‹ Le voyage de ShakespeareChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une dernière fois Shakespeare et Fischart se retournèrent. Seul, dans la plaine où stagnaient les bandes d'or des canaux, un rayon de soleil éclaboussant sa barbe blonde, grand encore, et d'un ample geste désignant Fhorizon roux et rose, Schorel leur cria de sa voix éraillée :

— Est-ce beau ! Est-ce émouvant ! Adieu, amis qui disparaissez dans la lumière.

Le poète dit à son compagnon :

— Celui-ci fut pétri de joie et de vigueur. Comme vous l'amour de l'humanité, il eut l'amour de la nature. Et nous nous séparons de lui, ainsi qu'il sied, par le splendide intervalle de l'automne.

Fischart, qui, par une sorte de pudeur, dissimulait volontiers sa sensibilité, répliqua :

— C'est un noble esprit. Je regrette que ce vieux porc de Doelen ait été plongé dans la débauche juste au moment de notre départ. Il demeurera aussi pour moi une des plus pittoresques figures de la rouge et noire Amsterdam.

Ils marchaient vite et régulièrement. William, outre sa besace, portait maintenant une épée que lui avait fait acheter le pamphlétaire. Aux récents souvenirs ils mêlaient les spectacles nouveaux qui les assaillaient à chaque pas : moulin privé de ses ailes et pareil à un oiseau blessé, silhouette épique et sombre de berger surveillant son troupeau, soldats en marche et chantant, audace débraillée, gueules sonores, murs aux pierres disjointes que traversait le soleil et semblables à une dentelle de feu. Fischart sourit en les montrant :

— Jadis, j'aurais cherché là quelque comparaison morale, car j'aimais, par des métaphores, relier l'homme à ce qui l'entoure. Par malheur, ainsi l'on s'embrouille et les idées deviennent moins nettes.

— Vous blasphémez, mon cher satirique. Rien n'égale la puissance des images. Elles passionnent les froids débats du cerveau et les animent jusqu'à toucher le cœur. Oh! les images, je les invoque ; puissent-elles éclairer mes drames futurs, les cribler comme l'astre ces murailles !

— Vous n'y avez pas échappé !

— Je l'ai voulu. Le monde est une trame étrange où, pour chaque maille, la vie et la mort sont associées ; une trame mobile, où tressaillent la pierre et le bois, où tout à coup le sang s'arrête et durcit ; une trame étoiiée de regards doubles, dont l'envers est physique, dont l'endroit est moral et que parcourt l'incessante aiguille de mon esprit. Moi, William Shakespeare, je montrerai que tout se tient, que dans les rêves d'un vagabond sont enfermés plus de royaumes que notre terre n'en peut décerner, que la contemplation assidue d'un marécage équivaut à un voyage sur mer et celle d'un geste à une nouvelle existence. L'atitomne se presse autour de nous. Voyez cette course d'un air rafraîchi qui emporte les mourants arômes de l'été, la brume légère qui sort des campagnes et prépare leur prochain linceul, la rouille universelle des eaux, des prairies, des arbustes,

car les étincelantes épées de la saison chaude se saturent maintenant d'une rosée humide. Les moindres animaux s'abordent par la nouvelle de cet événement. Les oiseaux vont bientôt partir et ils entendent là-bas, vers la mer, le noir cliquetis des corbeaux rapaces. Ne trouvons-nous pas dans ce spectacle des gages de notre propre transformation? N'est-il pas l'emblème raccourci de notre perpétuelle décrépitude, depuis ce berceau menteur où la mort en sourdine à pris la place de notre mère et, pour nous endormir, nous chante le vieil air des métamorphoses... Voilà pourquoi, Fischart, dans le torrent des images je descends nu et sans crainte. Elles ruissellent sur moi, me roulent et m'engloutissent, mais la tête sort, secoue l'onde et rayonne de joie.

— J'ai été comme vous. La fougue de mes vingt ans me faisait embrasser les arbres et j'associais les fleurs à mes songes. Plus tard, j'ai sécrété la mélancolie et la triste résine de l'expérience. Aujourd'hui je me chauffe à la colère et dans l'ardent brasier je jette le bois de l'injustice, des cuirasses d'Espagnols, des chapeaux de jésuites, les crucifix de l'Inquisition. Il est quelque chose de plus intéressant que les images, même sublimes, ce sont les courbes de nos caractères. Je connais Jean Fischart, mon compère, un lyrique dont la destinée a fait un satirique. J'ai connu des prêtres devenus athées, des amoureux desséchés, pareils à ces coquillages que le flot ne lavera plus, des passionnés mués en égoïstes et des timides en orgueilleux.

— Certes, la souffrance est un bon charpentier. Elle prend notre matière sensible et la façonne en mille objets. Un coup par ici, un par là. Une cheville. Et les copeaux tombent.

— Dans les drames que vous méditez, que ces changements apparaissent. Mais le théâtre est un art rudimentaire. Il ne montre que la catastrophe. Les préparations restent dans la coulisse. Tel que le conçoit Rabelais, le roman me semble préférable pour l'étude approfondie de l'homme. Ici vous êtes libre, débarrassé du comédien et du public. C'est le lecteur qui plante le décor et discrètement vous parlez à lui seul. Puissance des propos chuchotés ! Il faut que son imagination travaille, qu'il emprunte un instant votre peau et vos gestes. Il va vers vous. Vous n'allez pas à lui. Ce qui s'est manifesté par un acte est, par là même, à moitié mort. Chaque drame est une levée de cadavres. Avez-vous remarqué que toute parole nous revient sous la forme d'une injure, tout mouvement sous celle d'un coup ; que tout meu-

songe, toute perfidie nous poursuivent et nous tuent? Les •pensées émanées de nous cherchent un corps pour nous assaillir; plus elles sont hautes et raffinées, plus cette quête est longue et difficile. Souvent, parmi les campagnes allemandes saccagées, à la lueur des incendies consumant hommes, bestiaux et forêts, j'ai songé aux prédications de Luther. En vérité, ce grand homme a vomi du feu, écrit avec du sang, parlé par la hache. Je ne sais rien de plus héroïque que ces bourrasques d'idées guerrières, ces luttes qui vont des fronts aux entrailles, ces Iliades intellectuelles. Telles sont les tragédies qui m'agréent et les images qui m'enflamment.

Ces discussions continuèrent sur le bateau qui transporta Shakespeare et Fischart d'une rive à l'autre du Zuyderzée. Ils avaient un bon vent, un courant favorable et une petite pluie fine, qui hérissait la mer huileuse et grise, la rendait, suivant le satiriste, analogue à une surface de beurre et de poussière. Le poète remarquait chez son ami une étrange faculté de contradiction :

— Fût es- vous toujours ainsi?

— Toujours. Il suffisait, quand j'étais petit, de m'indiquer la route de gauche pour que je prisse celle de droite. Mes propres enthousiasmes me deviennent à la longue des sujets de haine. Il y a des matins où je voudrais retourner à la fois mon corps et mon esprit. Et votre vice chéri, quel est-il, enfant de la stable Angleterre?

— Le changement. Mon idéal serait cette étoffe mobile et diverse des flots. Lorsque je me penche sur mon âme, c'est la tempête, et je la vois se décomposer en des myriades d'âmes élémentaires. Lorsque je m'écarte, c'est le calme. Mon vaisseau tranquillement navigue. Avez-vous par hasard, assis dans les rochers, au moment où la marée baisse, fermé l'oreille à son vacarme pour ne percevoir que l'écoulement des eaux par les fissures, le clapotis, le susurrement, le long des grèves et des varechs? Lorsque la passion m'envahit, c'est ce murmure surtout qui m'attache, murmure de retrait et de fuite, et je suis libre dans les chaînes. Lorsque je me dessèche, au contraire, j'entends de lointaines trompettes qui présagent l'arrivée des émotions royales. Un sentiment m'apparaît toujours comme le vêtement d'un autre, tel qu'un vieillard formé de plusieurs jeunesses qui se recouvrent.

Fischart eut un fin sourire :

— Je crains que les terres où nous abordons ne vous ménagent des surprises grossières. Bah ! vous saurez les affiner.

Sur les côtes de Frise, plates et basses, ainsi qu'une bande

de boue luisante, se dressait un irrégulier assemblage de maisons et de cahutes, pierres et cônes noirs dans la brume. L'extrême humidité de l'air rendait ces silhouettes indistinctes. Entre les eaux mortes et le ciel terne/elles semblaient les bornes du monde, des confins désolés et tragiques.

— Cela serre le cœur, murmura Shakespeare.

— Ne nous laissons jamais, mon ami, gouverner par le paysage. Schorel a fâcheusement déteint sur vous. Ce sont les bêtes qui frémissent dès que la température baisse et que la neige apprête ses blanches fourrures. J'aime, quant à moi, les horizons jaunes et chargés de brouillards, ce marécageux Zuyderzée et cette Stavoren à figure de Lapon...

A peine à terre les voyageurs s'informèrent de deux bons chevaux.

■ — Indispensables compagnons à travers ma sombre Allemagne, déclara Fischart.

Il examina longuement ceux que lui montraient des marchands rusés et trompeurs. Il en refusa une dizaine pour des défauts que dépistaient ses yeux aigus et choisit enfin une paire d'animaux de robe noire et de fière apparence. Il baptisa le sien Vindex, celui de William s'appela Ouragan et, pleins d'un désir de vitesse, les deux cavaliers se lancèrent au galop dans la campagne.

Ils traversèrent des plaines monotones et vertes, toutes mouillées de brumes. De loin en loin broutaient de gras bestiaux, qui détournaient pesamment la tête. Dans de légères voitures de bois coloriées passaient des paysans et paysannes en riches costumes, car les femmes étaient entièrement casquées d'or, de visage régulier et pareilles à des amazones. Shakespeare gardait dans ses yeux îeui grâce un peu hautaine, leur sourire étonné, la moelleuse courbe de leur nuque blonde. Ils s'arrêtèrent chez des fermiers. Ceux-ci montraient avec ostentation leurs étables d'une propreté parfaite, leurs vaches lustrées, leurs cochons « plus gras que des moines », disait Fischart. Ils recevaient les compliments par des mines solennelles et satisfaites. William admirait leur sécurité, leurs larges figures, leurs fronts bombés et leurs nez droits et les comparait à ces sérieux Romains de Plutarque, passionnés tout ensemble pour les lois et la culture, administrant leurs villas comme la cité. Interrogés sur les anabaptistes, ils répondirent qu'eux-mêmes pratiquaient leur religion et, sur la foi des prophètes, refuseraient les impôts et la guerre. Cette déclaration ravit Jean Fischart. Il leur

demanda l'origine de leur conversion, les questionna de mille manières. Ils restaient ébahis devant les connaissances théologiques de cet étranger et M continuait ardemment son enquête. Il apprit ainsi qu'à quelque distance commençaient les villages d'illuminés et que de grands miracles n'étaient pas rares. Loin de ralentir le zèle, les persécutions "Pavaient exaspéré. Ces rustres s'exprimaient avec modération et noblesse. ïi y avait un étrange contraste entre leurs paroles pondérées et graves «t îa violence de leurs théories. Ils déclaraient que le temps de la suppression des castes était venu, que tous avaient droit à la même somme de nourriture, ae vêtement et d'abri, et que le vrai Dieu n'est qu'un symbole de miséricorde et de fraternité.

— Vous avez raison, affirmait Fischart. Dieu s'est, paraîtil manifesté une fois clairement aux hommes, mais depuis il a pris à tâche de s/obscurcir. Ses grands ennemis sont ses ministres. Ensuite les empereurs, rois et procès; enfin, les riches de toutes catégories. Il y a une hostie plus vénérable que les autres et à laquelle je crois passionnément : c'est le pauvre, le maigre, éternelle, emblématique pitance du gras et que celui-ci avale à genoux, les yeux fermés, avec une physionomie béate. A travers les générations, au milieu d'un profond respect, ce sacrifice continue et il faut qu'il agrée à la Providence, puisqu'elle le laisse perpétuellement s'accomplir.

Quand les deux voyageurs entrèrent dans Leuwarden, la ville offrait une extrême animation. On venait là en pèlerinage auprès d'un vieux martyr qui prêchait, imposait les mains, guérissait les plaies et les fractures. Laissant Ouragan et Vindex à l'auberge, Shakespeare et Fïschart suivirent la foule. Toutes les classes étaient confondues, car les corsages brodés d'or étinceiaient, sous le jour triste et pluvieux, à côté de lames usées, de minables haillons ; les coiffes de métal poli et de dentelles se mêlaient aux bonnets de drap rude et, par les rues étroites, c'était une procession de visages et de corps où se lisait distinctement l'espérance. Une touchante coutume voulait que les vieillards, les enfants et les infirmes se donnassent la main. Ils s'avançaient, marmottant des prières, s'encourageant, racontant des prodiges, et ils célébraient les vertus efficaces de celui qu'ils allaient implorer, qui tenait des faveurs célestes le droit de santé et de vie.

Dans l'ancienne église catholique, dépouillée de ses ornements, « sans clinquant ni quincaillerie », constata joyeusement ie pamphlétaire, un homme âgé, aux longs cheveux

blancs, à la barbe blanche encadrant sa face évidée, parlait au peuple avec des gestes terribles et une voix chevrotante C'était le prophète. « Il a cent trois ans... Il a été crucifié Il a visité l'enfer », murmuraient ses auditeurs en extasë" et leurs faces levées resplendissaient d'admiration. William et son ami, malgré la bousculade, s'avancèrent jusque sous la chaire et purent alors distinguer nettement le personnage Il était de haute taille et maigre, si bien que sa chemise de toile bise semblait flotter autour d'un squelette. Il avait une corde au cou. Il criait :

— Les temps sont venus. Les temps sont venus. L'archange a soufflé dans èa trompette d'airain et la divine vérité accourt au-devant de vous. Portez sur la place publique vos bijoux, vos richesses. Tout cela est malsain et cause la mort. Portez sur la place publique votre orgueil, votre gourmandise et vos haines. Elles empestent votre maison. Partagez-vous le pain, comme le fit l'homme des hommes et comme nous faisions à Munster. Partagez-vous le vin, le Ut et le baiser. Il ne faut ni pleurer, ni souffrir. La terre doit être un paradis. Elle nourrit d'amples moissons, des arbres frais, des êtres joyeux. Jean Bochold l'Illustre avait un harem! Il n'est point défendu de posséder plusieurs femmes. Mais il faut que tous aient des femmes.

— Quelle diable de doctrine est-ce là ! dit tout bas Fischart.

Shakespeare n'écoutait déjà plus. Ceux qui l'intéressaient, c'étaient les spectateurs, dont il devinait les âmes palpitantes, les cœurs avides de persuasion.

— Il est des hommes auxquels le mystère universel ne suffit pas et qui désirent le soumettre à des formules, lui prêter une figure humaine. Comment pénétrer dans ce parterre de la foi dont les fleurs semblent si grisantes. C'est la seule métamorphose qui me soit interdite? J'ai été environné de croyants. Ma mère pleurait au retour de la messe. S'agenouiller est un bien grand devoir, puisqu'on brûle ceux qui ne s'y prêtent point. Mais combien il est de manières différentes pour offrir au ciel creux ses péchés et ses larmes !

m Le prophète poursuivait sa harangue, soutenu par l'attention surexcitée. Il racontait sa propre existence, ses luttes et ses douleurs, et ce récit émut le poète plus que tant de déclamations :

— J'ai connu Luther. C'était un homme satanique qui vomissait du feu par la bouche. A cette époque, j'avais confiance en lui et il m'accueillit à sa table. Je m'aperçus

bientôt que cet antipape était aussi monstrueux que le pape J'ai connu Mathielsen et Bochold et ,'ai été enfermé avec eux dans Munster. Alors je m étais fait anabaptiste et je discernais la sagesse. Pour elle j'ai ete martyrisé. Voyez,

VT4qrem^1î?nleva sa chemise. Son maigre thorax et son dos apparurent/ crevassés, couturés zèbres de lignes pâles qffl tranchaient sur sa peau brune. Il se mit a détailler ses supplices, et l'assemblée se fanatisa jusqu'à l'interrompre Par des grognements de rage ou des cris d allégresse:

Ils m?ont attaché au-dessus de la flamme et je sentais ' ma viande craquer. Ils m'ont passé un fil dans la langue et £ il riraient en haut et en bas. Ils m ont lacère avec des branches d'épines, des fouets, des lanières confites dans le vSK Je distinguais en face de moi la face divine qm mSurageait. Elle est là, là encore Elle sourit. Elle me ™-omet de sauver tous ceux qui s'adresseront a elle Oui, Esez mes amis, car c'est une chose admirable qu'après S tan? souffer des tourments de ses apôtres, NotrellSeur ait Ta bonté de guérir par leurs mains et de soulager Seu^ voix. Rugissez, car vos clameurs sont entendues fusqu'au fond du cil et vengent les injustices et les atrocités ]0 toi tout-puissant, tandis que ta gisais sur la croix et que la vie terrestre n'était plus pour tes regards ^ ^ sanglante, savais-tu qu'on dénaturerait a ce point tes doctriSs et f que ton auguste pitié serait masquée aux yeux des iustes' par une nuée de blasphèmes et d outrages? 3 TandS qu'un frisson d'enthousiasme parcourait les poitrines il reprit haleine avec de gros soupirs : ^HélSl quel sombre avenir menace les f ères unis T'apercoL une plaine couverte de cadavres, des bûchers des IbeS 1 noh attirail de l'enfer. Ceux qui savent es choses ferrïbïei les disent et leurs paroles font trembler les monuments Le sol se crevasse. Les corbeaux accourent. J entenos deï ï?mi'sements affreux, des clameurs farouches et de mauvais Ses Hélas ! il est en exil celui qui pouvait ramener la ïratemfté et la justice. Ses biens sont dispersés et d mendie avec to sangîots. Voici les cadavres de douze s^I s sog percés de part en part. Leurs plaies attirent les mouches et les ïSs ' Un vent brûlant souffle de l'Allemagne. Craignez un emvers ! unveni viu^ l'anniversaire est un dimanche!

pereur casque de fer et dont l anni/erwc^ ^«a^es et P Pendant ces prédictions, la terreur enyah t les visa geset comme l'instant des miracles approchait, P^^J^gS tïïbèwnt sur le sol et se débattirent eu hurlant. Le prophète

descendit de sa chaire. On poussa vers lui les infirmes. On lui tendit des enfants à bout de bras. On le harcelait, on l'implorait. On baisait sa chemise, sa corde et ses pieds nus. Il touchait ies moignons, les yeux morts, les boutons, les blessures putrides, récitait précipitamment des lambeaux de prière et faisait des signes bizarres. Shakespeare et son compagnon eurent du mal à échapper au tumulte. À peine dehors :

— C'est bien ce que l'on m'avait dit, soupira Fischart Ces anabaptistes sont des fous. Cela me chagrine, parce que dans leurs théories je trouve des parties excellentes. Us ont F amour de l'indépendance et un très vif sentiment de l'égalité. Les fortunes en commun, la terre en commun, la nourriture en commun... Comme il déblayait les difficultés, ce vieillard ! Au fond, ces gens-là suivent la même route que moi. Ils cherchent à sortir de la religion. Seulement ils ne s'en rendent pas compte... Et vous, mon cher? Sur ces délicates questions, vous demeurez énigmatique. Vous portez, paraîtii, sur votre seîn, un petit crucifix d'ivoire/Mais vous ne paraissez point fort tourmenté par l'au-delà.

— Un dogme défini restreint l'imagination, repartit Shakespeare. Sur ces vastes sujets Ton n'exprime que des banalités. Les hommes jettent là tout leur1 besoin 4e vague, toutes leurs terreurs nocturnes, et, quant anx âmes moyennes, c'est un refuge commode. Mais il est au plus profond de ma nature d'admirer les passions pour elles-mêmes, et la foi demeure à mes yeux une passion d'un genre particulier, qui arrache quelque chose à toutes les autres. Son excès d'humilité touche à l'orgueil et ses macérations avoisinent la luxure. Elle emprunte leur vigueur à ces forces perverses auxquelles nos plus hautes pensées sont suspendues comme des fruits. C'est pourquoi, quand elle se décompose, elle affecte des formes monstrueuses. Vous connaissez la foi, ses afïres, ses vacillements et ses reprises. Vous avez passé d'une doctrine dans la voisine avec des remords, des sueurs, des tremblements. Connaisseîs-vous, Fischart, l'empire du louche? Il est contigu à celui des religions. Là circulent d'étranges figures, aussi supérieures à la raison que la raison est supérieure aux sens, et si dominatrices que vous ne pouvez leur échapper, si subtiles qu'il vous est difficile de prétendre qu'un désir inavouable n'est pas à la source du désir le plus noble. Ne cherchez pas à suivre vos frissons. Ils vous mèneraient aux régions maudites. Nous ne sommes que grottes et souterrains remplis des larves les plus infectes, mais il est

in

vrai aussi que ce fumier nous nourrit, nous exalte, et plus

on est poète, plus on le respire, et ils mentent cerne qui parlent du ciel quand ils savent que leur genèse est dans la boue. Ah ! pauvres supplices de l'enfer ! Pauvres délices du paradis ! A mesure que Ton s'éloigne du corps, on perd la clé des grands mystères. En naissant, j'apportai la faculté atroce que ce qui aux autres n'est que spectacle me devenait tressaillement. Et, quand je me penchai sur mes émotions, je vis grouiller de tels démons que ceux du prêche furent pour moi des citoyens inoâensifs. Je n'ai pas de religion, mon ami, parce qu'il n'est rien qui ne soit un miracle.

Le soir même, dans une petite hôtellerie pimpante, un. notable bourgeois de Leuwarden donna aux voyageurs maint renseignement sur les anabaptistes :

— Nous sommes une forêt d'arbres d'essence différente et la religion d'aucun, de nous n'est exactement semblable à celle de son voisin, puisque, avant toutes choses, nous sommes partisans de la liberté. D'ailleurs comment se reconnaître au milieu de tant de prophètes? Les uns prêchent la misère, le jeûne et les flagellations. Vous les verrez passer sur les routes qu'ils attristent de leurs hurlements. Ils mâchent de la terre, des légumes trempés dans l'eau sale, des vers, parfois des ordures. D'autres conseillent le luxe à outrance, les richesses, la débauche, les femmes. Il y en a qui vivent dans de véritables sérails et tyrannisent les malheureuses jusqu'à satisfaire leurs plus immondes caprices. Il y en a qui veulent la destruction. Ce sont les plus redoutables* Ils volent, ils tuent, ils pillent. Si on les tolérait, ils ne laisseraient pas un monument debout et nous ramèneraient au mode des bêtes fauves. Certains sont pour l'immobilité. Ils regardent s'écouler le temps et les choses comme s'ils déroulaient une toile peinte et ils ne donnent leur avis sur, rien, ne parient point, broutent juste assez pour conserver une si piètre existence. D'ailleurs la plupart se croient des Christs nouveaux et, à l'imitation de Jésus, ils enveloppent leurs enseignements dans des paraboles ; ils affirment que leur doctrine est la seule capable de sauver leurs semblables, qu'il est nécessaire que tous la pratiquent, que les biens de ce monde doivent être mis en commun et partagés exactement* Ils expliquent, s'ils sont bruns, que le Sauveur était brun,s'ils ont le nez camus, qu'il avait le nez camus, s'ils sont bossus, qu'il avait une bosse et beaucoup imaginent qu'ils sont une réincarnation du Christ ou des anciens prophètes. Us ont un grand air d'orgueil et de respect d'eux-mêmes*

copient les gestes que l'on voit sur les vieux tableaux essayent de recommencer les miracles. Un prétenda t ressusciter les morts. Il dansait et trépignait autour Ss tombes K m'-^0^0-^ Ie cad^vre et traçait des dessus sur

tèïl f-itïuiïu? l^}6 j°Ur-ieS ga™nS lui faisaient tege. La nuit les chiens glapissaient autour de lui et c'était

un terrible spectacle, je vous assure, que celui de ce gaillard dresse sur le mur d'un cimetière et criant à toute |orge « Leve-toi. Leve-toi. Voici le jugement. » b S '

j ~ ?4 to"? °nt~iIs des disciples? interrompit Fischart.

— ions, il n est aucune absurdité qui ne trouve ses zéla-

£w 1% V 56 t1ailIade Ie corPs a sa coh°rte et celui qui adore le feu, 1 eau, les nuages ou le diable a la sienne

— Alors quel est le lien de tant de croyances disparates et comment vous reconnaissez-vous?

— Au baptême tardif. En été la cérémonie est banale ■

f'TLÎL hZeV™S-XerT}ez p.Ionger dans la ëlace des corps d adultes et de vieillards qui, s'ils n'étaient préservés par la foi, supporteraient mal cette épreuve. On les soutient sous les bras et ils descendent dans le trou verdâtre en priant et claquant des dents Quelquefois ils perdent connaissance, on n a que le temps de les remonter. La mort, en ce cas, est

devantrDieïmme bienfaitdu ciel et r°n arrive sans Péchés

bo^étonnement de ses auditeurs stimula le bavardage du

— Si je voulais énumérer les étrangetés de notre secte je vous retiendrais jusqu'à demain matin. Quand vous passerez par Dorkum, qui est un village près de Groningue, allez voir Weslar, le dénoueur de scrupules. Il est d'usage Parmi les anabaptistes, que des réunions d'hommes et dé temmes aient heu le soir une fois la semaine où l'on danse en chantant jusqu'à ce que la tête tourne et que les membres soient engourdis. Alors on éteint les lumières et, dans l'obscurité chacun suit son penchant au hasard. Il arriva que ce Weslar s aperçut, à la fin d'une fête, qu'il avait usé de sa propre mere. Il tomba dans un affreux désespoir, qui lui fit la chevelure blanche et le rendit méconnaissable, mais lui donna d autre part le privilège singulier d'apaiser les remords q autrui. Pour tous les cas embarrassants, pour les hésitations ae la conscience, pour les brûlants regrets, on le consulte et u trouve le soulagement. C'est ainsi que la Providence utilise le pécheur.

Fischart et Shakespeare purent vérifier l'exactitude de ces

propos. Ils rencontrèrent les prophètes hurleurs, dont Je Vacarme effraya Ouragan et Vindex et qui, par une belle soirée de In^autornne, marchaient en aboyant comme des chiens Sur une pierre/debout, à moitié nu, immobile macère iusai?à la transparence, ils virent un stylite couvert de crasse, 3de poussière etde boue. Les gens de la bourgade voisine lui portaient à manger une fois par pur et ses excréments VentoSent. Au crépuscule, tandis que les vastes prairies bSses sïsoupissaient dans une splendeur rose, ils traversé uni troupe d'hommes et de femmes qui marchaient le vïagï inspiré, tenant des branches en forme de palmes et Stantlls s'imaginaient être en paradis , paxnn les anges et les bienheureux, et ne remarquèrent pas plus ces Sfx cavaliers étonnés que les corbeaux aux croassements ricaneurs qui volaient au-dessus de leurs têtes. Fischart

^1 nîf temps que nous quittions ces illuminés. Leur vertiee me eaene. Ouelle stupeur pour mes amis si ]e me mettais ÏÏeviner l'avenir, à raconter les merveilles du purgatoire et de l'enfer !

- fiouï nePd&rons pas anabaptistes, mais il est probable que leurs mœurs laisseront une empreinte sur nos Ces La religion utilise les ressources des caractères, violente chez ies vio eSts, sage chez les sages, cruelle chez les cruels et douce chez les dôux'Bien qu'elle prétende entraîner Thomme au delà de sa chair, elle demeure profondement humaine, e? toute votre Réforme tient sans doute à un besoin d esprit critique dont la nouveauté vous agite. Par contre le Soeme altère les tournures d'esprit, et entre protestants et cSques on remarque déjà des abîmes. .11 est surpren^n oïune modification Je pensée passe ainsi dans le sang et muscles Ne sont-ce pas encore les images, même lors»- S'dte ont de briseu/d'images, qui commandent notre iuple animal? Les moindres grains de notre .peau sont pour moi autant d'idées mortes. Ils représentent d antique* Sovances des illusions, des rêves. Les sensations nous arri- ST travers ces ruines et voilà ce qui m'explique leur ar- ^îJûîTSSie, leur apparence livide leur promptitudf spectrale. Entoures de cadavres, cerclés de sépultures ^marchons dans la vie les yeux mornes et le geste inquiet. ïousSîmïïyrsTces prophètes nous assombriraient davantape si nos cœurs se laissaient dominer. Z- Vous êtes un païen de style moderne.

— Je crois aux passions divines. Dès qu'elles nous agitent, adieu les fantômes! C'est à bouillons que le monde nous traverse, avec ses forêts et ses fleuves, son océan, ses villes et la diversité de ses êtres. Il nous paraît, chose merveilleuse,

Sue tout fut créé pour nous. La fronde du désir nous lance ans autant de systèmes qu'il nous plaît. Est-ce un mal d'adorer la lune qui fut toujours propice aux amoureux et le soleil où se chauffent les héros? Traitez-moi d'égoïste. Je marche à la joie...

— En fermant les yeux à la douleur d'autrui, aux désastres, aux méchants, aux guerres, aux famines?

— Les yeux grands ouverts certes, mais la joie dont je parle est plus haute que la douleur, que le deuil et que le souci et elle contient jusqu'au sacrifice. J'aimé la révolte autant que vous, Fischart. La révolte n'est possible qu'avec la joie. Votre ivresse satirique est joyeuse. Il me faudrait une religion allègre, d'où soit bannie la crainte des chimères humides ou flambantes d'outre-tombe, et qui n'aveulisse point l'individu par la pitié, les macérations vaines. Je méprise les épuisés et les exsangues et ceux qui se laissent égorger. Il y a dans les hontes et les souffrances excessives quelque chose de farouche qui les fait accepter par les poètes. Mais nulle soumission, d'aucun genre, ne saurait être une source de beautés.

Un autre jour, ils se reposèrent dans une ferme où un aveugle prêchait le renoncement. Les gens venaient de loin pour l'entendre. Il parlait éloquemment de la fragilité des biens terrestres et des splendeurs de la vie future, et quand il levait son visage éteint aux paupières enfoncées, avec une expression de béatitude, on eût dit qu'il voyait ses mirages. Il exaltait les lumières du ciel, cet étinceliement de pierreries, et la multitude de soleils entre lesquels se jouent les anges aux ailes rayonnantes. Il apaisait son infirmité par cette débauche de couleurs irréelles. Mais, quand il eut fini et qu'il se crut seul, il mit sa tête entre ses mains et de grosses larmes coulèrent de ses yeux sans regards.

— Faites attention, fit ironiquement remarquer Fischart, que celui-ci est un poète. Il se dupe avec des images. Il marche à la joie. Puis, la parade achevée, il revient à sa condition naturelle de pauvre estropié, laquelle est le désespoir et l'abattement.

Car le pamphlétaire avait la rancune d'idées tenaces, Shakespeare répondit :

— Son illusion n'était pas assez; forte. Le vrai poète a ne lui trop d'univers éclairés pour que la perte d'un seul le désole. Chaque émotion violente nous aveugle, et il arrive qu'après un grand amour on soit perdu dans les ténèbres. Invoquons alors une secourable métamorphose et, guidés par l'orgueil ou l'ambition, évadons-nous de tout séjour obscur.

Dès leur arrivée à Dorkum, les deux compagnons s'informèrent de Wesîar, le dénoueur de scrupules. On leur indiqua une sorte de cabane à l'extrémité du village. Ils entrèrent : dans l'unique pièce étroite et nue, un homme de figure jeune malgré des rides précoces, aux yeux étrangement mobiles, aux cheveux blanchis, questionnait d'une voix basse et mono toneun certain nombre de paysans et de bourgeois des deux sexes qui, tandis qu'ils lui parlaient, évitaient de le regarder. Vêtu d'une simple peau de bête à poils rudes, il se tenait debout et pieds nus sur un tapis de plantes épineuses qu'après chaque interrogatoire il trépignait, gémissant.

— Pardonnez au maudit 1 Pardonnez à l'incestueux i Implorez pour lui la grâce céleste.

Un gros homme était devant lui et expliquait son cas avec volubilité. Le dos robuste avait un tressaillement.

— J'ai cru au sacrement de l'Eucharistie et maintenant je sais que l'on m'avait trompé ; mais il m' arrive de retomber dans mes anciennes erreurs. Alors je sens la chaleur infernale. J'entends les démons qui me crhnt : « Tu es damné ! Tu nous appartiens ! » Je sors de chez moi, je cours comme un fou dans la campagne. Leurs hurlements me poursuivent. Ils ne me laissent aucun repos.

— Leur donnes- tu des noms?

— Les deux plus acharnés sont Selbaoth et Magdrom.

— Rentre paisiblement chez toi. Écris deux lettres pour leur expliquer tes raisons et comment, la vérité éclairant ton esprit, leurs criailleries ne feront jamais de toi un renégat. Es-tu riche?

— J'ai trois fermes et plusieurs troupeaux.

— Laisse la moitié de tes biens aux pauvres. La reconnaissance des malheureux est une sauvegarde. Va et pardonne au maudit !

Ce fut le tour d'une femme jeune et belle. Pendant sa confession elle fixait le sol tenacement et son embarras était trahi par les gestes nerveux de ses mains chargées de bagues.

— J'adorais ma mère. Je la croyais morte de mort naturelle. Une série de circonstances m'ont appris que mon père, qui est très violent, l'avait tuée au cours d'une disputa

Depuis, quelqu'un me commande d'assassiner mon père. Je crois que c'est elle, ma chérie, qui me parle : « Prends un poignard et venge-moi. » Je prends le poignard. Je marche, je marche jusqu'à ce que j'aperçoive la maison de mon père. Je l'aime encore, lui, malgré ma haine. Arrivée là, mon sang se gèle. Impossible de faire un pas de plus. Je tombe à terre et je sanglote. C'est comme si j'avais du feu dans les idées. Ou, quai^d il vient chez nous, j'espère que je l'empoisonnerai ; à la dernière minute je cours en tapinois briser le verre où j'ai versé la chose fatale. Je rêve de mon acte. Je le tiens par les cheveux et je lui tranche le cou, mais le sang coule à terre et dessine une longue phrase de malédiction. Je ne mange ni ne bois et je ne peux dormir. Quand je le regarde, je pense qu'il m'a devinée et que ses yeux sont mouillés de muets reproches. Si tu ne me guéris pas, c'est moi qui sortirai de ces tortures.

— Es-tu mariée?

— Certes ; j'ai deux enfants. Leurs gentillesses ne m'émeuvent plus. Môme, quand je suis assise devant ma porte ou dans ma chambre et que je rumine mon devoir, leur babillage m'est odieux. Ce sont de pauvres petits oiseaux perchés sur l'arbre, qui gazouillent à côté d'un désastre.

— Ton mari ne te console point?

— Il ignore tout. Mon amour s'est retiré de lui parce que ma vengeance en avait besoin. Je ne sais plus de quoi la nourrir pour qu'elle ait la force et le courage. Tout me répugne : l'air pur, le ciel, les fleurs et la tendresse. Les visages heureux me remplissent d'indignation, non que je les envie, mais ils sont des façades hypocrites et chacun traîne comme moi un destin inaccompli.

— Songe, femme, que j'ai au creux de la conscience un martyre bien plus affreux que le tien.

— Je le sais ; guéris-moi pour que je puisse te plaindre.

— Écoute. Aucun crime n'est un devoir et ce sont là suggestions du diable.

— Je te dis que c'est ma mère qui me parle.

**r Le diable emprunte toutes les voix. Il me parut que c'était Dieu qui m'ordonnait d'aller à cette fête où je me suis souillé du péché le plus abominable. Aucun crime n'est bon, ni nécessaire. Ceci t'explique que je ne me sois pas tué. Je mêle mon histoire ignoble à la tienne afin que mon spectacle te réconforte. Les morts ne demandent point la mort pour autrui, car ils sont au-dessus de la tombe, de la vengeance et de la haine et les vrais spectres sont indifférents.

Ils nous frôlent perpétuellement sans nous émouvoir. Cesse donc de fréquenter ton père, puisque tu es sûre qu'il est coupable. Oublie le passé. Fais une image blanche dans ton âme et tourne-toi vers l'avenir qui frémit par tes petits enfants. Ne raconte rien de tes souffrances à ton mari, car tu les exaspérerais, mais sois pour lui une épouse. Ainsi de jour en jour et d'heure en heure ta douleur diminuera, de réels devoirs prendront la place d'un devoir insensé. Va et pardonne-moi.

Pendant les scènes suivantes, moins dramatiques, quelquesunes enfantines et de simples maniaques, car on consultait Weslar sur les circonstances les plus futiles et les plus graves, Shakespeare ne pensa qu'à cette phrase qui lui restait étincelante et d'une intonation si amère : « Chacun traîne comme moi un destin inaccompli. » Navrante certitude de l'âme parmi tant de doutes moqueurs ! Au fond de la volonté gît le scrupule, monstre insaisissable, aux mouvements visqueux, dont la bave enduit tous nos actes. Chaque devoir nous apparaît ainsi qu'un arbre à plusieurs branches, et comment choisir celle où sont les fruits où se désaltérera la conscience? Placés devant notre miroir intime, nos projets donnent une image inverse ; le subtil poison de la vue nous paralyse. Ceux mêmes qui, marqués par la fortune, semblent marcher au but d'un pas irrésistible, sont déviés, métamorphosés, brisés par la force obscure du scrupule. Comme dans les jeux de l'enfance, il nous tend ses deux mains pour nous faire deviner la bonne, et il nous dupe d'une manière telle que chaque nouvel essai est une défaite. Car notre ennemi se base sur nos erreurs pour calculer nctre caractère et nous offre plusieurs fois le faux quand nous espérons tenir enfin le vrai. Notre destin est un alphabet brouillé et les lettres varient de couleur et de forme entre nos doigts tremblants. Donc beaucoup renoncent au devoir. Ils se détournent d'un problème insoluble. Ainsi que le conseille Wesîar, ils font du blanc dans leur cœur et laissent le hasard poser le décor. Ce qui courbe l'échiné des hommes, c'est le poids des choses inaccomplies. Ils marchent vers la tombe chargés de ce lugubre faix et, la clownerie achevée, nul ne peut dire s'il a rempli exactement le programme. »

Ils sortirent de l'antre de Weslar pour fuir les lamentations du malheureux et Fischart, comme si sa pensée avait suivi celle de Shakespeare, s'écria :

— Combien je le plains, celui-ci dont la honte devient un remède et qui lénifie l'égoïste douleur humaine par l'étalage d'un mal plus grand. Ah ! je le connais, le scrupule !

Il m'a débarrassé de la foi. Sournoisement, tacitement, il

m'expulsait d'un dogme et me poussait dans l'autre. Sous ces piqûres subtiles, j'ai pris le mors aux dents et j'ai trouvé que le meilleur moyen pour échapper à mon adversaire était la décision brusque. Les scrupuleux sont innombrables» Je les flaire, comme les timides ou les orgueilleux, à une certaine hésitation dans le langage, à quelques réticences perpétuelles, à des plis de physionomie, au vaciilement du regard. Il y en a qui sont rongés jusqu'à l'âme et qui meurent. Mieux vaut un grand remords que ce fourmillement sans trêve. D'autres traînent dans la sueur d'angoisse une existence gâchée. Les derniers, dont je suis, réagissent par un brusque tour de rein qui risque d'ailleurs de luxer la conscience. Que de criminels, que de traîtres, que d'apostats par scrupule ! Je veux faire une brochure là-dessus et je la dédierai au protestantisme tout entier qui, à peine né, meurt de ce vice dégradant.

Ils passèrent à Groningue la moitié d'une semaine où Fischart fut d'une humeur insupportable. Il étudiait sur place le partage des biens, la mise en commun des ressources naturelles et l'égalité parfaite, car ici les pures doctrines anabaptistes étaient mises en pratique et produisaient d'heureux résultats. Le pamphlétaire s'indignait de voir méconnues des vérités si simples : « Pas de lois ! Pas de règles absurdes ! Pas de gouvernement ! Pas d'autorité ! Pas d'injustices ! » Il semblait que de cette société l'envie eût entièrement dispara. Chacun travaillait peu et paraissait content de son sort. Le marché était tout spécial, car les bestiaux, les outils propres à F agriculture, les étoffes et même les bijoux étaient sur la grande place de la ville ; les habitants, sans clameurs, ni bousculades, ni disputes, venaient choisir là les objets à leur convenance. La police n'existait pas et tous veillafent au maintien de l'ordre.

— Quand je songe, grommelait Fischart, que ie prêtre est sorti du besoin de mentir, le soldat du besoin de tuer, le juge du besoin de voler ! Et le plus terrible, c'est que sur chacun de ces trois fumiers ont poussé quelques fleurs d'héroïsme qui perpétuent leur infamie : le martyr, le héros et l'arbitre sont cités par tous nos sophistes comme les preuves de notre excellence morale. Moi, je réclame le feu pour l'Église, la citadelle et le prétoire.

Le 8 octobre au matin, par un ciel bas et sombre, les voyageurs, gorgés d'extravagances religieuses et sociales, arri-

vèrent sur les bords de l'Ems qui sépare les Pays-Bas de la Westphaîie :

— Saint, vieille Allemagne, s'écria Jean Fischart. Bien que tu m'aies bercé sur mi sein un peu rude et que ton haleine empestât souvent le massacre, je t'aime. Je t'aime, parce que tu auras été pour les peuples le signal de la délivrance. Le vent de la critique et de l'incrédulité soufflait à travers tes forêts de pins, et dans tes mornes plaines glacées les pattes du diable trébuchèrent. Je t'apporte un étranger, mon ami, monsieur Shakespeare. Il est avide de sensations violentes. Montre-lui tes seins gonflés ; fais entendre ta voix rauque ; assemble tes images !

Du fleuve étendu en large bande tumultueuse montait une brume épaisse qui masquait à demi l'autre rive. Les deux amis, plaçant leurs mains en porte-voix, appelèrent vigoureusement le passeur, .lequel luttait contre le courant et dirigeait son bachot avec peine. Ils entendirent un grand cri. Ouragan et Vindex hennirent. Un cavalier, contournant une sorte de monticule, longea la berge et vint à leur rencontre. A distance, ils remarquèrent sa monture pommelée, sa tournure élégante, son manteau incarnat, son large chapeau de même couleur à plumes blanches. De près, ils virent un gentilhomme richement vêtu et armé, grand, svelte, au visage régulier et fier, cheveux roux, moustache rousse, yeux gris piquetés d'or. Il salua sans affectation et dit en allemand d'une voix musicale : « Le batelier ne se presse point. » Puis il répéta la phrase en anglais, comme pour donner le choix.

Au bout de quelques secondes, les présentations étaient faites. Shakespeare et Fischart savaient qu'ils avaient devant eux sir Philip Readway, poète chevaleresque, célèbre par son euphuïsme, ses voyages, ses aventures et sa bravoure, auteur du Quadrige, brillante féerie, et de plusieurs sonnets remarquables. Sir Philip Readway, de son côté, n'ignorait point le nom européen de Jean Fischart et fut ravi de rencontrer un compatriote.

Le passeur accostait la rive en maugréant. Les trois cavaliers mirent pied à terre et montèrent sur le bac, tenant leurs animaux par la bride. Ouragan et Vindex faisaient connaissance avec leur nouveau camarade :

— Il s'appelle Robin, déclara son maître, et il caressa la soyeuse crinière. C'est mon meilleur ami. Dès que j'ai composé une pièce de vers, je la lui récite ; il me donne son avis avec ses oreilles et son bon mufle frais. Lui et Clorinde —

l80 LE VOYAGE DE SHAKESPEARE

il frappa la garde de son épée — me tiendront, je l'espère, fidèle compagnie jusqu'à ma mort.

Quand il apprit que Fischart et Shakespeare allaient à Hambourg, il eut un mouvement de surprise :

— Moi de même. J'ai pour la veille de Noël, à Kiel, un rendez- vous d'honneur auquel je ne saurais manquer.

Comme on se plaisait, il fut convenu qu'on ferait route ensemble et telle est l'attraction des intelligences qu'à peine débarqués de l'autre côté de l'Ems, Readway, William et Fischart avaient déjà engagé une discussion esthétique que rythmaient les pas de leurs trois chevaux.

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