CHAPITRE II
— Halte-là! Halte-là! Arrêtez, si vous ne voulez pas qu'on coule votre coquille du diable !
Ces dures paroles sortaient de la nuit à quelque distance. Elles étaient proférées en allemand. Shakespeare, grâce à son père, parlait cette langue depuis son enfance. Mais ce cri, cette menace étrangère lui remplirent l'âme de joie, car ils signifiaient le lointain, l'inconnu, les émotions neuves.
Des fanaux couraient sur le fleuve. « Les Gueux, les Gueux », répétaient tout bas les matelots du Triton avec terreur. Ils amenaient rapidement les voiles. Deux ou trois petites barques accostèrent la nef. Avec une agilité de chats, une dizaine de soldats escaladèrent le pont. Ils tenaient des lanternes et Ton distinguait des coins de visages belliqueux, une moustache relevée, un regard sombre, l'éclair des buffleteries.
— Qu'as-tu à bord? demanda brusquement le chef à Blacknaff.
— Je viens de Douvres pour les épices, capitaine. Un habitant de Stratford m'accompagne.
— ■ Où est-il? Qui est-ce? Pourquoi vient-il?
Shakespeare sentit sur sa figure la chaleur de la lanterne qui Téclairait vivement. Il répondit bien aux questions. L'interrogateur parut satisfait. Il grommela :
— C'est ban, c'est bon, puis se retournant vers Blackfiaff : De la sauce hier, hein?
Un gros rire lui répondit.
— Vous n'avez pas rencontré d'assassins? Les assassins, c'étaient les Espagnols.
— Non. Ils ne s'y risqueraient pas.
Cette flatterie passa inaperçue.
— Avec ça que ça les gêne ! On nous a signalé line de leurs galères en face d'Ostende. Ah! malheur aux chiens 1 Depuis un mois qu'ils l'ont tué... Quand avez- vous eu la nouvelle à Londres?
BlacknaS comprit bien qu'il s'agissait du meurtre de Guillaume le Taciturne, mais ses idées n'étaient pas nettes sur cet événement. Il balbutia :
— Il y a trois semaines environ. Oui, trois semaines, c'est cela... ou quinze jours.
Shakespeare avait hâte d'être renseigné sur une tragédie, qu'il soupçonnait grandiose. Il fit un pas vers le haut personnage dont on devinait maintenant la barbe en pointe et le visage résolu, blafarde esquisse dans les ténèbres.
— C'est à Delft, n'est-ce pas, que c'est arrivé?
— A Delft. Un Français, mais payé par les autres. Pendant ce dialogue, les Gueux entouraient Cook, Bobby,
Tom, l'équipage du Triton et fournissaient des détails sur le drame qui passionnait la Hollande. On entendait des exclamations, des jurons, le clapotement de l'eau le * long des barques amarrées à la nef. Les lanternes, posées sur le pont, éclairaient des jambes bottées, des pointes d'épées, des franges de manteaux. Plus haut c'était une bande obscure, puis la fine silhouette des mâts plus noirs que la masse confuse du ciel.
Quand cette cohorte eut disparu avec un terrible fracas d'armures, de piétinements, d'imprécations, Blacknaff poussa un long soupir, tandis que les voiles rehissées emportaient le triton sur le fleuve :
— Ouf, mes enfants! Bon débarras! Ceux-là sont de braves gens. Mais il y en a... les crapules !
Car les Gueux étaient presque aussi redoutés des navigateurs que les Espagnols.
Des lanternes brillaient sur la Meuse. Des bateaux passaiènt, commerçants ou pêcheurs, qui signalaient leur ap-
proche par de longs cris, des sortes de mélopées traînantes :
« Passe à gauche. — Passe à droite. — Nous nous rangeons au bord. — Nous, nous suivons la rive. Pour où? — De quel pays? »
Le vent emportait les réponses. William s'étonnait de l'adresse des barreurs qui, malgré l'obscurité, évitaient les abordages. Il savourait cette fuite glissante, ce frôlement d'oiseaux aux ailes étendues, le grisâtre fantôme des voiles, les lumières jaunes ou rouges multipliées par Feau. Devant la lune, les nuages s'amincissaient, formaient une couronne d'argent, d'où tombait une faible lueur. Il entrevit les rives plates de la Meuse, de vastes plaines semblables à des marécages. Il avait encore l'esprit tout secoué par l'apparition des Gueux, leurs figures énergiques, la haine tranquille luisant dans leurs prunelles. Bîacknaff marmottait en roulant un cordage.
— Je m'en fous, moi, de leur Taciturne.
Cette phrase de poltron et les rires des matelots dégoûtèrent le jeune homme de ses compagnons. Prompt à se passionner pour toute cause où son imagination trouvait essor, il s'excitait contre les Espagnols, se les représentait infâmes et lâches. Sans, rien connaître des causes qui faisaient d'eux les tyrans de l'Europe, il admirait l'énergie de leurs adversaires les Hollandais, leur résistance derrière des remparts de cadavres, ces enthousiastes, charcuteries dont le récit arrivait eu Angleterre déformé par les. boîtes des colporteurs ou les bouches des trafiquants,, légendes, complaintes, gravures grossières, histoires contées ai» coin du feu, le long de la Tamise ou sur les routes, pleines de massacres, de fureurs, d'agonies et d'espérances*
« Aussi beaux que l'antique, aussi beaux que Famtique \ » se répétait-il, songeant à ces spectacles qu'il allait voir de près. Car il s'enquerrait des moindres circonstances. Il questionnerait les fils des victimes, les veuves, les ruines fumantes. Il suivrait les traces de sang depuis le cadavre jusqu'à la vengeance. La vengeance! Projet ardu que le cœur roule vers l'acte, qui réveille le vengeur endormi par l'ordre impérieux de la besogne à accomplir, qui accompagne la bouchée qu'on mange, l'air qu'on respire, les autres paroles qu'on dit pour mieux tromper. Elle se tapit et se réchauffe dans une hypocrisie ardente. Elle creuse les traits comme un mal profond. Une ride pour un coup de couteau non donné. Elle est la grajide dresseuse de drames et d'héroïsmes. Elle assure la continuité des violences»
« Aussi beaux que l'antique ! » Cette Meuse sur laquelle flottaient tant de passions superposait son histoire tragique à celle du Tibre. Elle l'éclairait vaguement autant que le permettait le petit nombre des fanaux. Bottes ou cothurnes, tuniques ou pourpoints, casques ou lourds chapeaux de feutre campés de travers, à la bravache, ces accessoires de figurants recouvraient des acteurs identiques. La chute de Guillaume le Taciturne était l'écho de celle de César.
« Mais ce que te livre ne donne point, ce que mon esprit mâchait à vide, c'est le relief des chairs et des foules qui momentanément servent à exprimer les passions. César, Brutus, Antoine, Coriolan, Timon restent pour moi des ombres flottantes. Ils m'obsèdent et je ne puis emplir de vie leurs spectres impalpables. Demain j'aurai de quoi nourrir ces visions. Au sang qui coule aujourd'hui je ferai rebrousser les siècles. Ces Gueux seront mes prétoriens. Le moindre passant enfiévré me donnera les gestes de Rome. Étrange entêtement de l'humanité qui, depuis que s'élevèrent les tréteaux du monde, répète toujours la môme pièce, avec les mômes circonstances, les mêmes hauts et bas de fortune, les mêmes hésitations et les mêmes crises. C'est une série d'empreintes où tous les pas doivent s'appliquer, un défilé de singes gambadants ou furieux, dont les ombres s'adaptent et se confondent. »
Le Triton s'engagea dans un canal plus étroit. Un amas de maisons se dressait sur les rives, silhouettes immobiles que dépassaient des mâtures vacillantes, car il y avait là des navires de toutes formes et de toutes dimensions, ronds et trapus, élancés ou carrés, recouverts de petites cahutes, de ballots et sur le pont desquels sautillaient des marins affairés.
L'équipage du Triton se livra à une manoeuvre compliquée. Il s'agissait de s'amarrer à un de ces bateaux, vu l'encombrement du canal. Ce furent des appels, des dialogues sans fin, des tremblotements de lanternes, des apparitions de hautes statures sombres, Blacknaff parlait assez mal l'allemand. Plusieurs fois Shakespeare dut servir d'interprète
— La mer est-elle calmée dans le détroit?
— Avez-vous rencontré des Espagnols?
— Impossible de vous donner un filin. Nous partons demain. On aura assez de mal à se désencaquer.
— Comment va le cours des épices?
Les caractères sortaient de l'obscurité, affables ou brutaux, indifférents ou hargneux, surtout méfiants. Enfin l'on
trouva un bâtiment anglais, d'apparence massive et sûre, qui, par la bouche de son capitaine, consentit à servir d'intermédiaire entre le quai et le Triton. Celui-ci fut solidement fixé à son compatriote.
Tandis que les matelots s'occupaient de l'arrimage, Bîacknaff et son passager descendirent à terre. Sur le quai mal éclairé il y avait peu de monde. Pourtant le capitaine eut l'occasion de saluer quelques camarades de son terrible rire. Shakespeare lui avait compté ses deux pièces d'or. Il portait sur son dos sa besace, assujettie par une courroie solide. D'un gied allègre, il arpentait le sol étranger.
— Ecoute, lui dit Bîacknaff, puisque tu n'as pas ici de connaissance, je vais te conduire à YËcuelle de Bois, Tauberge d'un de mes amis, le brave, l'honnête Moorels. Il a une jolie fille, une fameuse table et des lits excellents. Resteras-tu longtemps à Rotterdam?
— Je ne sais. Cela dépendra de ma fantaisie.
— Que ta fantaisie écoute mon conseil. Ce pays-ci est la proie des factions. Le capitaine affectionnait le langage solennel. Ne prends parti ni pour les uns, ni pour les autres, car on jie sait jamais qui est le plus fort le lendemain. Méfie-toi des airs bonasses de ces gros Hollandais. Ils sont voleurs et rancuniers et, quant à ta ceinture gonflée d'or, îaisse-la toujours en endroit sûr.
Ils avaient traversé une ruelle étroite et infecte. Sur le pavé ronflaient des ivrognes, cadavres de bière et de vomissement. Ils suivaient un autre canal plus large que le premier, bordé de hautes maisons, couvert lui aussi de vaisseaux, dont les mâts fourmillaient comme une armée de lances; la chaude soirée d'août engendrait des odeurs bizarres où dominaient le goudron et le vieux bois.
Un gros d'hommes qui balançaient des fanaux les arrêta. Comme le chef des Gueux tout à l'heure, celui qui commandait la patrouille leur demanda d'où ils venaient, où ils allaient. Bîacknaff montra un passeport crasseux qui dansait dans ses doigts rugueux d'alcoolique. Ces alertes ravissaient Shakespeare. Il aimait déjà cette contrée inquiète où les esprits étaient tendus, où l'on sentait frémir dans l'ombre des espions et des traîtres, caractères pittoresques et drapés de honte. Quel contraste avec les nuits tranquilles de Stratford, le cri du veilleur ou celui du passeur guettant les retardataires sur son petit bachot !
Bîacknaff ne partageait point sa satisfaction :
— Sale pays, grognait-il, où l'on est entre les pattes des
soldats. Ces gens-là ne songent qu'à molester, qu'à brutaliser, qu'à égorger. C'est leur métier. Ils détestent les commerçants. Je voudrais qu'ils s'entre-tuassent tous... Ah! nous sommes arrivés... enfin !
De son poing solide il frappa à une petite porte. Elle s'ouvrit. Les deux compagnons pénétrèrent dans une salle assez grande, mais basse, où plusieurs personnes buvaient, assises devant des tables longues. De gros quinquets pendaient du plafond. La chaleur était étouffante et massive. Cela sentait la sueur, la viande et le renfermé.
— Le patron n'est donc pas là ! vociféra Blacknaff, dont la timidité prenait ainsi les apparences de la hardiesse.
— Mon père va venir, messieurs. Vous avez fait bon voyage, capitaine?
— Excusez, Éva, je ne vous distinguais point dans cette foule. Mais on s'en est tiré de la traversée, bien que la mer fût comme une vieille mule et que le grain crevât sur nos têtes. Je vous amène un, voyageur, monsieur William Shakespeare de Stratford.
— La bienvenue, monsieur.
Shakespeare regardait Ëva, qui était une jeune fille mince, aux yeux bleus, aux traits délicats. Ses cheveux, d'un blond très pâle, les plus jolis du monde, se trouvaient si harmonieusement coiffés qu'ils tenaient dans une gracieuse prison de dentelle, laquelle descendait bas sur la nuque et, quant aux tempes, étaient assujettis par deux rondelles d'or. Elle avait les bras nus jusqu'au-dessus du coude, un peu gras pour sa taille, mais terminés par des mains fines, et elle se les caressait en rougissant et cambrant en cadence son pied droit, qui avait l'air d'une petite souris.
Comme il cherchait un compliment qui restât dans ce souvenir chaste et doux, le père Moorels arriva, tenant sous chaque aisselle une bouteille. Sa figure était une véritable citrouille, dont l'écorce, cuite par ce soleil intérieur qu'est la bonne chère, avait passé au rouge vif. Quatre ou cinq mentons descendaient sur son cou, larges, confortables et béats. Ses petits yeux bridés, dans sa figure tendue, luisaient de malice joviale et ses énormes bras courts formaient deux anses pour sa bedaine qu'il palpait toujours en parlant. Or, de ce corps large et trapu, de cqjtte bouche fendue comme dans un quartier de bœuf, sortait une voix mince et perçante, organe paradoxal, ridicule, une voix qui tenait de l'eunuque, de la femme maigre et du parchemin froissé.
— Toujours en bonne santé, papa Moorels; on ne maigrit pas à YËcuelle de Bois!
Blacknaff le secouait, le tournait comme un gros bébé qu'on admire, lui frappant les épaules, le ventre, les cuisses et le dos, s'assurant de la bonne qualité de cette chair opulente. L'aubergiste avait déposé ses bouteilles ; il riait autant que le lui permettait l'excessif gonflement de ses joues.
La bruyante hilarité de Blacknaff accaparait l'attention des buveurs et Shakespeare distingua une variété de visages, d'un type absolument nouveau pour lui. La graisse n'était pas la même qu'en Angleterre et la maigreur avait ici quelque chose de particulièrement anormal et cruel. Les trognes enflammées dominaient, ainsi que les barbes en pointe et tous ces gaillards robustes, dans leurs costumes riches et souples, donnaient l'impression d'une forte race.
— Je te le confie, mon jeune homme, répétait Blacknaff, montrant Shakespeare, tandis que Moorels hochait la tête a vec componction. C'est un brave gas, par la fiente du diable. Ah, ah, ah ! Par la fiente du diable ! Il n'a peur de rien, ni des poissons, ni des mariniers, ni de la tempête, ni de la bouteille non plus, tu m'entends, vieille outre, vieux tonneau, vieux pied de houblon. Allons, débouches-en une. Je pars après-demain. Et ce soir, ce soir, je courrai la gueuse. Ah, ah ! Une bonne, hein, Moorels, une fameuse.
— Eh, la petite patronne ! Eh là ! Une d'eau-de-vie de grain.
Cette voix parlait en anglais derrière Shakespeare. Il se retourna et vit une longue figure, un regard noir sous un ample feutre à plumes.
— Voilà un de vos compatriotes, dit Moorels avec respect, le chevalier John, mon meilleur locataire en ce moment.
Éva revenait avec des verres et une vieille bouteille, couverte de poussière. Comme elle préparait une table, ses yeux rencontrèrent ceux de William et elle sourit.
— N'est-ce pas qu'elle est jolie, ma petite? s'écria orgueilleusement l'aubergiste. Et bonne, et travailleuse ! Depuis la mort de ma pauvre femme, c'est elle qui mène toute la maison. Et c'est tenu, c'est propre, ça reluit, faut voir. Elle est à la fois ma fille, ma mère et ma dame. Elle me commanderait de me jeter dans le canal, que j'irais en sautant de joie. Elle sera riche, allez. J'ai une bonne maison et connue et antique avec YËcuelle de Bois. Il a passé ici les plus grands personnages et notre pauvre cher seigneur,
dont Dieu ait l'âme, Guillaume lui-même, y est verni trois fois et il a fait danser Éva sur ses genoux et il lui sifflait une marche guerrière. Mais elle ne se rappelle plus. Elle était trop jeune.
La jeune fille, que cet éloge gênait, se dirigea vers le fond de la salle.
— Elle est fière et timide, continua le père extasié. Comme elle marche bien ! Le dimanche, au lieu de courir avec celles de son âge, elle reste ici et me fait la lecture. Et puis, nous nous asseyons devant ma porte. Elle travaille à l'aiguille. Moi, je la regarde pendant qu'elle a la tête baissée, et croyez-vous que toutes les cinq minutes faut que je me lève et que je l'embrasse !
Blacknaff connaissait cette manie paternelle du gros Moorels et il le laissait aller, dégustant l'eau-de-vie, faisant claquer sa langue, s'essuyant la barbe du revers de sa large main.
— Serez-vous longtemps notre hôte? demanda l'aubergiste à Shakespeare.
— C'est selon. Je voyage pour mon plaisir. Je visiterai les curiosités de la ville.
— Les curiosités, mon bon monsieur, mais il n'y en a pas, s'écria Moorels de sa voix aiguë, avec un geste rond et comique de ses bras trop courts. 11 n'y a dans notre cité que des commerçants, des marins et dès soldats, comme partout. Autrefois, il y avait des richesses, des trésors, de belles maisons ; mais on a tout ruiné, tout pillé, tout emporté. On n'est même plus gai ici, Depuis le terrible malheur du mois dernier, vous ne voyez que des mines tristes et des larmes dans les yeux. Il soupira : Nous l'aimions tant, notre Guillaume ! Après ma lilîe, c'était la personne qui me tenait le plus au cœur. Ah ! non, ce n'est pas en Hollande qu'il faut venir pour s'amuser. Assieds- toi un instant près de nous, mignonne. Tu te fatigues à tant servir.
Il tenait Éva par la taille. Elle obéit. Elle semblait distraite et ses yeux bleus suivaient quelque image lointaine qui l'empêchait de se mêler à la conversation.
L'aspect de la beauté enflammait Shakespeare. Sans elle il pouvait tout comprendre ; mais c'était besogne sèche et ingrate. Avec elle il commençait à sentir et l'enthousiasme naissait en lui d'un suave profil ou d'une poitrine qui se soulève harmonieusement sous la guimpe. Il dit à Éva quelques compliments ; elle ne les écoutait guère, le menton dans sa main où étinceiait une bague d'or,
— Laisse donc faire, ma chérie bien-aimée. Monsieur n'est pas un galant, puisqu'il est marié et qu'il a deux enfants. C'est qu'imaginez-vous, elle a une peur terrible du mariage. Elle a refusé les meilleurs partis. Regardez celui-là, au bout de la salle, sur le troisième banc. Il s'est enrôlé dans les Gueux, de désespoir. C'est le bâtard d'un gentilhomme. Il est beau comme le jour et il adore Éva. Elle n'a pas voulu de lui. Moi qui suis un vieil égoïste, j 'aime autant ça. Je sais ce que vaut mon sexe. Pas cher, pas cher, en vérité.
— Les meilleures choses doivent cesser, grommela Blacknaff, qui avait fortement entamé la bouteille et ne voulait point perdre sa soirée. A votre santé, camarade, à votre heureux voyage.
Il choqua le gobelet de Shakespeare.
— Buvez à la vengeance, et tout haut, souffla Moorels, C'est l'habitude depuis le meurtre.
— A la vengeance ! hurla Biacknaff.
Aussitôt la salle entière se dressa et une multitude de voix robustes répondirent gravement : « A la vengeance ! » Shakespeare remarqua qu'un singulier sourire plissait la figure du chevalier John, mais il frissonna de plaisir à ce hérissement de haines. Du vrai sang coulait dans les veines des buveurs. Qui eût cru que ces lourds organismes subissaient ainsi le branle des sentiments extrêmes?
— Et vous avez bu aussi à la vengeance?
— Certes, monsieur, je suis bonne patriote, et je voudrais que, jusqu'au dernier, on massacrât les Espagnols.
La blonde Éva prononça ces mots sanguinaires avec une adorable énergie, et Shakespeare regardait l'arc rouge de ses lèvres plus fait pour les baisers que pour les morsures. Autour de son cou de tourterelle, il y avait un collier de velours auquel pendait une croix d'or. De sorte que ces points brillants aux doigts, aux tempes et sur la poitrine rehaussaient sa grâce légère. Les suivantes de Diane avaient sans doute ce port et ce maintien.
Biacknaff, paternellement, donna l'accolade à son passager.
— Voilà, se dit le jeune homme, un rire dans la tempête que je confie à ma mémoire. Depuis deux jours seulement je voyage, et cette belle barbe rousse tombe déjà sous les ciseaux du passé. N'importe, le dernier fil qui m'attachait à l'Angleterre se rompt.
— C'est un fameux capitaine, déclara Moorels, après la sortie du colosse. Vous ne devez pas en avoir beaucoup à
son niveau dans votre île. Et un appétit ! Je lui fais toujours servir cinq portions ordinaires. Tu te rappelles, mon adorée, quand il paria d'avaler à lui seul huit poulets. Il tint parole, ma foi, et la sauce lui sortait par les oreilles. Je vous donnerai, monsieur, la chambre à côté de moi. Elle est grande et confortable ; on y a déjà porté votre besace. Tout ce dont vous aurez besoin, il faudra le réclamer. Excusezmoi maintenant si je m'occupe de ma clientèle.
Éva suivit son père d'un air de somnambule.
Shakespeare restait seul devant les verres et les bouteilles. Alors celui qu'on appelait le chevalier John approcha sa chaise de la sienne :
— Vous êtes Anglais, n'est-ce pas, monsieur? Il baissa le ton. Je pense donc que la disparition du Taciturne vous laisse assez froid.
Le poète se tint sur ses gardes, d'autant que le pénétrant regard de son interlocuteur l'impressionnait :
— Quand on voyage, il faut bien éprouver un peu les passions des pays qu'on parcourt; autrement le plaisir serait fade.
La doucereuse physionomie devint subitement attentive et glacée :
— C'est un point de vue. Mais le plaisir est plus vif pour quiconque étudie les passions sans les subir.
L'argutie de William s'éveilla. Il n'était pas fâché de sortir des conversations banales :
— Je crois, monsieur, que, pour bien observer, il faut sentir.
— Très juste. Mais il est une façon de sentir en conservant sa personnalité intacte.
— L'hypocrisie.
— Vous venez de nommer une faculté sublime.
— Nous sommes presque du même avis. J'ai toujours eu le désir d'être comédien.
— Vous y perdrez votre âme. A quoi bon monter sur les planches quand la vie est une perpétuelle mascarade? Si un seul rôle ne vous suffit pas, vous avez toute la série : l'amoureux, le guerrier, comme ces bravaches qui secouent leurs rapières en aboyant « vengeance », le prince, le trafiquant. Et le répertoire est très varié.
Là-dessus le chevalier John se versa un verre d'eau-de-vie, qu'il lança dans une petite bouche aux lèvreë minces, que masquait une longue moustache brune.
Les manières et un certain accent avaient fait penser à
William : « Celui-ci n'est pas un Anglais. » Il appuya sur son doute :
— Vous êtes de Londres même, monsieur?
- — De I-ondres même.
— Depuis longtemps en Hollande?
— Qu'importe? éluda allègrement le personnage. Vous êtes jeune et, quoique intelligent, semblable aux gens du peuple qui veulent tout de suite savoir à qui ils ont affaire. Laissez-moi dans le vague. Je piquerai davantage votre curiosité. Par là vous prêterez plus d'attention à mes propos. Mon âge vous sera un garant de sagesse. J'ai quarante-trois ans.
— J'ai connu, dit Shakespeare, un fou qui avait soixantequatre ans.
— Beaucoup d'orgueil, poursuivit le chevalier, comme se parlant à lui-même. Perspicace, fier et loyal. Pardonnezmoi. Je trace tout haut les grandes lignes de votre caractère...
A ce moment, un tumulte effroyable retentit dans la salle. Une discussion s'était élevée entre deux groupes de buveurs : les poings frappaient les tables. Un des vociférateurs surgit et en apostropha un autre de tout près, comme un chien; ses yeux saillaient, injectés de sang. Il crispait une main sur la garde de son épée. L'autre battait l'air avec fureur :
~ En étiez- vous de cette expédition? Non, n'est-ce pas? Vous vous chauffiez les mollets pendant qu'on nous assommait.
Le gros Moorels essaya de s'interposer, mais en vain.
— Vous vous êtes fait Gueux le danger passé, quand il n'y a plus que des rôdeurs. Et, comme tous les lâches, vous dites que les autres mentent.
— Lâches ! nous !
Il y eut un élan, un remous, une bousculade. Une lourde bouteille, terriblement lancée, frôla le visage de la blonde Éva et se fracassa en mille morceaux contre la muraille.
A la vue du danger qu'avait couru son enfant, l'aubergiste entra dans un violent accès de rage. Son énorme figure devint blême. Il se jeta entre les combattants :
— Vous avez failli tuer ma fille ! Canailles, bandits, hors d'ici! jamais plus! jamais plus!... Je vous crèverai, moi, tout Gueux que vous êtes.
Il soufflait comme un buffle et agitait ses petits bras. Sa voix stridente ajoutait au comique de ses transports, si bien qu'il fit diversion et qu'une trêve ironique se produisit.
— Tu perds la tête, marchand de poison.
— Plus haut, plus haut, vieux coq rouge !
— Ta graisse va fondre.
Éva s'était élancée vers son père. Elle essayait de le faire taire et de le consoler ;
— Je n'ai pas eu de mal. On n'avait pas voulu...
Ses yeux si beaux imploraient l'indulgence. Lui la caressait, l'embrassait, puis recommençait ses invectives :
— Ma mignonne, ma bien-aimée, s'ils t'avaient touchée. Si vous l'aviez blessée. Je les aurais tués... Tu n'as pas eu peur?... Tu ne seras pas malade?... Quel est le coquin qui a lancé cette bouteille?
Épuisé, il s'affala sur un banc, mais il tenait les bras de sa fille et les couvrait de baisers. Les gentilshommes haussaient les épaules. Leur gaieté avait cessé. Cette soirée s'achevait dans la mauvaise humeur.
— Adieu, vieux fou. Si je remets les pieds dans ta baraque...
— Je me moque un peu de votre pratique. Bonsoir. Allez au diable I
— Nous lui parlerons de toi.
Un à un ou par groupes maugréants, les clients s'en allèrent. Shakespeare, que toute cette scène avait intéressé, les regardait passer, de leur allure nonchalante et hautaine, ventrus pour la plupart, cerclés de vastes ceintures de cuir ; d'autres alertes et plus jeunes, porteurs de fines épées ou de poignards. Il admirait ces dandinements héroïques et ces corps de jouisseurs qui se sacrifiaient à l'indépendance de leur patrie. Les sarcasmes du chevalier John lui déplaisaient. Celui-ci, à califourchon sur sa chaise, murmurait des remarques désobligeantes :
— Belles dégaines de défenseurs... Ça s'appelle Gueux et ça éclate de mangeaille... Ça manque de tuer les enfants...
— Pourquoi ne faites- vous pas ces réflexions tout haut?
— Parce que, jeune homme, nous vivons dans un temps où la vérité n'est bonne à proclamer qu'avec cent hommes d'armes derrière soi, autant devant et sur les côtés.
— Et les martyrs?
— Ils attachaient tant d'importance à leurs prcpos qu'ils mettaient leur vie après eux. Mais c'était un mauvais calcul. Car toute tombe qui s'ouvre ferme une bouche.
Moorels, encore vibrant, s'approcha d'eux :
— Blesser ma fille î Concevez- vous cela, messieurs? Je
me suis emporté, mais c'est plus fort que moi... Bah! Ce sont de bons enfants. D'ailleurs, YEcuelle de Bois est le rendez- vous des patriotes. On m'appelle le Père des Gueux, Je les ai logés dans un temps où c'était une affaire. J'ai failli y laisser ma peau. Ma petite n'était pas avec moi heureusement; je l'avais envoyée dans le Nord, chez une parente, là où n'arrivaient pas les assassins.
Eva, aidée de quelques servantes, rangeait les verres et les bouteilles. On ferma les fenêtres de lourds volets.
— Elle est patriote, ma bien-aimée, comme elle vous le disait, messieurs. Et courageuse. Une vraie lionne. Quand eUe a connu le meurtre du Taciturne, elle était folle. Elle Ameutait les passants. Ah! c'était un vacarme! Je lui ai appris les chansons d'autrefois, de ma jeunesse. Elle y est magnifique. Éva, laisse donc cette vaisselle, et avant le coucher, chante-nous quelque chose...
— Mais, père, j'ai oublié...
— Je t'en prie, tu me ferais de la peine.
Le chevalier John insista. Enfin la jeune fille vint s'asseoir près de son père et, un bras sur son épaule, d'une voix un peu âpre mais infiniment expressive, elle entonna une complainte belliqueuse en haine du duc d'Albe, dont Moorels rugissait le refrain :
Et son foie et son cœur, son poumon et ses bras, Nous les lancerons aux pourceaux.
Dans les regards du vieux s'allumait la sainte fête de l'expiation. Il revoyait les heures implacables, les flammes des bûchers, les moines, les crucifix dressés sur des charniers. Il entendait les cris des victimes, parents et amis qui confiaient leur cause aux survivants, à travers la fumée et les chants liturgiques. Ces fières images agitaient ses muscles, donnaient à son corps déformé la cambrure hardie du souvenir. Ëva communiait avec lui. Avec ses ornements d'or et ses yeux subitement durs elle semblait à Shakespeare une amazone antique. Il surveillait ses mains raidies, son cou gonflé par le son et la colère, son nez pincé, sa bouche douloureusement moqueuse. Les fils de cette chanteuse seraient des mâles et leurs épées, sur les nerfs des ennemis, joueraient une sarabarîde farouche. Ainsi se sèment les vengeurs. Celui qui relèvera la race est conçu dans l'amour, sous une nuit d'étoiles, par une fille telle et un homme à qui Ton a tué les siens. L'ardeur de leurs rancunes se
joint à celle de leurs baisers et leurs deux corps créent un héros.
Nous les lancerons aux pourceaux.
Nous les lancerons aux pourceaux.
— Bravo ! admirable !
Le chevalier John parut enthousiasmé. Moorels embrassait sa petite :
— Hein? Avais- je menti? Elle me met tout à F envers. Je t'adore, tu sais, mon bel ange, je t'adore à genoux. Il se jeta sur le sol et il joignit les mains : C'est le cœur de notre patrie qui bat dans son joli petit cœur. Si vous saviez, messieurs, l'impression que me fait sa voix, vous me trouveriez ridicule. J'entre dans le paradis. J'entends ma femme et ma mère et des vieilles qui m'ont beaucoup aimé. C'est exaltant et triste. J'ai envie de sangloter et de bondir de joie.
Éva riait avec attendrissement :
— Lève -toi donc, ces messieurs se moqueront de toi.
— Tu as raison, je vais me coucher.
— Moi d'abord. Bonsoir, messieurs. Bonsoir, père.
Il la serra longuement dans ses bras. Elle disparut avec sveltesse. Moorels tremblait d'émotion :
— Quelquefois, la nuit, je vais jusqu'à la porte de sa chambre pour écouter son souffle. Quand il y a du vent, je n'entends rien. Mais, quand l'air est calme, c'est comme si l'on froissait tout doucement de la dentelle... Dès le matin, elle entre dans ma chambre et elle rit, elle va, elle vient. C'est un oiseau. Elle me raconte des histoires si drôles ! Elle a l'air sérieux, comme cela, parce qu'elle est timide. Mais elle fait des farces, des grimaces. Elle imite ceux qui viennent ici, nos voisins, nos connaissances. C'est à s'y tromper... Pardon, messieurs, je vous fatigue. Quand il s'agit d'elle, je ne me tairais pas. Ah ! heureusement que je n'ai pas su qui avait lancé cette bouteille ! Vos chambres sont prêtes. Monsieur... comment donc?... Votre nom est difficile pour un étranger...
— Shakespeare.
— J'espère que vous serez content. Vous prendrez vos repas avec nous. Bien le bonsoir, chevalier. Bien le bonsoir, messieurs.
Il s'en alla en trottinant sur ses jambes boursouflées. William et son compagnon se levèrent, se saluèrent et te suivirent.
Le lendemain matin, de bonne heure, Shakespeare rôdait
dans Rotterdam, en état de curiosité aiguë,, les sens exaspérés comme des besoins, affamé de visions, assoiffé de bruits, remis des fatigues de la traversée par une bonne nuit dans un lit confortable. Il faisait une journée limpide, face de YËcuelle de Bois, sur l'autre rive du canal, un énorme moulin noir virait silencieusement ses ailes qui semblaient moudre sans fatigue de vastes triangles de ciel bleu. Et sur tous les points de l'horizon, derrière les maisons et les canaux, d'autres moulins étaient visibles, acharnés à leur besogne, travailleurs entoilés de l'espace et du vent. Entre les mâts rigides des vaisseaux ils formaient des silhouettes mobiles. Ces hôtes du ciel et de la mer accaparaient ainsi l'attention et toute la ville respirait le départ, avait une odeur de lointain. Sur les quais, vu l'heure matinale, passaient d'abord peu de personnes, ménagères empressées, ivrognes réveillés par le soleil, soldats allant prendre leur faction. Ceux-ci avaient des regards méfiants, une allure sérieuse qui prouvaient un pays en état de siège et leurs lourdes bottes martelaient le sol en cadence. Bientôt la vie commença sur les barques. Les mariniers sortirent, nettoyèrent le pont, hissèrent et empilèrent des ballots. Leur labeur était régulier et sain et leurs gestes avaient de la solennité, la tradition que donne un long usage. Il y en avait d'étrangers. On s'appelait dans toutes les langues. Des bourgeois apparurent qui venaient pour le trafic, mêlant leurs corps robustes à ceux plus sveltes des navigateurs. Une vraie foule grouillait le long des quais. Des petites charrettes roulèrent, traînées par des chiens aux bons yeux. Shakespeare aimait ce spectacle. Quand il allait à Londres, il usait souvent sa journée aux bords de la Tamise, où bat le cœur opiniâtre de la grande cité. Mais ici il percevait fortement les différences. Tout l'attirait à la fois : les sonorités inhabituelles du langage, la cohue des figures et des intérêts, un mélange singulier de guerre et de commerce, l'étroite union des vaisseaux, des maisons, des moulins. Dans ce pays, neuf pour ses regards, il s'efforçait de démêler les types nationaux, ces grands caractères physiques qui limitent une race à quelques familles et donnent la clé des tempéraments. Au milieu de ces affairés, il se sentait l'unique flâneur. Il eût voulu participer aux sentiments qu'il traversait, discuter le prix des épices, attendre fébrilement une cargaison qu'apportent les vagues incertaines.
Une femme gourai andait son mari, solide vieillard aux traits énergiques, mais humble devant ces reproches. Elle
avait une figure régulière, une volubilité de paroles excessive, une coiffure pareille à celle d'Ëva, dont les ornements d'or scintillaient au soleil. William, dans son discours flamand, distinguait des chiffres sur lesquels elle insistait davantage. Alentour, des matelots ricanaient. Quand elle parut lasse, son mari la prit par le bras et l'entraîna doucement hors du groupe. Il y eut dans ce mouvement tant de délicatesse que le jeune homme en fut émerveillé. Mais ce sont là beautés éphémères et secrètes. Peut-on rendre accessible à d'autres le mystère rapide d'une pression de main, l'instant fugitif, la circonstance? « Le dramaturge, songeait-il, car sa passion rapportait tout au théâtre, doit ainsi laisser de côté ce qui est le parfum de la vie, l'essence ténue du geste et du regard, ces jeux de l'atmosphère et de l'être par qui s'éclaire brusquement une âme. Je frôle un peuple innombrable. Je vois ses formes et sa couleur, j'assiste aux multiples petites scènes qui se jouent dès le contact humain, et partout je pressens de l'inexprimable. Il faudrait un volume entier, écrit non avec des mots, mais des sentiments et des frissons, pour traduire l'émotion aue m'a procurée ce vieillard. C'est que j'étais en état de divination. Tandis que les autres s'agitent sur le port de l'existence, où débarquent toutes les sensations, où s'échangent toutes les idées, où toutes les bagarres s'engagent, il y a moi-même, maison fermée, secrète, mais qu'anime le plus ample spectacle, ma propre existence, où fermente tout un monde possible. Comment ces deux tourbillons se joindraient-ils, et comment surtout rendre cette fusion dé deux fleuves évidente et palpable, même à l'aide de cris ou de gestes? »
Quoiqu'il fût bousculé par deux solides mariniers et que le départ d'un bâtiment aux voiles noires mît le canal en rumeur, sa réflexion devint plus subtile : « Quelquefois, je suis dans l'allégresse, et j'assiste à de l'allégresse. Les impressions se surajoutent. Mais, si je suis dans la peine et que j'assiste à de l'allégresse, il y a pénétration des courants et bataille, puis c'est une onde de mélancolie. Et cet état, comme la solitude, rend apte à tout concevoir, parce qu'il mêle les deux langages de la joie et de la tristesse, dans lesquels l'Homme, drame-comédie, est écrit. Un moulin tourne en moi, dont deux ailes sont lumineuses et deux sombres et qui, sans cesse, modifient mon ciel. »
Il arrivait à l'état fébrile de l'esprit. Ce songe raisonneur s'éclipsa. Le réel le ressaisit fortement, et, tandis que des cloches sonnaient à toute volée, pulvérisaient leur carillon
dans* l'air pur, tandis que la foule devenait plus compacte et qu'une sorte de marché se formait en plein vent, autour duquel débattaient les commères, tandis que les fines mâtures promenaient leurs ombres vacillantes sur les légumes rouges et les fruits d'or, il remarqua un groupe d enfants, petits garçons et petites filles aux mines résolues et futées, auxquels un plus âgé racontait une histoire en mauvais allemand : « Alors le cygne saisit dans son bec le maudit Espagnol et il le secouait, le secouait. Et puis il le dévora et le lendemain il eut la colique. » Ses camarades riaient. William s'approcha. Les enfants l'excitaient comme des
Eoèmes aux strophes perpétuellement serrées et neuves, eurs imaginations concordaient à la sienne, immédiates et souples, et sans ces fatigants intermédiaires qu'y dépose la crasse des années. Il s'adressa au conteur :
— Qu'est-ce que c'est que cette aventure-là? L'enfant lui lança un mauvais regard :
— D'abord, de quel pays es-tu?
— Je suis Anglais.
— Tant mieux. Les Anglais sont nos amis. U y a des espions partout.
— Qu'est-ce que c'est que ce cygne?
— C'est un animal moins questionneur que toi... Cette réponse souleva l'hilarité générale. Mais William
s'entêta.
— Tu as tort de me parler ainsi. Ce n'est pas hospitalier. J'aime beaucoup la Hollande.
— Alors, dis : « Mort aux Espagnols ! »
— Mort aux Espagnols !
— Mort à Farnèse !
— Mort à Farnèse ! Mais quel drôle de jeu î
— Ce n'est pas un jeu. C'est un exercice. Quand nous en tuerons, nous saurons quoi leur chanter.
— Tu as donc bien envie de tuer?
— Moi et mes camarades, tant qu'il restera un des maudits dans les Pays-Bas, nous aiguiserons nos poignards. Et les filles soigneront les blessés. N'est-ce pas, les filles?
— Oui! oui! oui!
— Tu sais qu'ils ont assassiné le Taciturne?
— Je le sais.
— Eh bien ! regarde ces mains-là. Elles ne seront contentes que roug;es du sarg espagnol.
Le petit bonhomme parlait d'une voix nette, avec l'assu-
rance d'un capitaine, et sa troupe babiliarde était devenue
grave.
— Quel âge as-tu?
— Celui de venger nos pères, celui de marcher derrière les fifres. J'ai douze ans.
Et il fit le geste de jouer une musique guerrière.
— Comment t'appelles-tu?
— Lucas.
— Et vous pensez tous comme lui?
— Tous, tous.
Là-dessus les enfants, se tenant par la main, dansèrent une ronde autour de Shakespeare ; ils chantaient :
Et l'Anglais nous aidera A les tuer, à les couler, à les brûler, à les piller. Et l'Anglais nous aidera A chasser la racaille.
Ceci fait, ils se sauvèrent avec des gambades et des rires.
Shakespeare se remit en marche. Il entra dans cette idée que les enfants forment au sein des peuples un vaste peuple où l'on peut lire les événements futurs. Les spectacles qui tombent dans leurs cœurs frénétiques seront les graines fécondes de leurs actes. Ces petits Hollandais, soulevés par le dégoût et la haine, délivreraient leur pays. Peut-être mourraient-ils, la tâche étant trop forte. Car le devoir qu'inspire la vengeance ne suffit pas. Encore faut-il des muscles pour l'accomplir. Ce grand arbre exige une sève abondante. Les passions de la jeunesse sont si tenaces qu'elles ruinent le corps par excès d'images.
Et le poète rêva d'une association d'enfants énergiques, préparant de longue main un exploit libérateur ou la vengeance de pères massacrés. Avec l'âge, leur puissance déclinerait et au moment de réaliser l'acte ils n'en auraient plus la volonté. De là, il conçut un seul être chargé d'un tel fardeau, expirant sous le poids, traînant devant les spectateurs une âme épuisée. Les soubresauts et les cahots de cette âme d'épreuve représenteraient un abrégé de nos désirs sans issue, de nos destins en cul-de-sac, de nos velléités ruineuses, pénibles épaves que charrie la faiblesse. Mais ici sa fantaisie s'arrêta tout à coup : au coude du canal, en pleine lumière, le Triton, coquet et propre, brillait à côté du vaisseau anglais. Sur le pont, déjà couvert de marchandises, s'agitaient Cook, Bobby et Tom, tandis que Blacknaff discutait avec un gros commerçant. Cette vue fit vibrer le jeune homme :
« La voilà, ma maison flottante. Elle partira demain, emportant le décor de mon premier enthousiasme nomade. Quelques planches de bois et la mer et moi comme acteurspectateur ; dans la coulisse, le noir vacarme de la tempête.
nom, entraînant vers des rives inconnues plusieurs destins serrés les uns contre les autres. Mon vagabond délire va déformer cet amas de poutres et de voiles, ces braves gens, le hideux Fred. Puissé-je un jour y embarquer la volupté même, ma chère Cléopâtre qui promène à travers mes songes son corps, litière des conquérants, et son sourire qui mène à la mort, ou ma Stella que je faillis posséder à l'avant du bateau, avec l'agonie et la connaissance salée du néant. Adieu, saveur d'alcool mouillé, exquis morceaux de poisson, grillade assaisonnée de péril, cahute chaude où vécut Plutarque. Dans l'antre étroit du souvenir qu'éclaire un fil de lumière ardente, tout cela se tasse et s'assied ; quelques-uns s'ankylosent ou s'effacent dans l'ombre. C'est une nouvelle besace d'où je tirerai, selon mon humeur, des majestés ou des misères, un peu de philosophie, quelque regret et le petit miroir où l'on se voit vieillir. »
Dans une ruelle voisine, un bouquiniste apprêtait sa boutique. Il bâillait et s'étirait comme s'il avait mal dormi, et sa physionomie, jeune encore, était couverte de balafres et cicatrices qui simulaient des rides profondes. Shakespeare avait l'amour des livres. Les bons lui faisaient l'effet d'êtres ouverts et dont l'âme est coulante, d'amis blessés qui, avant de mourir, confient leur secret à leur ami, ne négligeant aucune circonstance, n'insistant que sur l'essentiel, avec des mots qui restent ardents dans la mémoire, tout drapés de la magnificence du dernier regard. Même, à travers les caractères d'imprimerie, il entendait les voix des auteurs. Celle de Piutarque était douce et persuasive, timbrée de tout l'intérêt du récit. Familière dans l'exposé de la jeunesse et des premiers efforts vers la gloire, elle devenait grave et hautaine avec les succès et les couronnes de laurier, et s'assombrissait vers la chute, le déclin, la honte, toutes les façons de sortir d'un beau rêve. Ainsi parie le destin du héros, chuchoteur à l'enfance, hurleur à l'apogée, morne quand retentissent les trompettes de celui qui le remplacera. Des livres, Shakespeare vénérait l'impression grasse et noire, la couverture ornée souvent d'une vignette allégorique, les plis et les cassures de la curiosité, l'odeur de parchemin et de poussière. Quant aux mauvais, â ceux qui sont l'aveu
Triton, mais un navire sans
ou la fantaisie passagère d'un auteur médiocre, il ne les négligeait pas. Souvent, dans ces œuvres bâclées ou trop laborieuses, se trouve un germe méconnu qui veut la chaleur d'une imagination pour grandir en plante et fleur embaumée. Le plus beau de tous les ouvrages serait peutêtre formé par la réunion des paroles intéressantes qu'ont dites çà et là des écrivains inférieurs et qui n'attendent plus que leur prophète.
ÏI entra donc chez le bouquiniste et, comme il avait l'habitude, lui demanda :
— Quoi de nouveau?
Mais F homme secoua sa tête couturée.
— Rien, monsieur, rien, mon pauvre monsieur. L'esprit n'a plus le temps de produire. L'heure est aux pamphlets pleins d'injures, aux discussions à l'allemande, mêlées de théologie et de fumées, aux macaronis italiens, aux ouvrages de géographie.
Le poète, près d'une pile de volumes, regardait des titres baroques qui, en effet, ne le tentaient pas. Le vendeur l'intéressait davantage :
— A quoi tient cette disette ?
— Au fracas des armes, monsieur, à la violence, à la grossièreté des mœurs. J'ai été soldat, j'ai été Gueux, voyez mes balafres. J'ai marché dans le sang, cassé des têtes, ri devant des pendus, graissé mes bottes avec de la graisse humaine. Maintenant j'en ai assez et j'ai pris ce métier paisible. Mais le monde est comme moi : fatigué par laguerre. L'intelligence a tellement diminué qu'on n'achète plus que des images.
— Pourtant, en Angleterre...
— Oh ! l'Angleterre aime encore la poésie. Chez vous les harpes ont un son. Mais la France, et l'Espagne, et l'Allemagne, et l'Italie elle-même, douce patrie des vieux chefsd'œuvre, sont tellement enivrées de leurs sales besognes actuelles qu'elles courbent l'art à les raconter. Une montagne de livres s'écroula. Ne les ramassez pas, monsieur, ce n'est pas la peine. Comme ils sont, ils resteront ; ce sont Tes putrides gentillesses de Luther et de sa séquelle. Soyez tranquille, dans cinq minutes il entrera un fanatique, cerclé de Bibles, qui relèvera ces merveilles, les époussètera, les baisera.
William feuilletait un Érasme, Le libraire eut un sourire désabusé.
— C'est notre grand homme, celui-là* Vous entendrez
son nom par toute la ville. Moi, je ne le goûte pas. Sa finesse est vulgaire, sa fantaisie étroite. Aucune nourriture là dedans.
— Je crois, répliqua le poète, que vous dénigrez par trop votre époque. Ce qui semble laid aujourd'hui paraîtra beau avec le costume du temps. Un Plutarque ennoblira la vie de bien des gens que vous méprisez.
— Plutarque ! monsieur, Plutarque ! L'homme haussa les épaules. C'est encore un zélateur de grands capitaines et de bravaches, un naïf qu'impressionnent les vociférations et les embuscades. Pour ma part, j'ai vu ces choses de près. Ce n'est qu'infamie et que tristesse. Non, pour échapper à ce monde, je m'assieds dans un coin de ma boutique et j'ouvre Virgile au hasard.
— Un peintre de batailles !
— Je ne vous parle pas de YÊnêide, Ce sont les Géorgiques qui me plaisent. Des heures dorées et calmes, tandis que les abeilles bourdonnent dans l'air bleu, telle est la poésie. Platon encore, avec ses admirables profils de jeunes gens et de philosophes qui mêlent l'amitié à l'amour, ses pentes de phrases en ivoire poli et ses portiques fleuris de sentences. Ah ! il n'en manquait pas jadis de ces trouveurs de pensées éclatantes, de ces verseurs de rêves. La terre a été un joyeux séjour. Craignez-vous les blasphèmes, monsieur?
— Cela dépend du tour qu'on leur donne.
— Sachez donc que la tristesse générale tient à ce qu'il n'y a plus qu'un seul Dieu. Alors on discute sur son compte et les tempéraments divers lui prêtent des qualités différentes qui se contrarient. D'où les réformateurs, les bûchers, l'Inquisition, toute l'ignoble rôtisserie. Jadis ceux du Nord avaient leur Dieu et ceux du Midi un autre. Les vendanges, les bois, les moissons, les montagnes et les plaines avaient le leur. Il y avait un Dieu pour les tristes et hypocondriaques, un pour les allègres et bien portants, un pour les vicieux, un pour les vertueux, et ainsi de suite. Chacun allait à sa chapelle et n'avait nulle envie de bouleverser celle du voisin. Plus j'y réfléchis, plus je me convaincs que la révélation d'un Dieu unique a été une grande, une irréparable faute.
Comme Shakespeare ne disait rien, il continua :
— Vous prenez un air renfrogné. Vous êtes jeune. Vous vous nourrissez de préjugés. Pour moi les blessures furent autant d'yeu^x qui m'aidèrent à voir net. La Hollande me dégoûte, l'Europe m'écœure, le siècle me révolte. Je me
moque en long et en large de la plupart des choses que respectent mes contemporains, et ce dont ils se moquent, je le vénère. Cela me crée une sorte d'île où je vis solitaire, mais satisfait. Si vous n'étiez pas étranger, je ne vous parlerais point ainsi. Un client survient. Il s'assied et me débite des niaiseries. Je les écoute et je les approuve. îles oreilles préfèrent encore ce bruit à celui des mousquets. Puis, quand je suis seul, je lis, je lis, je lis/ Je pars sur une de ces petites barques reliées où vous appuyez en ce moment votre coude. J'aborde à des plages lointaines. Je vois venir à moi des courtisanes vêtues de cheveux, de pierreries et de sourires, des sages qui jouent de la flûte et des jeunes débauchés raisonneurs. Je chasse furieusement les militaires. Le seul tolérable fut Corioian, parce que la poésie s'agitait en lui sous la forme de la trahison ; mais ses remords me le rendent odieux. Vous riez. Vous me jugez paradoxal. Je vous jure que je suis sincère. Oh, monsieur, quand serez-vous las d'admirer la brute dans l'homme et de faire un sort aux plus bas instincts?
— Je suppose, interrompit Shakespeare, qu'un artiste veuille se mettre à la besogne, et jeune, entreprendre une œuvre jeune ; où voulez- vous qu'il trouve ses sujets, si vous lui interdisez les violences?
— Dans le rêve, monsieur. Depuis qu'un seul Dieu a dépossédé les autres, il voltige dans l'air, heureusement, assez de sylphes, de lutins et de fées pour peupler de frémissantes aventures. L'Glympe entier rôde dans l'espace, bleus fantômes, visions grimaçantes ou radieuses, follets pleins de caprices et de ricanements, farfadets qui traînent des petits chars dorés et gouvernent nos illusions, gnomes qui s'intéressent au potage aussi bien qu'à la philosophie, stryges terrifiants à la porte des cimetières, sous la lune. Contez-nous ces biographies, monsieur, et je vous prédis un avenir. Le libraire s'exaltait. Ses cicatrices devenaient rouges et ses narines palpitaient. Fuyez, fuyez le sol aux émanations empestées, le sol où sont les vers et tous les cadavres, le sol où s'attachent les pattes et les pieds, où rampent les honteuses limaces. C'est dans l'air qu'est la vraie poésie aux époques où le laid domine.
Le jeune homme, d'abord rétif, subissait maintenant l'éloquence de l'étrange bouquiniste qui, à défaut d'ailes, battait l'espace de ses longs .bras. De tous ces liyres amoncelés dans le réduit sordide et poussiéreux sortait le confus murmure d'ua océan d'histoires chuchotées, et ces émana*
tions littéraires constituaient une atmosphère grisante. Quelque invisible trépied semblait agiter le libraire, dont l'enthousiasme devint fébrile.
— Songez aux fleurs, monsieur, songez aux oiseaux. Confiez-vous aux sources. Écoutez le clair de lune ; écoutez les rêves surtout, les merveilleux rêves, ces nuages de l'âme qui pompent toutes les gouttekttes des sentiments et affectent aes formes splendides. L'orgueilleux voit fuir des panaches de flammes, des crinières de chevaux hérissées, ou des trompettes d'or et des couronnes. Le superstitieux distingue là des chiffres et des présages, des profils semblables au sien et qui hochent tristement la tête. Pour le luxurieux, ce sont des parties du corps si pur de la femme, les plus tentantes, les plus secrètes, des enlacements, des courbes obscènes. Pour le mendiant, ce sont des fontaines, des ducats, des morceaux de viande, des abris avec un bon feu. Les filles de ces nuages, ce sont les |ées dont le grand poète sera le Plutarque. Comment elles naquirent des déesses antiques abandonnées sur les plages de Grèce et d'Italie, comment, délaissées par les hommes, sans tributs et sans sacrifices, elles se tournèrent vers les feuillages, les eaux vives, les pierres précieuses et les animaux, se creusèrent de sûres demeures sous l'écorce de l'orme, la berge du lac, au sein de l'émeraude, dans la toison de la brebis..., ah, si j'avais le mystérieux pouvoir, si je savais dans le liquide d'un langage cadencé verser la perle de ma réflexion et la voir fondre,
I'e célébrerais ces merveilles. J'enchanterais les oreilles des lommes et peut-être les rendrai s-je meilleurs !
L'orateur s'arrêta net, épuisé par un si long discours. Mais, ainsi qu'un javelot fixé, il vibrait encore et lardait Shakespeare de ses deux yeux gris éclairés de lueurs dansantes. William avait déjà fait siennes ses théories. A mesure que le bouquiniste parlait, il amplifiait ses désirs et ses images, et sa sincérité le convertissait. Il s'amusait aussi à supposer cette fougue au service d'une autre passion et à conjecturer les modifications qui en résulteraient dans le langage, l'attitude et la physionomie. Quand ce fut fini et que l'enthousiasme eut atteint son point d'épuisement, il désira le ranimer :
— J'admets cette apothéose de la féerie. Mais convenez que le réel a des droits dominateurs. Je suis sûr que, pendant tout le mois dernier, vous n'avez pu penser qu'au meurtre de Guillaume le Taciturne.
— Ne me parlez point de cette horrible aventure. Les
yeux du libraire devinrent humides. C'est elle qui m'a rendu misanthrope. J'ai vu combien la grandeur d'âme est mal comprise ici-bas. J'ai senti l'inutilité de tout noble effort, de toute générosité. Ah ! quel homme c'était, monsieur, que celui-là ! Quelle sainteté ! Quel bon sourire !
— Pourquoi l'appelait -on le Taciturne?
— Parce qu'il était poète et sujet à la mélancolie. Toujours tiraillé entre son devoir et son rêve, il sacrifia à sa race la fleur de sa race. Maintenant l'oubli commence déjà... et il y a un mois f Ceux qui viennent dans ma boutique parlent d'autre chose. Ils ne sont plus obsédés. Vous partes?
— La faim me tourmente. Je rentre à mon auberge.
— Laissez-moi vous faire un cadeau. Il tendit à son visiteur un livre élégant. Ce sont des pages intactes. Il n'y a rien d'écrit. Vous noterez là-dessus vos impressions. C'est quelquefois utile en voyage...
De retour à ÏÊcuelk de Bois, Shakespeare, assis à table en face du père Moorels, entre le chevalier John et Ëva, paria du bouquiniste :
— C'est une espèce de fou, déclara froidement le chevalier. Flânant comme vous, l'autre jour, je suis entré dans son taudis et il m'a raconté une foule d'histoires, de sornettes...
— Il m'a vivement intéressé.
— Pas moi. Je déteste la confusion, le chaos. Des idées justes, habillées à la mode, voilà ce qui me plaît.
William, qu'ennuyaient ces contradictions de son compatriote, garda le silence.
— Qu'a fait de sa matinée ma tendre Éva? demanda l'aubergiste. Je commençais à m 'inquiéter.
La jeune fille avait l'air soucieux. Elle répondit distraitement :
— Je suis allée au marché.
Shakespeare, sous ses yeux bleus, remarqua deux bandes noires.
— Et qui as-tu rencontré, mon bel ange, ma chérie?
— Personne d'intéressant,.. Des commères, des bavards. On racontait qu'une troupe d'Espagnols, qui débarquaient en Zélande, auraient été surpris par les nôtres au gué de Middelbourg. On les a faits tous prisonniers. Si la nouvelle est vraie, on les amènera ici pour le châtiment.
La joie la plus vive huila le visage gonflé de Moorels :
— L'admirable nouvelle ! Et tu nous la cachais. Âh ! ah ! Il frotta Tune contre l'autre ses petites mains pataudes.
Nous vous apprendrons, messieurs, à venir flairer le noble sang que vous avez versé. Ah ! les chiens ! les démons I J'espère qu'on leur infligera de tels supplices qu'ils n'oseront comparaître devant leur père Satan dans leurs costumes de peau déchirée.
— Sont-ils nombreux? questionna le chevalier John.
— Je l'espère, monsieur, fit Ëva vivement.
Une lueur sauvage passa de nouveau dans ses regards bleus.
— Charité fort touchante ! ricana l'Anglais.
— Comment charité, pourquoi charité? vociféra Moorels. Nous serions des fous, monsieur, d'avoir le moindre sentiment humain à l'égard de ces bêtes fauves. Us ont saccagé notre Hollande, massacré les femmes et les enfants, brûlé les villes, tué vingt mille hommes dans Harlem et dix mille dans Leyde.
— Au temps du duc d'Albe, que le ciel écrase, interrompit Ëva, on ne pouvait marcher autre part que sur des cadavres.
Elle hochait la tête avec colère, ce qui faisait trembler ses ornements d'or.
— Et pour quel motif ces monstres prétendent-ils nous asservir? Pour nous infliger leur foi, ignoble, bestiale, sanguinaire, dont nous ne voulons point, dont nous ne voudrons jamais. L'apothéose, ç'a été l'assassinat de notre chef, de celui pour qui chacun de nous aurait sacrifié son existence avec joie, de notre Guillaume.
Le chevalier John semblait ne pas écouter. Il frappait nonchalamment la table de sa fourchette. L'aubergiste leva son verre :
— Je bois à la capture, à l'importante capture... Il s'essuya les lèvres, attira sa fille vers lui et l'embrassa fébrilement. Ma belle chérie, tu es le portrait de ta mère. Elle aussi souhaitait la vengeance. Le soir, dans notre lit, elle m'en parlait comme d'un fro.it, comme d'un rêve, comme de la chose la plus délicieuse. Nous entendions la mousquet erie. Êtaient-ce les Espagnols, étaient-ce nos frères qui tombaient? Ah ! ma farouche Ëva, qui ne crains pas la mort.
— Non, certes, père. Je suis née ddns son ombre et je l'aime. La blonde physionomie eut un relief étrange. Il y a des heures où je la désire.
— Ne parle pas ainsi. Ne parle pas ainsi. Que deviendrait ton vieux, laissé derrière toi, cette pauvre barque échouée, cette épave? Si la guerre reprenait, je te ferais fuir au loin. Si, si, tu as beau remuer ta jolie tête. Il en est tant tombé de fiers visages de femmes hollandaises. Les scélérats prenaient
plaisir à leur crever les yeux. Ah ! tes grands, tes nobles, tes divins yeux ! Le fer sauvage les percerait. Les brodequins broieraient tes mains délicates, — il les couvrait de baisers passionnés et rapides, — tes petits pieds, dont le bruit sur les dalles fait bondir mon cœur. Oh ! ciel ! abomination ! cela ne pourrait pas être !
Cette ardeur troublait profondément Shakespeare. Une ivresse orageuse monte de la destruction. Ce pays, où le glaive et le feu avaient fait leur sinistre ouvrage, était admirablement préparé à toutes les tempêtes sentimentales. Par une perpétuelle atmosphère d'alarmes, par le bourdonnement lointain et continu de la mort, le niveau de la vie était exhaussé. Les forces tragiques sortaient de ce vieil aubergiste, de physique grotesque, aussi naturellement que des héros de Plutarque. Sa souple fille semblait prête à un de ces transports qui rendent immortel le débile, l'obscur nom des femmes. Et comme le poète était jeune, il eut envie de cette chair rose où palpitait le sacrifice. Il se sentit frémir, ainsi que chaque fois qu'un désir violent l'animait. Mais son regard ayant rencontré celui d'Éva, celle-ci se détourna avec une sorte de colère ; sa bouche fine se plissa d'un méprisant sourire. En un éclair, elle avait compris et refusé l'hommage.
Après le repas, le chevalier John prit William à part :
— Mon cher compatriote, j'ai vu que je vous avais déplu et je le regrette, car vous m'êtes extraordinairement sympathique. Ne craignez rien, je n'en veux ni à votre bourse, que je suppose d'ailleurs assez mal garnie, ni à votre précieuse existence. Je dis précieuse sans ironie et parce que vous êtes doué d'un esprit peu commun. Veuillez donc venir bavarder quelques instants dans ma chambre. Ces heures sont chaudes, à Rotterdam, et propices à la causerie.
La curiosité dominait tout chez le jeune homme : « Un caractère nouveau va s'ouvrir, songeait-il en suivant son interlocuteur. Tâchons, avant que cette grotte se referme, d'en emporter rapidement des trésors. »
La pièce où ils pénétrèrent était froide et nue. Il y avait au mur une longue* épée et une paire de pistolets ; sur une petite table, quelques livres.
— Asseyez-vous, dit péremptoirement l'énigmatique chevalier John. Il avait le visage ironique et fier et passa plusieurs fois ses longues mains dans sa moustache noire. D'abord, et afin d'entrer en relation par la grande porte de la franchise, je ne suis pas Anglais, Ne prenez pas cet air
stupéfait, vous vous en doutiez, et ne cherchez point à deviner ma nationalité, car je n'en ai pas. Je suis un soldat, mon cher, d'un genre particulier, un soldat sans bravades ni rodomontades, j'allais jurer sans armes, et ces pistolets ne servent qu'à ma défense personnelle. Comme tel, j'ai des camarades très illustres, très robustes, très redoutés, des chefs que je vénère et des ennemis nombreux. Ici je vis parmi eux, mais ignoré, discret, timide, et, si vous ouvriez la porte et criiez tout haut ce que je vous raconte tout bas, le vieux Moorels aussitôt accourrait m'étrangier de ses propres mains.
— Vous êtes Espagnol, déclara Shakespeare, je m'en doutais.
— Trop vite, mon cher, trop vite. Laissez donc la vérité se faire jour peu à peu, comme dans les pièces antiques, puisque vous êtes féru de théâtre, et, dès le premier acte, n'enlevez pas son plaisir au spectateur par l'annonce maladroite du dénouement, Maintenant, je vous le déclare, je préfère les Espagnols. Ils égorgent, découpent, brûlent et tailladent, c'est entendu, mais les autres en font autant. Ce sont phénomènes réciproques et qui tiennent à la nécessaire sauvagerie humaine. Or ils ont, sur leurs imitateurs, l'avantage de lutter pour une foi, la leur, qui est la vraie.
— Chacun croit sa foi bonne et s'y tient. Il est abominable de torturer au nom d'une religion de mansuétude...
— Halte ! Vous embrouillez tout. Dès vos premières paroles à l'auberge, hier soir, j'ai vivement admiré votre intelligence. Rien n'est délicieux comme l'intelligence chez un jeune homme. C'est une illumination du corps et de l'âme. Mais il ne faut pas qu'elle nuise aux forces profondes de l'esprit qui toutes sont dans le dogme catholique.
— Donc, les anciens ne valaient rien, et tous ces poèmes magnifiques et que, je vous le déclare, je mets très audessus...
— C'est une autre affaire. Les anciens avaient leur tactique, qui était d'exalter la beauté physique, et le dogme catholique a la sienne, qui est d'exalter la beauté morale. L'ombre du crucifix a été un dessin nouveau pour la terre.
La voix du chevalier John était tantôt acide et tranchante, tantôt doucement persuasive, et il accompagnait teon débit de petits gestes méthodiques. En vérité, son ton n'avait rien du railleur. De temps en temps il s'arrêtait, cherchant le mot juste, la forme capable de frapper Shakespeare, et celui-ci, tout en s'apercev&nt du manège, l'admirait. Mais
le sens artistique remporta. ; ce dialogue devint pour lui une joute de répliques et d'arguments à laquelle il assistait et dont il favorisait les détours sans aucun danger de se laisser convaincre.
— Vous maudissez les Espagnols, continuait l'autre avec chaleur, et vous vous laissez émouvoir par le pathétique de Moorels et de sa Me. Or les Espagnols et leur roi veulent une chose, la plus belle, le salut du monde. Ils la veulent au mépris de la vie d'autrui et de la leur propre, avec volupté, avec acharnement ; la religion, dites-vous, est toute de mansuétude ; mais distinguez trois périodes : la révélation ou période sacrificielle, remarquez bien ce sang, le plus noble de tous, à l'origine ; le triomphe, ou période calme ; le combat, ou période à nouveau douloureuse, d'où sortira infailliblement la lumière. Nous en sommes à la lutte. Ler remmonstrueuse de Luther et de ses complices risque de perdre une seconde fois les hommes. Que sont quelques bûchers, au prix des flammes éternelles et universelles ! Entendez ces légions de damnés qui se tordent dans les douleurs inconcevables. Que réclament-ils? Des supplices terrestres et transitoires qui les délivrent de ces tortures sans pardon. Les Espagnols prétendent arracher les coupables aux griffes du démon, malgré eux. Ce qu'ils cherchent ici, à travers les ruines et les cadavres, ce ne sont pas des richesses, des épices, des esclaves, ce sont des âmes, comprenez- vous, des âmes où resplendisse la foi réintégrée. Quand ils auront partout rétabli le dogme, ils auront accompli la parole et leur nom sera béni dans les siècles des siècles.
Shakespeare murmura :
— Il est possible que la foi excuse les Espagnols ; mais, au point de vue humain, ils se livrent à des atrocités.
— Le point de vue humain ! soupira le chevalier John qui, se levant, marcha à grands pas dans la chambre. Pour les yeux d'aujourd'hui, les oreilles d'aujourd'hui, les doigts d'aujourd'hui, les bûchers sont choses repoussantes. Mais il s'agit de l'avenir, de l'immense avenir...
— Le massacre ne tue pas les idées.
— U est plus sain que la persuasion, mon cher ; à la foi comme à l'amour il faut l'image de la mort.
— Les Espagnols font des martyrs. Ils perpétueront la Réforme.
— Ils l'anéantiront. Les faux martyrs empoisonnent la secte.
Shakespeare éclata de rire l
— Vous êtes un homme admirable. A l'odeur, au cri, à la grillade, vous reconnaissez le vrai martyr. Celui-ci est un bon : c'est Néron qui l'a tué. Il rajeunira l'espérance. Celui-là est un mauvais : c'est le duc d'Albe qui Ta tué. Il empoisonnera la secte. Vous êtes donc bien sûr de tenir la vérité?
— Sans doute, puisque j'ai la foi, riposta gravement le chevalier John. Je suis un soldat du Christ. Je dois propager sa doctrine. Il ordonne : marche, et je marche ; convains, et je convaincs ; dissipe l'erreur, et je la dissipe. Mais vous avez le diable en vous. Il faut absolument l'exorciser.
— En me livrant aux flammes?
— En vous livrant à la méditation. Le chevalier prit sur la table un petit livre et le tendit à Shakespeare. Voilà ce que vous ne trouverez pas chez votre ingénieux bouquiniste. C'est pourtant un des plus beaux chefs-d'œuvre du cœur et de l'esprit humain. Écoutez-le titre : « Exercices spirituels par lesquels l'homme est conduit à se vaincre luimême et à changer sa vie, sans se laisser déterminer par aucune attache déréglée. » Celui qui a écrit cela est mon maître. A lui seul j'obéis ; de lui seul je relève. Si vous comprenez ces pages, si vous les appliquez surtout, vous aurez la béatitude éternelle. Elles sont bien au-dessus des Espagnols, des Hollandais et de leurs misérables querelles. Elles valent pour tous. Elles sont bien au-dessus des sales pamphlets de Luther, Calvin, Hutten et Fischart. Elles n'injurient pas. C'est de la douceur armée.
L'accent se métamorphosait, devenait presque solennel. Shakespeare ne perdait aucune des nuances sentimentales qui se peignaient sur cette physionomie complexe et il leur donnait mentalement des noms à mesure : « Le fourbe, l'exalté, le mécontent, l'insinuant, l'intrépide. »
— Écoutez maintenant. Pour accomplir ma tâche, obéir à mon ordre, je vis au centre de la haine. Un oubli me jetterait au charnier. Je brave joyeusement ce danger d'appa* rence. Quoi qu'il arrive, mon âme serait sauve. Cette confiance, cette sincérité, je les ai puisées dans ce petit livre. Je vous fais là un cadeau admirable. Profitez-en, je vous en conjure. Il m'a paru que votre ardente imagination, visible dans le feu de vos regards, trouverait là une nourriture sacrée, et, qui sait, l'éclair peut-être qui illumine, prosterne et purifie.
Ici, avec une facilité merveilleuse, le chevalier changea de sujet et de manières :
— Avant de nous séparer, un avis : ne vous laissez point prendre au charme d'Ëva. Maie olet. Elle sent la catastrophe. Elle sort la nuit à l'insu de son père. Le bon vieillard, s'il s'en doutait ! J'entends ses pas méfiants dans le corridor, car cette chambre est proche de la sienne. Sachez-le, mon cher ami, je devine l'avenir, non par des sorcelleries condamnables, tout simplement par l'exercice des facultés d'observation. Vous, je vous ai jugé tout de suite. Je démonte un caractère comme mon pistolet quand il se rouille...
Dès que Shakespeare fut dans sa chambre, il écrivit sur Je manuscrit du bouquiniste cette simple phrase : « Le chevalier John : ruses et costumes des fanatiques », puis il ouvrit le livre des Exercices spirituels au hasard et tomba sur une méditation qui concernait la mort. Au bout de deux pages, il bâillait. On lui conseillait d'appliquer ses sens de telle et telle manière, afin qu'il se représentât lui-même couché, entouré de ses proches et de ses connaissances, suant des transes de l'agonie. Puis la cérémonie funèbre, le cercueil, les vers et les squelettes. Et cela finissait par une oraison au Seigneur et une reconnaissance d'humilité parfaite. Mais ces procédés étaient grossiers, enfantins, destinés à des esprits vulgaires : « Pauvres gens, se dit le poète, qui ont besoin de pareille gymnastique. Il est vrai que la plupart des humains sont environnés de plus d'écorce qu'un vieux chêne et ne remarquent rien du magnifique tourbillon où les a jetés la naissance. Mais où ces saints personnages ontils découvert que l'idée de la mort était une sanctification? Je vois en elle une conseillère de débauche. Elle raffine la sensibilité jusqu'à une extase voluptueuse, et, si nous marchons vers notre tombeau depuis les premiers pas trébuchants de l'enfance, que ce soit les bras ouverts, le cœur gonflé, les yeux avides. Non, quel que soit mon effort, je ne crois qu'à la vie. Ce qu'ils appellent la foi, mon âme l'éparpillé vers toutes choses, et, s'il s'agit d'enthousiasme, je ne fais nulle différence entre une fleur, une étoile, un regard, une de ces paroles qui révèlent un être. Certains mélanges de sentiments, que j'ai rêvés dans mes nuits heureuses, m'ont fait l'effet de dieux en marche. Tout leur enfer tient dans un cri, tout leur paradis dans un sourire. Il n'est nul spectacle si bref qu'il n'ait pour lui l'éternité. Une obscure religion s'&gite m moi, pleine de mythalogies et de symboles, de crucifix et de miracles. J'ai vu, du froid caveau des passions, se rdever tant de La^&res que je n'en ai plus de surprise. Pour qui écoute la nature, une innombrable
multitude de voix crient sans cesse dans le désert. Ce que ce Dieu a pardonné aux hommes n'est rien en face de ce que chacun se pardonne à soi-même... »
Pendant plusieurs jours, le chevalier John cessa de paraître au repas. Il rentrait tard le soir et partait le matin de si bonne heure qu'on en parlait comme d'un fantôme. Shakespeare mangeait entre Moorels et sa fille. Il regardait Éva à la dérobée et surprenait dans ses prunelles les plus étranges variations d'humeur. Tantôt c'était comme un espoir sans bornes, un départ vers des contrées inconnues et luxueuses, une palpitation profonde de l'être qui faisait vaciller ces petits globes bleus piquetés d'or. Tantôt c'était une phase morne et glacée, la contemplation d'un abîme avec le reflet de l'abîme, une dépression de l'énergie soudaine. Parfois la haine et l'amour mêlaient leurs flammes jumelles en une sorte d'expression inquiète et hagarde. Cependant l'aubergiste ne remarquait rien de ces choses et, tout à sa passion paternelle, couvrait de caresses et de baisers ce gracieux mystère à la taille pliante. Comme William parlait de partir prochainement pour Amsterdam, Moorels lui donna une lettre de recommandation à l'adresse de son cousin Doelen qui, ajouta-t-il, « tient un hôtel, le Fanal rouge, où la jeunesse aime à boire. Vous ne vous ennuierez pas. Il vient là des artistes et des seigneurs et mon cousin mène la sarabande. Quoiqu'il touche à la soixantaine, c'est encore un fameux débauché. On le cite dans la famille pour sa mauvaise conduite et ses dépenses. Il faut que le diable le conserve, car il s'abreuve comme une citerne, mange comme un porc, et n'a pas une infirmité. »
L'après-midi Shakespeare parcourait la ville en tous sens. Il avait pris en affection certains canaux, certains aspects, un quai planté d'arbres, une haute maison rouge derrière laquelle tournait un moulin. Au crépuscule la cnute de la lumière faisait ressortir les couleurs vives, les bateaux étaient d'un beau noir sur la surface immobile de l'eau, les costumes avaient tout leur relief. Les ornements des femmes brillaient d'un éclat mat. Les voix sonnaient hautes et claires. De bons bourgeois marchaient pesamment, discutaient par groupes la politique et les affaires. L'envolée soudaine d'un carillon donnait k ces formes multiples de l'existence l'aspect d'un mouvement d'horlogerie. Le monde extérieur devenait automatique et commandé dans ses moindres détails. Le poète détestait cette apparence. Il déplorait que la liberté et la spontanéité, qui sont à l'ori-
gine de nos pensées et de nos actes, soient si vite esclavagées par notre raison, que nous concevions notre être comme enchaîné dans toutes ses manifestations physiques et morales : « Il y a un monstre dans la nature : l'habitude. Elle décolore le ciel et les plantes, fait du chant des oiseaux une crécelle, du retour des saisons une roue inéluctable, de nos mouvements les plus désordonnés une série logique et régie par des lois. A certaines heures, je me sens en prison et je ne puis briser les barreaux. Aussi je fuirai les notions. Des faits, des faits, rien que des faits ! Et les émotions qui les suivent I Le bouquiniste avait raison. Cherchons le dieu de tout grain de sable. Que notre seule règle soit la féerie. Ce moulin tourne par le vent, mais le vent souffle par d'autres causes et il en est de même de ce bourgeois qui va chercher sa cargaison dont le vent est aussi le maître. Je voudrais que toutes ces causes, on les réunît sur un bûcher et qu'on les brûlât. Ce sont les pires des démoniaques. Elles obsèdent notre réflexion, rendent tout banal et monotone. »
Souvent il passait sa soirée à l'auberge, prêtait une oreille distraite aux conversations interminables des buveurs. Les détails précis l'intéressaient peu. Il ne faisait cas que des attitudes et des sentiments. C'était pour lui un plaisir quand la montée de l'ivresse expulsait de leur enveloppe ces lourds tempéraments du Nord, mettait à nu des férocités, des candeurs et des vices, les rangeait sur la table poisseuse ainsi que des dés ou des accessoires de jongleur. Quelquefois c'étaient des voltes inattendues. L'hypocrite avait une crise de franchise, le taciturne de bavardage, le doux de violence. Les noms de Farnèse, du duc d'Albe, de Luis de Réquésens, ^e Luther, de Calvin et d'Érasme, de Guillaume et de Maurice d'Orarge sonnaient dans ces conversations, articulés par des largues pâteuses, couverts d'invectives ou d'éloges, accompagnés de coups de poing formidables, de cliquetis d'épée, de hoquets. Ainsi cheminent les réputations, ivrognes célébrés par des ivrognes, battant les murs, zigzaguant le long des rues, croulant par aventure au milieu des vomissements, bousculés, écrasés, jetés au canal, à moins que le hasard heureux de la promenade ne les mène coucher chez Plutarque. Chaque époque jette aux passions leur levain sous forme de prophètes, de généraux, de revendications, d'assassinats. La pâte monte sous des aspects à peu près semblables et l'humanité mange ce pain amer avec une face qui, comme celle d'Éva, passe de la crainte à la fureur, et de l'amour au désespoir.
II y avait quatre jours que Shakespeare était à Rotterdam, mais sa vie intérieure déroulait assez de lemarques et de songes pour faire de ce peu de temps une année et il lui arrivait, à l'approche de la nuit, de considérer les heures du matin comme une chose infiniment vieille et lointaine. Il se laissait aller à ce vertige de la durée avec une jouissance extrême, car, ce qu'il souhaitait avant tout, c'était de l'infini autour de sa pensée. Quelque sévère que dût être l'épreuve, il s'était juré de ne point écrire aux siens, et l'état troublé des pays qu'il comptait traverser faisait qu'il n'attendait point de leurs nouvelles. Seul et libre, il avait ainsi les immenses avantages d'une indépendance de sensations absolue et il pouvait considérer l'univers comme si à chaque pas il naissait devant lui, chargé de drames et de sourires.
Comme il descendait une rue en pente qui menait à la Meuse, par une magnifique journée d'or et de flammes, il entendit derrière lui un grand tumulte, que traversaient les sons aigus du fifre. D'un pas guerrier, dans une furieuse confusion de clameurs et de gestes, hommes, femmes, enfants accompagnaient une troupe militaire. Shakespeare reconnut le petit Lucas.
— Où vas-tu? lui cria-t-il, entraîné lui-même par le torrent.
— Voir tuer les assassins ! Viens donc, ce sera drôle i C'étaient les Espagnols surpris au gué de Middelbourg
que l'on conduisait au supplice. Noirs, fiers et maigres, les mains attachées et crispées derrière le dos, entre deux doubles rangées de Gueux armés de mousquets et de piques, ils marchaient alertement à la mort. On les avait affublés de coiffures grotesques et pointues qui parodiaient l'Inquisition ; la vue de ces odieux symboles excitait la haine de la foule. Mais là-dessous leurs rudes visages demeuraient impassibles et Williarii reçut à jamais dans sa mémoire leurs sombres regards d'acier bruni. Il emboîta le pas à la populace. Des pierres et des imprécations voltigeaient, oiseaux farouches ; la rage et la joie mêlées contractaient les physiônomies. De toutes les issues avoisinantes accouraient les retardataires.
« A mort ! A mort ! Les pirates ! A mort! » C'était dans l'air chaud un hérissement de poings tendus. Des fenêtres brusquement ouvertes tombaient des crachats et des outrages. Les chiens aboyèrent, le carillon sonna et le fifre rythmait ce vacarme.
Quand la cohorte arriva sur le quai, large, spacieux, res-
plendissant, il y eut un remous. On forma le cercle. Entre les hautes silhouettes des mâts apparaissaient les prairies vertes de l'autre rive. Une voix forte commanda le silence. Serrés et garrottés, en plein soleil, au centre d'un espace dramatique, les Espagnols écoutèrent, un méprisant sourire aux lèvres, la sentence que leur lut .le greffier, homme de forte encolure et de visage placide, qui s'embrouillait dans les formules et définitions juridiques. Par le hasard de la bousculade, Shakespeare se trouvait au premier rang. Ses yeux parcouraient l'assemblée nombreuse et grouillante. Entre les gros ventres des bourgeois les femmes étaient pressées ; quelques-unes portaient leurs enfants. Elles tendaient le cou avec une expression de colère avide et leurs ornements d'or scintillaient. Derrière les têtes d'autres têtes s'étageaient, toutes curieuses, toutes haineuses, coiffées de chapeaux, de toques ou de bonnets, graves, blêmes ou sanguines, si dissemblables de ces faces brunes là dans l'aire du supplice. Tout près de lui le poète aperçut Éva, sa jolie taille, son petit pied, dépassant toujours un peu la jupe de velours vert, sa nuque blonde. Son corps avait la courbe de l'attention et, comme elle s'inclinait, il vit ses regards animés d'une lueur féroce.
Alors le bourreau s'avança, suivi de ses aides qui installèrent minutieusement une série d'appareils compliqués et brillant au soleil implacable. C'était un robuste gaillard, vêtu de rouge et de noir, cerclé d'une ceinture à laquelle pendaient des couteaux et des outils de bois. William fixait ses mains énormes, ses mains expertes, porteuses de douleurs et verseuses de sang et qui façonnaient l'agonie. Il fixait ses yeux ronds, inexpressifs, fermés à tout émoi, ces reins larges comme une table et qui pliaient pour un travail terrible, les mollets et les pieds qui supportaient pareille charpente. Automate de mort, cet homme recevait l'ordre, l'exécutait, sans joie, sans dégoût, sans colère et, ainsi qu'une masse indifférente, satisfaisait les passions de ses concitoyens.
La première victime s'avança sans trembler. Il était grand, il était pâle et son allure était si noble que, bien qu'il foulât un sol uni, il paraissait gravir des marches. Le bourreau prit deux éclats de bois qu'il enfonça précisément sous les paupières. Les yeux jaillirent, billes humides et sanglantes. Shakespeare, saisi d'horreur, vit frémir la face obscurcie, mais le corps demeurait immobile. Les aides le dévêtirent avec adresse, coupant et lacérant les bottes, les culottes,
les courroies de cuir du justaucorps. Ces lambeaux tombaient à terre, telle la mue d'un serpent grotesque. Il demeura nu et dressé. Le long de sa poitrine velue une sorte de tatouage figurait une croix noire et la Vierge, et ce fut un immense haro ! L'exécuteur, sur un petit réchaud, saisit une lame étincelante et, prestement, délicatement, comme s'il parait une viande rare, il découpa des lanières de chaii qui sifflaient au passage du feu. D'abord le ventre, puis le thorax, puis les bras, des doigts aux aisselles. Un sang noir dessinait le trajet. Les bandes de peau se recroquevillèrent» Une odeur de brûlé se répandit.
Cependant la foule, jusqu'alors attentive et calme, commençait à trépigner de joie. C'étaient des rires et des insultes, la brutale griserie du supplice. Au martyr on jetait les forfaits de sa race, des complaintes vengeresses et la mort de Guillaume le Taciturne. Les femmes mêlaient au nom maudit du duc d'Albe celui de leurs pères et de leurs maris tombés dans une guerre impitoyable. Des faces levées suppliaient le ciel d'augmenter ces souffrances légitimes, le tranchant de l'acier, l'ardeur du feu. D'autres pleuraient de souvenir et de rage. Les bras croisés, penchés sur ce spectacle, les bourgeois dodus avaient une mine narquoise. Ces tortures ne leur rendraient ni leurs fortunes perdues, ni leurs bateaux coulés, ni leurs maisons pillées, mais elles seraient d'un bon exemple. Quant aux Gueux, gardiens des prisonniers, ils étaient blasés sur ces aventures et, après quelques regards distraits, discutèrent avec de grands gestes. Les plus criards furent les enfants qui s'étaient faufilés jusqu'au cercle tragique, applaudissaient, juraient, tempêtaient. Ils encourageaient le bourreau et jouissaient bruyamment de chaque détail.
Shakespeare éprouvait une angoisse atroce, jointe à un âcre et affreux plaisir. Ce n'était pas l'atmosphère à la fois intrépide et lâche qui l'exaltait à ce point-là. Ce n'était pas cette assistance gorgée de revendications cruelles, opposant le carnage au carnage. Ce n'était pas le spectacle du malheureux, maintenant couché sur le sol et bariolé de sang, dont on s'occupait à déchausser les ongles, écraser les orteils, tenailler les muscles tressaillants, casser les dents à coups secs de maillet. Non, tant de sensations réunies luttaient distinctement dans son âme, mais par-dessus jelles et plus forte, comme le soleil sur cette brune carcasse de détresse, étincelait la joie sauvage de l'art et du drame, des plus hautes passions débridées. En vain il invoquait la pitié, reine inac-
cessible et mystérieuse qui parfois descend de son trône pour un regard de chien ou de mendiant, pour un enfant qui pleure, pour une attitude navrée, et parfois reste muette, immobile, les lèvres serrées devant un massacre, un amas d$ cadavres. « Viens, implorait-il, toi qui me fis trembler, toi qui souvent sans cause remplis mes yeux de larmes et donnes à mon cœur l'ardente pulsation du dévouement, toi qui m'inspires le sacrifice comme rachat de tant de détresses que la nuit, réveillé par un inexplicable cri lointain, je sens vivantes autour de moi sur la terre ! Ah ! compassion, force centrale de mon être, débris d'anciennes métamorphoses, descends sur moi en cette minute ! Dissipe une volupté car^ nassière et souillée. » Mais la pitié ne répondit pas et, consumé par une sécheresse fébrile, le poète continua d'observer.
Bien peu de vie restait sans doute dans ce corps couvert d'ignobles mutilations, car un gémissement sourd sortit de la bouche écumeuse et tordue. Aussitôt et drapant cette faiblesse, la sombre petite troupe d'Espagnols entonna un chant guerrier, mélopée héroïque qui fêtait la mort d'un héros. Le cadavre ne bougea plus. L'âme s'était enfuie, irritée, sur ce char de syllabes rauques et lumineuses qui montaient vers leur frère le soleil.
Le suivant chantait encore lorsque le bourreau le reçut. Il était, lui, mince et malingre, et semblait un jouet aux mains du robuste Hollandais. Il chantait quand on lui décolla les oreilles et le nez qu'il avait grand et courbe dans sa figure olivâtre. Le refrain, repris par les siens, couvrit les applaudissements de la foule. Il chantait tandis qu'on lui ouvrait les jointures des genoux et des coudes et qu'on les saupoudrait de poivre. Il chantait tandis que ses pieds grésillaient sur des plaques ardentes. Alors le tourmenteur s'appliqua à cette bouche tenace et la poire de bois la distendit. Un bruit sourd indiqua l'éclatement des mâchoires. Il tomba sur le sol, mais il ne voulait point mourir, et ses regards, qu'on avait épargnés, restèrent vivants jusqu'au bout dans sa chair pantelante, comme occupés du seul rythme intrépide auquel les autres s'acharnaient.
Comme le plomb était fondu, il fut la nourriture du troisième et le quatrième eut la tête tranchée, après qu'on lui eut scié les os. Le bourreau et ses aides ne perdaient pas de temps. Penchés sur leur active besogne, ils semblaient soigner les victimes de quelque horrible catastrophe, leur verser des médicaments, les entourer de soins et d'affection. Et cette âpre sollicitude alignait le cadavre auprès dù cadavre,
réunissait les membres épars, renouvelait le feu des réchauds, repassait les outils et les glaives.
Ils affrontèrent la torture sans faiblesse, jusqu'au dernier, les douze camarades, sous les crachats et les railleries de l'assemblée qu'indignait une pareille constance. Leur chanson devenait plus grêle, mais persistait malgré ses sublimes défaillances, et l'ultime survivant narguait encore le bourreau par ce refrain plus fort que le supplice. Il 'fut littéralement haché, morcelé fibre à fibre, car il était le chef et de prestance altière. Les fifres retentirent. Les assistants se rapprochèrent du charnier tiède et les enfants tiraient les cheveux de ces tronçons rejoints sur le sol rouge comme pour un abominable jeu de patience. L'air empestait. La fatigue et le dégoût dominaient la haine. Les travailleurs se lavaient les mains. Le soleil baissant sur la Meuse, les eaux du fleuve se teignirent de pourpre et devinrent un long étendard fauve.
La foule s'écoula, les uns vers la ville, d'autres vers les vaisseaux où leurs affaires appelaient les bourgeois. Shakespeare remarqua qu'ils ne parlaient plus du spectacle. Luimême avait la bouche amère, les jambes raides, l'âme déserte. Un sombre écœurement sans formules le rendait indifférent au crépuscule doré, à la palpitation du peuple autour de lui, à l'horizon rose et limpide. Ainsi l'héroïsme finissait dans une boue fétide. Une pyramide de cadavres, telle était la clôture forcée de ces départs, de ces actes de foi comme disait le chevalier John, de ces résistances, de ces haines. Les passions les plus frénétiques n'étaient qu'une minute glorieuse à lisière de tombe, un chant chanté entre des piques et des réchauds et qui, d'abord tragique, devient peu à peu monotone. L'œil se fait aux plaies les plus immondes, le nez à toutes les odeurs, l'oreille aux pires gémissements. Bulle soudaine de l'être, qui déforme et magnifie la nature, l'enthousiasme s'affaisse et crève.
« Il me faudrait le rire de Blacknaff pour tout narguer à la fois : ce public infâme de Hollandais, ces bourreaux costumés en diables, ces victimes volontaires, venues pour des causes absurdes dans ces pays où tout leur est hostile. Fausses beautés guerrières, à fond de lie et de vinaigre ; animaux couverts de cuirasses, hérissés de piques et qui lacèrent d'autres animaux. Délire du sang qui court dans ce corps où un mauvais destin l'emprisonna, cherche sans cesse à sortir et, pour ce faire, congestionne des idées burlesques, suggère de folles entreprises. Des baquets de sang, des tonnes de
sang, serait-ce assez pour la soif humaine? Que par un crépuscule analogue, sur une plage immense et sablonneuse, on les assemble tous, les porteurs du verbe, les bêtes à la tête droite et aux mains qui façonnent, et qu'on les gorge de cette liqueur qui les grise, tous, les mâles, les femmes et les enfants, à la régalade, le visage aux étoiles, témoins de cette orgie stupide, êt qu'ils s'endorment ensuite en vomissant, d'un sommeil digne d'eux, débarrassant la terre d'une race impie et gâcheuse ! »
Il entendit une douce voix derrière son épaule :
— Vous rentrez à l'auberge, monsieur Shakespeare. C'était Éva qui, l'appelant ainsi, marchait légèrement
vers la ville.
— Oui.
— Je vous accompagnerai donc, car je rentre aussi. Mon père sera bien heureux quand je lui raconterai le spectacle.
Shakespeare songea au mot du chevalier John : « MaU olet Elle sent la catastrophe. » Il éprouva de la répugnance pour cette jeune fille sanguinaire, et répondit :
— J'ai trouvé cela dégoûtant.
Elle ne fut pas indignée, et répliqua avec simplicité :
— C'est que vous n'aimez pas la mort.
Puis, comme il s'étonnait.
— Je suis une patriote, c'est vrai, mais ce qui m'a plu davantage dans ce supplice, c'est la mort même. J'apprécie la bravoure devant elle. Elle réfléchit; ses yeux bleus devinrent solennels. Ces Espagnols ont été braves. Moi, j'aime la mort sous tous ses costumes et surtout dans les étoffes violentes. Cela me transporte. J'avais envie de m'offrir au bourreau, de lui crier : « Prends-moi ! » Ah ! si j'avais eu l'âge, à l'époque terrible, comme j'aurais eu une belle fin!
Ils marchaient côte à côte et sa jupe verte le frôlait. L<? disque énorme du soleil descendait lentement dans un palais de flamme. Elle le montra du doigt où brillait sa bague d'or.
— Regardez-le; n'est-il pas adnijirable quand il meurt? Il en est ainsi pour tous les êtres. Il paraît que leurs idées deviennent nobles, et touchantes. Ces hommes chantaientils bien tout à l'heure ! J'en frissonnais. Ce que je raconte vous paraît étrange. Mais je suis née dans les incendies et les meurtres et je porte peut-être un signe fatal.
— Si votre père était là, dit Shakespeare, il serait effrayé, lui qui vous aime tant
— Oh ! mon pauvre père ! Il ne me connaît pas. Je lui ai toujours caché ma vraie nature. Je suis délicieusement émue quand j'imagine son désespoir, si par hasard il voyait mon cadavre. Quand j'étais petite, je m'amusais à sauter de haut, de très haut, au risque de me casser les reins et je criais à tue-tête : « Tant pis pour moi ! »
Ici elle eut un sourire.
— Le jour même de votre arrivée, vous m'avez regardée avec amour. Vous verrez combien c'était fou. L'amour est pour moi un dieu souple, qui prend les formes d'un linceul. Entre deux êtres qui s'aiment, il y a toujours des flambeaux allumés, des vieillards en prière et c'est pourquoi l'on est si loin l'un de l'autre.
Ces paroles bizarres, cette voix mélodieuse enflammèrent le jeune homme. Il mit sa main sur la fine main pâle qui se retira doucement :
— Laissez-la, elle est trop froide et ne veut plus être réchauffée. Monsieur, la mort a un goût; la mort a un fier regard. La mort est plus belle qu'une maîtresse chargée de joyaux. Fiancez-vous à elle. Soyez son chevalier. Vous aurea les chevaux les plus riches et les maisons les plus somptueuses.
Il désigna les canaux mats où s'engourdissait la lumière, les navires élancés, la ville bruissante :
— Mais abandonner tout cela?
— Bah, c'est une porte qu'on pousse sans regarder derrière soi. Songez-vous donc sans cesse à l'heure qui vous quitte, même lourde de joies et de serments, quand vous passez dans l'heure sans heure?... Je me figure que, dans le pays où sont maintenant les Espagnols avec leurs corps en morceaux et leurs mines tordues, tout doit être très délié, très lâche. Elle eut un joli geste d'éparpillement. Les choses flottent et se traversent sans que rien les retienne. La mort ! Ah ! elle m'atteindra sans me blesser, car elle est une vieille con* naissance. Si souvent j'ai pensé à elle !
Ils arrivaient à YEcuelle de Bois. Elle le laissa sur un douloureux éclat de rire. Comme il entrait dans sa chambre, il y trouva le chevalier John.
— Je vous attendais, mon cher, déclara celui-ci. Je vous fais mes adieux. Dans quelques heures Rotterdam ne sera plus qu'un mot pour ma mémoire.
— Comment, vous partez?
— Sans doute. On me rappelle. D'ailleurs je sais maintenant tout ce qui m'était nécessaire. Prolonger mon séjour serait une vaine imprudence.
— Vous partez et il n'y aura eu entre nous qu'une demi-amitié, puisque la moitié de votre visage reste dans l'ombre.
— Eh! ehl jeune homme, vous êtes curieux. C'est le plus beau des vices. Avec votre nature investigatrice, vous vous êtes demandé d'emblée : Quel est le mystère de ce particulier-là? Que cache-t-il sous son feutre à plumes? Pourquoi ces absences, ces réticences, ces vagues conseils? Pourquoi ce petit volume offert en tapinois, bien qu'il ne renferme que des préceptes philosophiques? A propos, l'avezvous seulement feuilleté le petit volume?
— Pour vous parler franchement, il m'a semblé fade. Le chevalier eut sur la figure une ironie considérable.
— Fade, c'est bien la définition. Fade comme certains fruits des pays tropicaux qui, dit-on, vous emportent la bouche, sans qu'on s'en aperçoive, dans une saveur à peine sucrée. Ce qui vous a choqué, c'est la disproportion entre vos facultés imaginatives et les courts préceptes moraux que l'on vous donne. Apprenez qu'un ouvrage qui s'adresse à tous doit avoir des clés pour tous. Vous avez sans doute pris la mauvaise ; enfin, vous jugerez cela plus tard. Voici, pour le cas où vos pérégrinations aventureuses vous conduiraient en Allemagne, une lettre qui pourrait ne pas vous être nuisible. Il tendit un carré de papier soigneusement cacheté. En arrivant à Hambourg, importante cité où les bateaux fourmillent, informez-vous de l'auberge des Trois Couronnes. Vous y trouverez un nain hideux, le patron, armé sur le front d'une formidable verrue jaune. Que votre première phrase soit, en l'abordant : Semper olim. Ce sera la meilleure des introductions. Vous lui remettrez ensuite votre missive sur laquelle sont les trois lettres A, B, C, et il vous indiquera son destinataire, un personnage, mon ami, dont la conversation vous enchantera et dont l'influence vous sera utile.
— Vous êtes une vraie grotte souterraine. Merci toujours pour cette marque d'intérêt, dit Shakespeare en prenant le papier.
— Plus grande que vous ne supposez, mon cher. Quoique fort méfiant, j'ai la sympathie prompte. Avez- vous entendu parler de quelques malheureux Espagnols torturés ici aujourd'hui même?
— J'assistais à leur supplice.
— Ah, Ah ! Sont-ils bien morts?
*— Admirablement,
— En avez-vous remarqué un petit, de teint jaune-vert avec un grand nez? J '
Pt7T d°Utf C>î un héros- 0n Iui a arraché les oreilles et la mâchoire, fendu les genoux, fait éclater la bouche avec la poire d angoisse. Mais qu'avez-vous? Quelle pâleur '
Le chevalier John était en effet horriblement blême ses jambes tremblaient, et, pour rester debout, il saisit lé dossier d une chaise.
— Ce n'est rien, une faiblesse habituelle et passagère Alors, cet enfant a eu du courage?
— Un courage antique. Il chantait, pendant son martyr^ une chanson bizarre avec beaucoup de syllabes en U, que ses compagnons reprenaient en chœur. Je n'ou-
terribîes]amaiS œ °0rpS maigre Gt PaIPitant' ces égards ; Le. chevalier John fit un grand signe de croix et tomba a genoux, Sa prière dura quelques minutes. Quand il se releva il prit la main de William et dit simplement • „ 7~ Cel^-là était mon frère, mon pauvre petit frère Te
I ai tenu dans mes bras et promené sur les routes brûlantes, dorlote, soigne, élevé dans la crainte de Dieu et le mépris des hommes. Le ciel s'ouvre pour lui. Ses bourreaux auront leur châtiment.
« Je savais bien qu'il était Espagnol », songea Shakespeare.
II eut voulu trouver quelques phrases de consolation, mais le poids de sa journée le rendait muet. Il ne put que secouer tristement la tête. H
— Voilà rompu mon seul lien terrestre, continua le chevalier d une voix sourde. Le Seigneur a voulu m'isoler icibas, me consacrer à son seul autel... sans se laisser déterminer f ar aucune attache déréglée... Allez, le livre n'est point fade I Adieu.
Il affermit son chapeau à plume sur sa tête, boucla son épee et sortit d'un pas alerte.
U arriva que le lendemain, à l'heure du déjeuner, Éva si ponctuelle, n'était point rentrée.
Le père Moorels, très énervé, se promenait de long en large dans la salle d'auberge déserte à cette heure, et Shakespeare s'efforçait en vain de le consoler.
— Elle aura été retenue par quelque commère. Peut-être a-t-elie ete voir une parente.
Le vieux secouait la tête :
— - Il n'y a pas de commère, pas de parente qui la détour-
nerait de ses habitudes. Elle a tellement peur de m'inquiéter. Elle sait que le moindre retard m'affole.
Il fit venir les servantes et les questionna avec colère. Toutes répondirent la même chose : « Mademoiselle était partie au marché avec son panier à provisions. Elle n'avait parlé à personne. »
Dix fois de suite Moorels monta dans la chambre de sa
Il redescendait la mine déconfite. Enfin l'on se mit à table. Mais il ne mangeait pas et, à tout instant, sortait sur le quai, inspectait l'horizon, interrogeait les gens qui passaient et dont aucun n'avait vu Éva.
L'après-midi se consuma dans une vaine attente. A mesure le vieux s'exaltait davantage; d'abord silencieux et concentré, il poussait maintenant de profonds soupirs, des : « Ah ! mon Dieu », des « Fasse le ciel » et ses yeux semblaient encore plus petits dans sa grosse figure rouge brique. Il serrait le bras de Shakespeare, car il négligeait les insouciants buveurs, et lui déroulait ses conjectures, cherchant lui-même des explications à cet extraordinaire retard. Le poète, qui se rappelait la conversation de la veille, n'était pas sans inquiétude. Depuis le supplice des Espagnols et les adieux brisés du chevalier John, il éprouvait une sensation d'angoisse, de malheur flottant dans l'air.
— Eh ! papa Moorels, un coup avec les camarades !
— Elle reviendra, ta fille. Elle n'est pas perdue.
— Elle est allée faire un tour avec son galant.
— Elle n'est pas un oiseau sauvage. Elle sait la route de la nichée.
Le soir descendit au milieu de ces tourments. Le vieux, n'y tenant plus, partit à la recherche de son enfant et Shakespeare l'accompagna.
On eût dit que, sous l'effort de la nuit et de l'impatience, la ville se dépliait ainsi qu'un long parchemin obscur renfermant un illisible secret. Des lumières couraient sur les canaux comme en quête d'un drame mystérieux. Les hautes maisons, sous le ciel nuageux, abritaient bien des choses ignorées. Les vaisseaux, les moulins immobiles, silhouettes brunes et barbares, se chuchotaient des histoires tragiques.
Ils couraient plutôt qu'ils ne marchaient. Moorels s'adressait aux patrouilles, aux gardes des ponts, aux bateliers attardés. Inlassablement il refaisait le portrait physique d'Ëva : « Une jeune fille blonde, d'une beauté merveilleuse, avec un panier, C'est ma fille, C'est ma fille t »
fille, idée absurde
devait passer par la salle.
Certains approchaient leur lanterne de ces deux bizarres compagnons et, voyant la sincérité, faisaient un Ste
dïfonseï nCanaient D'aUtr6S' 163 amis« donnS
— Allez ici. Allez là.
tpSS^KSxto9t des réponses négatives- Un
blmdf°0UtQZ d0n°' •' en connais une' moi' de ieuQe fille
Moorels le repoussa d'un coup de poing
Shakespeare errait dans une cité de cauchemar, sans nom sans site sans figure. Il partageait les transes de l'aubergiste. Il était sur que son imagination faisait le même tour que celle de Moorels et il se représentait Éva noyée, perdue assassinée, partie, capturée peut-être par des hommes cruels'
— Avez-vous des ennemis?
— Mais non je ne m'en connais pas. Ah! mon Dieu! mon Dieu 1 quel malheur !
A un barrage, le passeur se gratta la tête.
— Une jeune fille blonde, avec un panier. Oui, je crois bien que ce matin... Mais je ne suis pas sûr qu'elle eût un panier. Il y avait aussi une vieille dame.
— Fixez votre mémoire. Elle portait une robe de velours
— Une robe de velours. Il en passe beaucoup, des robes de velours.
Bref il ne savait rien de plus et, en guise de consolation ajouta :
— On m'a bien volé mon chien hier.
Après le tour des inconnus, ils firent celui des parents des amis et amies d'Eva. Il était tard. Beaucoup étaient couchés. Ils frappaient à des portes et réveillaient le hargneux voisinage. Une vieille femme arrivait ou un homme bougon en costume de nuit, la lanterne à la main. L'auberêsté avait un langage incohérent. C'était Shakespeare qui prenait la parole. Mais nul ne pouvait les renseigner. On n'avait pas vu Eva depuis la semaine précédente, depuis l'avantveille, depuis la veille. Ils allèrent chez la tante de la jeune fille, chez plusieurs cousines, chez un forgeron, dont les ouvriers travaillaient encore devant une gigantesque flamme rouge, chez des commerçants, chez des Gueux qui entrebâillaient leur huis avec méfiance.
Shakespeare était brisé de fatigue. Il ne distinguait point le visage de Moorels, mais le bruit de leurs pas était couvert par une sorte de sanglot continu et ses rassurantes paroles
restaient sans réponse. Ce qui frappait le jeune homme, c'était l'indifférence absolue de toutes les personnes auxquelles il s'adressait. On croyait à une lubie de Moorels. Sous toutes les phrases courait cette remarque que chacun a ici-bas son lot de malheurs et de bonheurs et qu'il ne s'agit pas d'importuner les autres. Ces bourgeois étaient durs, secs, égoïstes. Depuis tant d'années la catastrophe était si habituelle que la perte d'une jeune fille ne semblait pas une grave aventure.
Une fois même on les reçut fort mal. C'étaient des neveux et nièces avec lesquels Moorels était brouillé depuis longtemps, un riche intérieur de miroirs, de boiseries, de faïences, qu'éclairait louchement un bout de lumignon :
— En quoi cela nous regarde- t-il? répondit l'homme avec un mauvais sourire.
La femme ajouta.
— Vous ne nous l'aviez pas donnée à garder. Et une autre voix dans l'obscur.
— Tout est fini entre nous.
Moorels croyait qu'ils en savaient davantage. Il s'entêta, leur demanda pardon, les conjura de lui dire la vérité. Plus il devenait humble, plus les autres étaient arrogants. Shakespeare dut l'entraîner avec douceur.
Une petite pluie fine tombait. Ils rentrèrent à YÊcuellô de Bois couverts de boue. L'auberge était déserte. Les servantes n'avaient aucune nouvelle. Ce fut une veillée sinistre. Une de ces femmes dit avec timidité et comme pour faire diversion.
— On a trouvé le bourreau avec un poignard dans le cœur, un poignard en forme de crucifix.
William songea au chevalier John. Mais cet événement ne fit pas sourciller Moorels. Il était assis devant une table, la tête entre les deux mains, muet, immobile et, à intervalles réguliers, deux grosses larmes jaillissaient de ses yeux, comme projetées par les paupières. Autour d'eux, les filles d'auberge parlaient bas et n'osaient aller se coucher. On entendait au dehors la pluie, semblable à un piétinement. Les quinquets grésillaient au plafond.
Shakespeare, que cette veillée rendait fébrile, combinait l'arrivée du fantôme d'Éva, blanc, discret et pour lui seulement visible. Elle avait un doigt sur la bouche ; ses ornements d'or brillaient d'une lueur d'outre-tombe, phosphorescente et vague, et à son pied nu, de forme parfaite, elle portait aussi un anneau d'or. Elle s'approchait de son père
et le baisait au front. Dans l'espace, une palpitation d'ailes ; dans l'âme, un trouble surnaturel, une ouverture à des émotions neuves et singulières qui expliquaient l'enchaînement des choses dans l'univers. Le supplice et le chant des Espagnols, les paroles du chevalier John, la disparition d'Éva, tels étaient les anneaux lucides d'une chaîne d'argent dont le fantôme semblait entouré et qui était la prison de l'autre monde. Les causes d'ici-bas comme geôlières, les douleurs d'ici-bas comme évocatrices. Car la douleur de Moorels était manifeste, un halo blême autour de son visage, et la douleur des Espagnols était une boule rouge ; celle du chevalier John, une boule bleue. Ces sphères rendaient un son qui était un mélodieux gémissement ; elles s'attiraient et se repoussaient, passaient les unes derrière les autres, de sorte que leurs nuances se mêlaient. Puis elles formaient des signes, d'étranges ■ figures. Éva considérait ces lumineux sortilèges. Un sourire flottait sur ses lèvres fines et exsangues. Bien qu'elle ne parlât point, le poète comprenait son langage. Il n'était pas tressé de mots, mais de sensations suraiguës et si touchantes qu'on en avait le cœur traversé. Les bulles de douleur l'environnaient, se fondaient en elle, l'évaporaient et il ne restait plus dans l'espace qu'un voile impalpable, tel qu'une brume, qu'un courant d'air glacé déchirait tout à coup. C'était le canal et la fuite de la nuit sur son noir quadrige. Quel froid âcre et pénétrant ! Du sein d'un amer silence montaient dans un ciel livide les flèches vertes du jour. Les mâts étaient malingres, les vaisseaux et les maisons de mauvais présage, les moulins tournaient avec vélocité comme mus par une force diabolique. A l'horizon du sol, on apercevait des membres épars, des instruments de torture et du sang. Un grand coq rouge sortait d'une rue. Sa crête atteignait aux pignons. Il se plantait comme un capitaine devant la nature décriée et poussait son chant fatidique...
Shakespeare se réveilla, les lèvres gonflées, la tête lourde, les membres ankylosés, devant la table d'auberge. Les quinquets étaient éteints. Les servantes dormaient dans des postures grotesques et leurs figures grasses étaient huileuses. Le père Moorels, les yeux grands ouverts, avait conservé sa position. Il faisait complètement jour et la pluie avait cessé. Subitement un bruit de pas, un arrêt pesant. On frappe à la porte. Ces coups sont durs, mauvais, pénètrent le cœur comme des coins de bois. Personne ne remue. Les coups recommencent, plus violents, accompagnés d'un tttifmlte de voix et de jurons. Moorels n'a pas bronché,
LE VOYAGE DE SHAKESPEARE 8l
pas détourné son regard fixe et terrifiant. Shakespeare alors se lève et va ouvrir, puis s'écarte, raide d'horreur, devant un épouvantable cortège...
Sur un brancard, que portaient quatre hommes pales, vêtus de cuir, était étendu le corps d'Eva. Sans couverture et sans précaution, elle était là, telle qu'on l'avait retirée du canal, après un séjour de quelques heures, le visage gonfle et tordu, méconnaissable, ses cheveux blonds emmêles et dénoués, ses vêtements collés au corps ; sur son ventre ballonné, sa jupe de velours vert formait quelques gros plis humides. Elle avait les paupières mi-closes, les lèvres énormes et le nez pincé. Ses ornements d'or avaient disparu et sa dentelle pendait par longues déchirures.
Les servantes, réveillées en sursaut, poussèrent des cris perçants en se frottant les yeux. Elles couraient tout autour du brancard et les porteurs s'expliquaient par courtes phrases brutales : - u ,
— Son panier flottait. Un gas nous a prévenus. Ah I ce qu'elle était lourde ! , ■
Shakespeare s'était tourné vers Moorels. Le vieux, d abord immobile et pétrifié, se dressa debout d'un seul élan. Il semblait que le réel continuât le rêve atroce qui depuis de longues heures l'accablait. Tel qu'un automate difforme, il marcha vers le malheureux reste de ce qui fut sa fille, et là, tragique stationnaire, la considéra avec lenteur. Ses regards hébétés, vides de toute expression, mornes fanaux sur un désastre, allaient de la chevelure sans couleur aux petits pieds raidis. Par un phénomène immédiat, la graisse de son visage avait coulé, de sorte qu'il portait un nouveau masque pâle et déchu, creusé de rides molles ; sa tête oscillait de bas en haut dans un tremblement continuel. Sa large poitrine se soulevait avec effort et, dans le silence des pleureuses, on entendait un sifflement bref.
Les hommes disparurent. La scène resta libre au desespoir. William avait le cœur dans un linceul humide. Il compatissait bien. Le vieillard l'effrayait. Il lui toucha l'épaule. Moorels eut un terrible frisson, comme quelqu'un qui agonise par un grand froid. Pour la première fois ses yeux sortirent des limbes et, de sa faible voix encore rapetissée, il murmura : . , ,
— Je le savais depuis hier. Comme elle est jolie dans la
mort!
Sublime erreur où se réfugiait la plus folle tendresse, dans l'écroulement de ce palais de chair, au faîte de cheveux blonds,
aux fenêtres bleues, aux portes virginales. Shakespeare sentit les larmes monter des régions profondes de son être que n'éclairait pas encore l'intelligence. Quoique, à son insu, sa belliqueuse imagination forgeât tous les drames possibles et que, dès les premières manifestations de ce démesuré amour paternel, elle eût combiné sa ruine, il n'avait pas prévu cette illusion poursuivie plus loin que la mort, parant le cadavre de fleurs empruntées. Il assistait à un supplice plus raffiné que celui des Espagnols et la douleur traversait ici de délicates régions morales que n'atteignent ni le feu, ni le plomb, ni le maillet, ni les tenailles : « Tu n'as pas besoin de parler, d'invoquer les dieux par de longues phrases faussement sincères, déplorable vieillard, pire qu'un cadavre, puisque tu éprouves encore. Je suis les secousses de ton âme, soit qu'elle agite le souvenir et les premières suaves années de ce corps gracieux que l'eau déforme, soit qu'elle se reporte sur ta femme, sur la rnère absente et suppose un désespoir jumeau, soit qu'elle envisage l'avenir perdu, l'époux au bras de l'épouse, dont la bague est un signe nouveau, les enfants joufflus, le bonheur embaumant la maison pleine d'un joyeux tumulte. Toujours flamboie la formule terrible : cela aurait pu ne pas être. Ainsi que le joueur malheureux, tu bâtis un destin différent et tu rétablis les faits comme ils étaient avant la catastrophe, dupant ton cœur par ton esprit et ton esprit par ta mémoire. »
Or, ces conjectures étaient fausses. Moorels adorait trop sa fille pour avoir autre chose qu'une image immédiate. Son cerveau, par un détour complexe de l'égoïsme, qui est le dernier terme des sentiments exaspérés, tournait et retournait ce doute : « A-t-elle pensé à un autre qu'à moi en mourant? »
Sa jalousie s'attachait à ce dernier vestige d'une existence pure et si douce. Il n'attendait pas que la dépouille se levât ou remuât faiblement. Il n'attendait pas, dans son attitude sinistrement contemplative, qu'un miracle ressuscitât le regard, le geste ou le verbe. Il attendait la certitude.
Cependant les servantes continuaient leur vacarme et leur mélopée de comédiennes, parce que c'est ainsi qu'il faut accueillir un désastre. L'aubergiste ordonna brièvement :
— Portez-la dans sa chambre, et bientôt l'escalier cria sous le poids du noir cortège.
Tandis qu'on la déshabillait et qu'on la parait pour les Vers, Moorels, dans la pièce à côté, invoquait le remords
d'un ton monotone et brisé : « Je l'aimais trop, j'attirais le malheur. Chaque fois que ma pensée s'attachait à elle, c'était avec tant de violence !... Mon amour a été meurtrier. » Shakespeare attendait une crise de bruyant désespoir, mais elle ne vint pas. Le bonhomme gardait toute sa raison et déroulait un monologue lucide : « Pourquoi a-t-elle fait cela? Elle n'avait aucun chagrin, aucune contrariété. Tout le monde l'aimait. Dès qu'on la voyait, on était pris. N'estce pas que vous aviez le cœur remué par sa présence? C'est fini, tout cela, c'est complètement fini. »
Ses yeux étaient secs. Il y avait de longs silences pendant lesquels il réfléchissait : « Je suis si faible que je n'aurai peut-être pas le courage de me tuer. Demain ou après-demain ou un autre jour, j'attendrai, je verrai. Je crois que ma vie s'est resserrée. Elle est toute, toute petite et placée n'importe où dans mon corps. Elle tiendrait dans un dé. Vous voyez un enfant, un véritable enfant. »
Il n'avait pas voulu qu'elle fût exposée aux regards des autres. « Je préférerais que personne ne l'eût connue, qu'elle restât une fille élevée sauvagement dans une grotte, comme celles qui doivent être reines un jour. Elle était ma petite reine perpétuelle. »
On entendait le bruit sec du marteau. Shakespeare tressaillit : « Ne tremblez pas et n'essayez pas de parler pour couvrir ce glas de l'outil. Je ne l'ai pas même vue avant la mise en bière. C'est inutile. Ce qu'il me faut, c'est mon Éva de chaque matin, pimpante et rieuse, quand elle entrait dans ma chambre. »
Les coups persistaient, impitoyables. Ils rappelaient au poète ceux frappés à la porte le matin. Toutes les détresses s'annoncent et se clôturent par un choc. Le calme de Moorels l'impressionnait plus qu'une frénésie bruyante : « Voilà l'extrémité de la souffrance. Elle revient presque à la quiétude. L'horrible cercle se ferme toujours. »
Il songeait aussi qu'un idéal dépasse quelquefois les plus chères affections. Le chevalier John n'avait évoqué que la vengeance. Des mères antiques avaient sacrifié leurs fils à la nation, immolé aux dieux cette partie de leurs entrailles, afin d'obtenir d'hpreux présages. Tel, quelques années plus tôt, aurait pu être le cas de Moorels, et il dit tout haut : « Si elle était morte pour la patrie ! »
Le bonhomme secoua la tête où dansait toute sa chair flasque : « Si ma patrie avait un cou et que sa mort dût ranimer ma fille, je l'égorgerais de mes mains. »
Le soir eut lieu le repas de mort. Il fut servi dans la grande salle et tous les parents y assistèrent. Ils arrivaient avec une affectation de tristesse qui se dissipa bientôt, dès que circulèrent les viandes et les chopes. Shakespeare en reconnut plusieurs qu'il avait réveillés la nuit précédente, au cours de la lugubre poursuite. Au milieu de la table, comme un spectre, était assis Moorels et ses yeux avaient la même surface froide, ses rares gestes des dislocations étranges. Il était perdu sur une île noire au milieu de tous ces indifférents, les femmes en grandes toilettes, couvertes d'or et de dentelles, les hommes robustes et pleins de vie, dissimulant mal leur jovialité sous un air de réserve. D'abord on chuchotait et le nom d'Éva se devinait à la forme des bouches. On vantait, selon la coutume, sa bienveillance et sa beauté. Chacun apportait un souvenir. William, entre deux fortes Hollandaises, dont les coudes nus touchaient les siens, subit l'avalanche des regrets, des questions, des oiseux détails. Il répondait par monosyllabes, car il sentait le mensonge sentimental, le plus odieux de tous, et il ne s'attachait qu'au père, qui ne mangeait point, ne parlait point et ressassait son lugubre rêve intérieur. Sa pensée montait aussi à l'étage où reposait, solidement close dans son cercueil, la plus souple silhouette de jeune fille, dont la peau fragile se décomposait déjà.
Peu à peu l'assemblée devint bruyante et s'occupa du bourreau trouvé mort un poignard au cœur. La forme de ce poignard, la concordance de l'attentat et du supplice des Espagnols, l'infernale adresse profitant du sommeil et de l'ivrognerie, tout révélait la main des jésuites. Depuis la mort du Taciturne, on savait qu'ils rôdaient en Hollande et leur nom seul était une terreur.
A cause de la chaude température, la porte était restée ouverte. De temps en temps on entendait une voix lamentable. Un mendiant, couvert de haillons, implorait la charité de ceux qu'amollit le malheur. Un marchand de ballades entra. Il proposait de composer une complainte sur la perte d'une fille chérie, et, pour montrer ses talents, il chanta les fleurs que la grêle a fauchées, les étoiles qu'éteignent les nuages et le paradis où tous se retrouvent. C'était un homme à tête fatiguée, professionnelle. Ses métaphores hypocrites inspiraient à Shakespeare un vif dégoût, mais elles semblaient satisfaire les convives et les dames dodelinaient de leurs coiffes et les bourgeois prenaient des airs graves et attendris, promenaient leurs regards, humides par h bombance, du
chanteur à l'aubergiste impassible. On s'étonnait de sa sécheresse. On espérait qu'il serait plus classique, plus conforme à l'image tumultueuse qu'on s'était faite de son désespoir.
Tout à cour il y eut une houle. Un jeune homme bondissait dans la salle, bousculait l'assistance et se précipitait aux pieds de Moorels.
— Pardon, pardon, c'est moi qui l'ai tuée ! Pardon ! La stupeur fit sursauter le vieux, qui se rejeta en arrière.
Maintenant le jeune homme était debout et l'on put voir sa mine hardie, sa taille svelte; il joignit les main? et fit sa confession d'une voix forte au milieu de la sufpnse générale.
— Nous nous aimions depuis un an. Elle et mpi> moi et elle, nous voulions nous marier. Nous étions même fiâàçés et je lui avais donné un présent. Mais, cruellement, mon père opposa son refus... Oh! me pardonnerez-vous !... Quand elle a su que c'était impossible, elle m'a supplié de mourir. Et l'accent devint tragique et coupé de sanglots. Le fiër visage se pencha vers la terre. Mourir tous deux, tous deux, elle me répétait cela sans cesse, dans nos promenades, dans nos baisers. Elle me disait aimer la mort autant que moi, la souhaiter, l'appeler. Je finis par vouloir comme elle. Nous avions résolu... Elle s'est jetée la première, sôn joli corps dans l'eau froide du canal. Ôh !...
: — Et toi ! rugit Moorels.
— Messieurs, écoutez bien ceci et que je sois damné! Je n'ai pas eu le courage de la suivre ; je l'avais juré sur ce qu'il y a de plus saint, je l'avais juré contre sa douce poitrine, sous ses regards. Et je n'ai pas pu. J'ai eu le vertige. J'ai couru toute la journée comme uh fôu et j'ai appris qu'on l'avait retrouvée. Tue-moi, vieux. Débarrasse-moi d'une vie infecte. Arrache-moi à mon sale destin de parjure et mon âme te bénira! . .
Il était superbe et vibrant. Les convive? s étaient levés dans des attitudes diverses mais ennoblies, et l'enthousiasme animait Shakespeare. . •
Les yeux de Moorels avaient retrouvé la vie. 11 tixait ardemment le jeune homme, avec fureur d'abord, avec pitié ensuite et, quand il eut fini, demeura quelques secondes silencieux. Puis, d'un effort sincère, il lui montra la place auprès de lui.
— Assieds-toi là, puisqu'elle t'a aime, et mange avec nous.
II ajouta après un gros soupir et d'une voix étouffée, honteuse, à peine perceptible.
— Je n'ai pas encore eu la force non plus, moi son père.