élevées par les saisons et les heures sur la route infinie du temps et que toute impression vive brise et pulvérise, la durée qui dans un grain de blé fait tenir un monde et dans un rêve l'éternité, que resserrent la crainte et la joie, que distendent l'attente et la mélancolie ! Toujours en course avec le désir, tantôt elle le dépasse et
tantôt le précède et souvent se heurte avec lui, laissant sur la route un cadavre. Elle aiguillonne et presse les vieux et convainc les jeunes qu'elle piétine. D'un même mouvement elle emporte vers l'insondable avenir les tissus de la chair et ceux de la pierre, le sang du cœur vers le cœur, et ridée vers l'acte, et l'homme vers l'idée, et l'œuf vers le squelette. Mais les flots n'ont point de durée pas plus qu'ils n'ont d'éspace. Leur existence est immortelle. En eux, nul débris, nulle ruine, nulle sépulture.
La brise avait pris une direction fixe, « là bonne », affirmait Blacknaff. Bien que très vive encore, elle était uniforme et l'on put hisser une voile. Le poète, absorbé dans sa contemplation, hors de cet amas humain que l'alcool et la chute de la peur faisaient délirer, s'appliquait aux bulles d'eau qui jaillissaient tout autour du Triton. Ces élégants petits univers, détachés de l'océan par le choc, subissaient les mêmes lois que les astres. Ces derniers n'étaient-ils pas le sillage dans 1 espace d'un immense navire invisible? Ce que nous appelons les siècles et ce que remplissent les batailles, les génies et les religions, se concentre aussi sur un de ces globes minuscules et brillants qui ne paraissent qu'une éclaboussure. Sur chacun d'eux, chaque être, selon sa formule, croit participer à une magnifique tragédie dont la toile baissera par le jugement dernier, alors que toute son aventure tient au hasard de la quille du Triton.
Les sanglots de la mer, qui avaient tant soulevé sa poitrine robuste, se calmaient par longs soupirs. La hauteur décroissante des vagues perdait sa crinière, son audace. Elle devenait huileuse et polie par endroits. Au loin, dans * les profondeurs célestes, quelques sourds grondements attestaient seuls la fureur passée. La nuit était complète et morne. Subitement le rideau des nuages vidés de tempête s'écarta comme déchiré par des mains légères et la lune parut radieuse, au milieu de sa cour d'étoiles. De son urne pâle et douce elle versa sur les flots un fleuve uni de lait et d'argent. Sur toute l'étendue de ce royal trajet, les moindres détails de l'eau furent nettement visibles. Shakespeare admirait cette cité liquide, étendue jusqu'à l'extrême horizon, les fines demeures, les palais aux faîtes de diamants, les cathédrales aux clochers d'écume. Il saisissait le mystère du relief qui est comme une joie de l'esprit, anime les statues sur leurs piédestaux et les figures chéries sur la tige du souvenir. La bienveillance de la nature qui, après ses phases de colère, nous tend des secrets éclairés, le
pénétrait d'une langueur attendrie. Il eut l'illusion que ses forces s'échappaient de son corps et couraient, naïades dociles, se jouer dans le sillage de la lune, pour lui revenir fraîches et neuves. Ce balancement de son âme vers l'âme universelle était un rythme, une mélodie chantée par l'amant sous la fenêtre de l'amante ; et comme le glissement furtif de la nef et le gonflement de la haute voile sombre suivaient harmonieusement la cadence ! Toutes ces allégresses se fondaient en celle de la fuite, mot de rêve et d'extase, mot de miracle et d'énergie : « Par cette fuite, je le sens, dans ma vingtième année, je vais découvrir mon destin. A chaque instant je me retournerai et je verrai mon fantôme de la minute précédente et mes désirs phosphorescents en lui. Ces dépouilles successives me seront une école. Ces enveloppes de moi-même, abandonnées sans douleur, auront la forme de mon progrès. Tantôt je voudrais être roi et donner des ordres qui frémissent tout le long d'un empire, et tantôt bourgeois comme mon père, vivant régulièrement d'un travail régulier. Un jour la flamme des poètes et des conteurs m'illumine et j'ai de quoi peupler pendant des siècles les songes de tous les hommes. Le lendemain, je souhaite d'être comédien, métier décrié, mais sublime, le plus vrai de tous parce qu'il enferme tous les mensonges, toutes les métamorphoses que notre vie si brève convoite avec ardeur. Par la fuite je pourrai contempler, rien qu'en virant la tête, mes innombrables personnages, aussi distincts que ces flots dépassés sans trêve, dans une longue traînée de lumière. Ouvre-toi, Plutarque vivant, dressé sur les rives où bientôt je vais atterrir, Hollande, Allemagne et plus loin encore, retentissant domaine des passions groupées en héros ou dissipées en batailles. Ouvre-toi, livre des destinées, imprimé en sang et en muscles, livre sibyllin qui commanderas la destinée de Shakespeare. Si je puis absorber par la pensée tant et de si grandes choses et les rendre ensuite au monde avec mon empreinte et ma marque, je serai plus haut que César, plus haut que le poignard de Brutus. Relief et fuite, comme en cette nuit d'apaisement, soyez mes guides et mes devises. »
On allumait un fanal. Les hommes plaisantaient autour des lumignons et, par d'autres rasades d'alcool, fêtaient la chute de la tempête. Absorbé dans ses pensées orgueilleuses dont l'enivrante vapeur obscurcissait sa raison, Shakespeare devint un automate. La réalité n'entrait plus en lui que par fragments isolés, incoordonnés, minutieux. Le rire de
Blacknaff, la face hideuse de Fred, les remarques saugrenues de Tom n'étaient plus qu'une poussière désagréable. Machinalement, il s'assit pour le repas du soir dans la cahute restaurée, qu'éclairaient mal deux lanternes puantes. Machinalement il mangea sa part de poisson et de viande, répondit aux questions et écouta deux ou trois récits. Dès qu'il put s'échapper, il courut s'asseoir à la place même d'où son regard avait un tel essor.
Il était là depuis longtemps sans doute, immobile et bouillonnant d'images qui, par un fil ténu, se rattachaient au système lumineux de la nuit, de la mer et des astres. La puissante féerie stellaire faisait défiler devant sa conscience des parties de sa personnalité jusqu'alors obscures et muettes, répandues dans tout l'organisme qui les contient sans les percevoir. Car jusqu'au bout des mains, des pieds et des cheveux, dans chaque fibre de la peau il y a un peu de vie palpitante et de cette belle matière sensible que la raison gâche et refroidit si vite. Là se tiennent toutes ces impressions que nous croyons perdues et fugitives, que les songes raniment quelquefois, mais que la passion seule désengourdit et conduit au cœur. Shakespeare invoquait ces puissances corporelles. Or, elles ne répondent qu'à l'amour et il se figura qu'il avait à ses côtés et de contact avec son âme complexe une créature belle, souple et simple, dont il pressait la taille et baisait les baisers. Il l'appela Stella, en l'honneur de la voûte scintillante. H vit luire ses regards. H entendit son souffle léger. Elle avait une tunique transparente et son corps se plissait gracieux, suivant les mouvements de la nef. Le jeune homme frémissait de volupté. Il l'emmenait dans des pays splendides et dignes d'elle, bientôt quittés afin qu'on eût l'angoisse délicieuse du regret. L'aiguillon d'une souffrance mystérieuse était au sein de son plaisir et le lassait d'une fièvre adorable. Stella levait son visage raffiné pour boire à longs traits la nuit et le silence. Que ses bras étaient frais et parfumés ! Ses jambes remuaient sans cesse, comme en quête d'une étreinte. Elle chuchotait des paroles incompréhensibles d'un petit ton monotone où toutes les musiques étaient incluses, et puis elle soupirait de désir et se courbait en arrière jusqu'à toucher les flots de sa nuque où l'eau laissait des perles brillantes.
Le jeune homme haletait. Les ondes de vie affinaient à ses lèvres. Et comme il devinait toute cause, il comprit que sa souffrance dépendait de l'idée d'anéantissement qui briserait cette chair, coupe cristalline où luisait le liquide
d'amour. Stella, comme toute chose sensible, était le jeu d'une fumée illusoire. Elle devina sa pensée par ses yeux. D'un geste navré elle promena ses petites mains sur ses flancs duveteux, sur son ventre, sur sa gorge parfaite, et cela voulait dire qu'une telle merveille s'effacerait bientôt, qu'il fallait jouir et jouir encore avant l'heure aux aiguilles funèbres. Comme il s'élançait pour la prendre, elle disparut soudain. Il se sentit saisi par un bras solide.
— Que fais-tu, compagnon? Tu te noies I
C'était Cook qui l'avait sauvé du dangereux appel des sirènes et qui le secouait avec étonnement.
— C'est mauvais de s'endormir là où tu es. Les autres ronflent. Je suis de garde. Et je marche rapport au sommeil.
Son honnête visage luisait dans un rayon de lune. Shakespeare le remercia en frémissant. Jamais plus il n'aurait pareille amoureusè.
La fraîcheur de la nuit mettait Cook en veine de bavardage :
— C'est-il la première fois que tu fais la traversée?
— Oui.
— T'as pas de bonheur, alors. Moi, c'est da dixième. Je connais cette mer-là; c'est perfide... Il secoua la tête deux ou trois fois et répéta : C'est perfide.
Il avait la voix basse et presque tendre.
— T'as l'air jeune, passager. Tu laisses de la famille à Stratford?
— Une femme, mon père et deux enfants.
— Ils parlent, tes mioches?
— Pas encore.
— Tant mieux pour toi. Tu ne te rappelleras pas comment ils t'ont dit adieu. Il soupira. Moi aussi j'ai laissé de la famille autrefois, mais aujourd'hui ils sont dans le cimetière, près de Lewes. C'est là-bas, Lewes, tu sais? Il indiqua l'ouest. Une jolie petite ville. Y a quarante ans que je fais le métier.
— Tu l'aimes toujours?
— C'est pour vivre. On est plus heureux à terre quand on est riche. Mais là-haut — il montra les étoiles — ils disent qu'on sera riche plus tard. Est-ce que tu as de l'argent, toi ou ton père?
— Un peu ; nous sommes commerçants. Il y a des années mauvaises.
— Bah ! pourvu qu'on ait à manger tous les jours. Autrefois j'espérais devenir quelque chose d'important, un amiral.
II eut un sourire résigné. A cette heure, je ne pense plus aux bêtises.
— À quoi penses-tu alors?
— A ceux qui sont morts. Ma femme était une bonne femme. Toujours, quand je revenais, elle était contente et ma fille aussi. Nous avions des amis, des voisins. Et puis une fois, en me ramenant d'Espagne, j'ai plus trouvé personne» La maison était fermée. Elles étaient mortes.
Il y eut un long silence. Cook avait les yeux humides : « Heureux homme, songeait le poète, qui n'a pas usé son seul souvenir ! » Il évoqua la disparition possible des siens, un retour semblable à celui de Cook, la petite demeure close, la gêne des voisins lui annonçant la nouvelle avec beaucoup de réticences. Une commère lui rapporterait les dernières paroles du vieux qui auraient été pour lui, « son cher William », et il eut une émotion égoïste à se sentir ainsi réclamé par l'agonisant. Mais il s'aperçut aussi qu'il n'était pas encore mari ni père, que ses petits ne lui tenaient pas aux entrailles et que cette partie sèche de son âme lui fermait bien des sources vives.
Cook manœuvrait adroitement le tronçon restant du gouvernail et il observait la mer avec soin :
— Oh ! oh 1 dit-il tout à coup, des épaves ! On a naufragé.
A la cime des vagues, autour du Triton, flottaient d'énormes morceaux de bois, débris de mâts et de coques qui s'entre-choquaient dans la lueur lunaire.
— Ils ont dû couler à pic. Le vieux marin fit la moue. Ça en fera pleurer des femmes, cette tempête-là.
Shakespeare, avec horreur, considérait ces images mornes de la détresse en route vers des plages inconnues. Au fond des flots, à cette heure même, les hommes qui s'étaient confiés à ces supports trop fragiles reposaient maintenant gonflés et hideux, tandis que les poissons flairaient et se disputaient les morceaux. La mort toujours, partout la mort. Sous la terre, sous les ondes, dans les récits marins, derrière le corps blanc de l'amour, elle tenait ses assises pou» dreuses et crayeuses. Tout lui était abri et réceptacle. Mais, par un sortilège étrange, la pensée, s'attachant à elle, descendait dans les profondeurs de la vie, comme si elle eût été non un néant, mais un paysage vers quelque autre état mystérieux dont l'attraction gouverne tous nos actes. Et sur l'histoire, sur la surface tumultueuse des siècles, ce n'étaient qu'épaves flottantes où l'on retrouvait des formes à la dé-
rive, les projets des conquérants, les baisers des grandes passionnées, des poignards dans des bagues, et des cuirasses, et des trônes, et des empires entiers, tout cela léger, éphémère, emporté vers des reviviscences, des analogies, ou des gouffres plus noirs que le noir du deuil.
Il parut au poète que le Triton traversait un peuple silencieux de fantômes, émanés de leurs humides tombeaux et qui allaient là-bas, quelque part, vers ces régions vagues qu'indiquait le doigt de Cook, reconstituer des êtres palpables. Cela se passait sans doute dans une île perdue, l'île des Renaissances, où tout parlait, depuis les feuilles jusqu'aux cailloux des plages. Là aboutissaient les débris de toutes les catastrophes, moraux ou matériels. Il y avait plusieurs fois Tan de ces grandes fêtes d outre-mort où quelque force semblable à l'amour associait les pièces disjointes, rajeunissait l'énergie vitale...
Le jeune homme passa une grande partie de la nuit dans ces songeries énigmatiques qu'interrompait de temps en temps une réflexion ou une exclamation de Cook attentif à sa besogne. Il n'éprouvait point la fatigue. Un extraordinaire énervement faisait défiler sous ses paupières des spectacles mêlés de Plutarque et de la tempête, des drames en raccourci formés d'une seule clameur, d'un geste, d'un regard triste ou furieux : « Un théâtre de bêtes, des tragédies où tout serait instinctif, presque animal et sanglant. Voilà la beauté. » Puis : « Un théâtre d'idées exquises, de sentiments raffinés, qui dissimulerait le bipède sous un ruissellement de mots harmonieux. » Il ne savait quelle alternative choisir : a Des drames vrais et simples, la causerie de Cook. Des drames forgés d'irréel, des fantômes et des sirènes, comme ceux qui me sont apparus tout à l'heure, comme ces êtres dont parlait Blacknan. » Il supposa une pièce cruelle menée par des méchants, mais toute en sourires et il distin* guait l'arc pervers de ces sourires, la série des contractions Hypocrites de bouches aux lèvres minces. Quelles paroles conviendraient à ces plis musculaires ! Ou encore une vaste assemblée d'hommes se labourant la poitrine, de femmes s'arrachant les cheveux, chacun pour une douleur diSérente, et, au milieu de ces torturés, un martyre d'un destin plus atroce encore, mais de désespoir sec et intérieur et considérant les larmes environnantes comme des criailleries d'enfants.
Puis il tenait un commerce de vices, dans la boutique de son père. Ils étaient là rangés en étalage, avec leurs masques
grotesques : la gourmandise au front bas, aux yeux globuleux, à la bouche juteuse, au ventre gigantesque, aux mains de poisse, aux pieds où les orteils nagent dans la graisse. La luxure, les jambes écartées, et hurlante, secouée de soubresauts, et les prunelles ensanglantées, les doigts tordus, la langue sifflante. L'avarice au nez maigre, contractée. L'envie jaune et verte, toute en profil. La colère dont le geste est un poing et la peur qui délie les boyaux. Des passants entraient, marchandaient. C'étaient des auteurs fameux qui avaient besoin de personnages pour leurs comédies. Ils essayaient les masques, proposaient des modifications, critiquaient, riaient, récitaient des tirades. Mais leurs exclamations et leurs dialogues ne concordaient point aux rôles qu'ils prétendaient jouer. Shakespeare souffrait de ces grimaces fausses. Il rectifiait les intonations et les poses. Il se faisait gourmand, luxurieux, avare, envieux et colère...
La lune pâlissait. Les étoiles devinrent incertaines. Le circuit de l'horizon resta quelques minutes uniformément blême, et de cette couronne montait vers le ciel une vapeur brillante, rosée marine, lorsque en un point précis commença de tressaillir une courte bande rose. Au-dessus des flots apaisés la vie s'éveillait dans le silence, sans coqs ni bruits humains. Le poète épiait la naissance du jour, la glorieuse arrivée du cortège : d'abord les pages violets et verts, puis l'immense étendard fauve, les hérauts vêtus de pourpre et dont les grands chevaux soulèvent une poussière lumineuse, enfin le dieu de l'or et des flammes, le soleil lui-même, issu de l'onde par saccades dont chacune est un éblouissement. A son appel et par son ordre les guerriers qui le précèdent tirent leurs épées rayonnantes. L'univers s'emplit d'azur et de feu. Et c'est là le drame éternel, aux amples périodes, à la forte harmonie ; chaque être sort de l'ombre et des songes, donc la douleur reprend partout. Pourtant c'est par des cris de joie que, du ponant à l'orient, tous saluent l'astre qui les brûle. Il leur faudra le poids de la journée pour sentir la fièvre et la souffrance. Une solennelle illusion d'espoir accompagne ici-bas l'aurore et n'est pas sa moindre splendeur.
Le jeune homme éprouva cette ivresse. Son regard ne pouvait se rassasier du majestueux embrasement céleste. L'ardeur de ses pensées l'avait préservé du froid de la nuit, mais il ressentait maintenant un délicieux frisson qui déliait les moindres plis de son âme. Un bon vent gonflait la voilure.
Cook chantait à son gouvernail. Ses compagnons éveillés se mettaient à l'ouvrage en se frottant les yeux. Blacknaff riait déjà, bousculant son « veau de lune » et tous ses paresseux.
— Par Neptune I hurla-t-il, ce sont les côtes basses. La tempête d'hier nous a servis !
Il montrait des masses blanches carrées qui alternaient avec des dunes jaunâtres. Par instants ces remparts s'écartaient et c'était une baie verte et joyeuse, des petites maisons et des arbres. Ces parages étaient périlleux ; on mit le cap à la haute mer.
De tout son poids irrésistible la fatigue s'abattit sur Shakespeare. Il gagna la cahute en planches et là dormit longtemps, longtemps : « Dix-huit heures comme un cadavre », lui dit Blacknaff. Quand il sortit de ce tombeau, la nuit était pleine et sombre, car des nuages cachaient la lune et le Triton voguait sur les eaux de la Meuse.