‹ Le voyage de SparteChapitre 10 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE PALAIS DES DUCS d'aTHÈNES

Le voyageur. — Qu'aviez-vous besoin de détruire le palais des dues d'Athènes?

Le pensionnaire de l'école française d'Athènes. — J'ai détruit un palais !

Le voyageur. — Vous ou vos frères en archéologie grecque. En 1875, vous avez démoli une tour sur l'Acropole, à côté des Propylées et du temple de la Victoire Aptère. Elle était une survivance du palais des ducs d'Athènes ; c'est bien pour cela qu'elle vous gênait. Vous ne tenez aucun compte des souvenirs français en Grèce.

Le pensionnaire. — Ah ! vous parlez de cette tour qu'on voit sur les anciens dessins de l'Acropole. Elle n*a disparu qu'en 1875? On a vraiment trop attendu pour l'abattre. Elle ne présentait aucun intérêt.

Le voyageur. — Pardon ! elle m'intéresse. Les ducs d'Athènes, cela m'enchante l'imagination. Un seigneur bourguignon qui se bâtit sur l'Acropole un palais embrassant les

Propylées et la Pinacothèque et se prolongeant jusqu'au temple d'Erechtée.,. Vous n'êtes pas séduit? A mon goût, si le Parthénon, que ne peut plus habiter Minerve, demeurait ce qu'il fut un jour, la Basilique de la Mère de Dieu, les chefs-d'œuvre de l'art antique n'y perdraient rien ; ils seraient baignés de vie ; ils échapperaient à cette désolation, à cette mort de musée qui me gêne là-haut.

Le pensionnaire. — Je vois que vous pourriez dire là-dessus de jolies choses, mais c'est de la fantaisie.

Le voyageur. — A moins que la fantaisie ne soit de contrarier, au nom de votre caprice, l'ordre des choses, et de gêner avec vos études et vos piétés, que je respecte, mes études et mes piétés, qu'il faut également respecter. Oh ! je vous comprends bien : vous êtes un agrégé hellénisant et ne voulez connaître que l'antiquité ; mais si je suis un chartiste et un élève de Viollet-le-Duc, si j'aime Buchon et lis nos vieilles chroniques, si je m'appelle Courajod ou bien Walter Scott? Le « miracle grec » c'est beau, mais le miracle français, je veux dire notre expansion au treizième siècle, ce n'est pas mal non plus. Vous me faites songer à ces ouvriers qu'on prie de collaborer à sa maison et qui détruisent, les uns les autres, leurs travaux. Le tapissier scie le bas de mes portes, parce

qu'elles ne jouent plus sur le tapis qu'il vient de clouer ; le peintre que je charge de faire un raccord arrache brutalement le « capitonnage invisible » que le tapissier avait posé dans les joints des fenêtres et des portes : chacun de ces gens-là, pour faire du bel ouvrage, détruit d'autres ouvrages qui m'étaient également utiles.

Le pensionnaire. — Vous n'allez tout de même pas comparer aux plus beaux vestiges de l'art classique une mauvaise tour carrée ! Le fait regrettable, le crime, c'a été précisément de démolir une partie de l'aile sud des Propylées pour édifier votre palais.

Le VOYAGEUR. — Eh ! monsieur, comme vous, je préfère les Propylées au palais des ducs d'Athènes, mais tel n'est pas le débat. En détruisant celui-ci, vous n'avez pas rétabli celui-là. Il n'est pas en votre pouvoir de remettre l'Acropole dans sa jeunesse, ne gâtez donc pas sa vieillesse. Vous n'êtes intervenu dans la vie de ces ruines que pour appauvrir leur signification. C'est encore une beauté pour un monument dont les premières beautés sont irréparables, s'il est chargé de siècles, d'événements et d'émotion.

Le PENSIONNAIRE. — Jc couuais votre point de vue. Il peut se soutenir et même il a été souvent soutenu... Renan... Emile Gebhart... Laissez-moi vous le dire : c'est un vieux bateau. Faut-il ramener les édifices à leur

aspect primitif ou les accepter tels que les siècles nous les ont légués? Là-dessus on a dit le pour et le contre, mais s'il s'agit de l'Acropole, l'hésitation n'est pas permise. Nous avons le devoir de tout sacrifier pour dégager la pensée de Phidias.

Le voyageur. — Pour avoir supprimé tout ce qui ne vous semble pas du cinquième siècle, vous croyez avoir mis sous nos yeux la pensée de Phidias ! Quelle aberration ! Vous avez simplement créé un nouvel état du Parthénon, l'état de 1900. La ruine nettoyée par vos soins est une fort belle chose, mais nul Grec du cinquième siècle n'y reconnaîtrait les monuments religieux splendidement peints et ornés où se déroulaient les fêtes athéniennes. En reniant sur l'Acropole mes braves compatriotes, les ducs d'Athènes, vous avez cru tout arranger pour que je repense la pensée de Périclès. J'en suis incapable comme devant. C'est la faute de votre document incomplet ; mais j'irai plus loin, et je dis que c'est la faute de mon âme. Parfaitement. Je n'ai pas l'âme grecque. J'ai une âme composite et par là fort capable de comprendre la signification de l'Acropole que vous avez détruite. Vous avez, au nom de votre conception scolaire, mis bas un donjon qui, sous le soleil de l'Attique, avait pris une belle couleur fauve et s'harmonisait avec le paysage. Ce Parthénon incongru était justifié

par l'histoire. Il n'était pas plus absurde que mon cerveau, où des parties grecques et romaines sont associées à une première conception celtique. Les blocs antiques écussonnés par les Villehardouin et les La Roche, ducs d'Athènes et de Thèbes, ressemblent assez à ce que nous sommes, nous autres, pèlerins, indéfiniment métissés. Vous n'avez pas raisonné, vous vous êtes scandalisés ; il vous a paru intolérable que des reliques barbares souillassent le parvis d'Athéna. Mais où est-elle, Athéna? Cette déesse s'est-elle réfugiée dans vos âmes? Elle fut un instant du divin dans le monde. Eh bien ! pour nous, aujourd'hui^ le divin gît dans un sentiment très fort et très clair de l'évolution et de l'écoulement des choses. Nous protestons contre des iconoclastes qui gâtent les plus nobles démonstrations du temps. Le principe du développement des sociétés et des vérités, voilà ce que nous mettrait sous les yeux, avec un pittoresque inexprimable, le temple de Pallas, compliqué d'une chapelle byzantine, d'un donjon féodal, d'un mirab musulman et d'un musée archéologique. La vue nette de ces constructions successives, l'apparente incohérence de tant d'efforts qui eurent chacun leur idéal et qu'un grand cœur sentirait dans leur unité, voilà une magnifique leçon de relativisme. Elle met dans mon esprit de l'ordre, et me moralise mieux que ne peut

faire rincertaine Athéna. Elle me communique un apaisement religieux quand vos effusions d'helléniste me tiennent en défiance.

Le pensionnaire. — Nous n'avons jamais eu l'idée, que je sache, de restaurer le culte d'Athéna.

Le voyageur. — Alors, je ne vois plus à quoi vous pouvez servir. Si vous rebâtissez le temple, il faut de toute nécessité que vous tâchiez d'y faire rentrer le dieu. La pensée de Phidias, la pensée de Périclès sont inintelligibles si je ne me représente pas la conception morale qu'ils voulaient abriter, glorifier dans le Parthénon. Ils concevaient sans doute une religion municipale, un ardent nationalisme. Tant bien que mal et au risque de faire mille confusions, je puis l'admirer du dehors ; je ne puis y participer. En revanche, quand je suis sur l'Acropole, je me trouve, tout naturellement, rempli d'émotions qui tiendraient dans le Parthénon composite et pour lesquelles la ruine de Périclès est trop étroite. Par exemple, je me rappelle la petite ville de Brienne où je passe si souvent et d'où sortirent des seigneurs qui régnèrent ici. Je me rappelle le général Fabvier. Dans le chaos de 1823, c'est peut-être ce Lorrain qui a sauvé la Grèce, Il n'y avait plus que l'Acropole d'Athènes qui résistât aux Turcs. Mais les munitions commençaient d'y manquer. Une nuit, Fabvier avec huit

cents hommes débarque sur la plage de Phalère, il traverse au pas de course et sabre à la main le gros de l'armée turque, chaque soldat portant de la farine et de la poudre. Il resta dans l'Acropole pendant six mois de misère terrible. Mais Athènes sauvée fut jointe au Péloponèse et aux îles pour former la Grèce indépendante. Les ducs de Brienne sont sur le chemin que je parcours pour aller en Lorraine. Fabvier est de Pont-à-Mousson. Notre sang nous force à sentir dans le mot de Grèce autre chose que ce que l'Hellade était pour Périclès.

Le pensionnaire. — Ça, c'est trop fort ! Je ne vois pas ce que le « sang français » vient faire là dedans ! Je suis un archéologue classique et je fais mon métier.

Le voyageur. — Je crains qu'à faire votre métier, vous n'oubliiez la raison de votre métier. Après tout, l'archéologie ne peut avoir d'autre objet que de nous fournir des documents qui donnent un exercice à nos puissances de sentir et de juger. Et, je vous prie, avec quoi sentirais-je et jugeraisje, sinon avec ma sensibilité et ma raison françaises? Mais je n'insiste pas sur cette considération s'il vous semble que je m'égare. Votre métier d'helléniste et d'archéologue, puisque vous y tenez, c'est de mettre sous nos yeux des documents contrôlés ; eh bien ! je me plains que vous m'ayez supprimé des

documents certains. En somme, je venais en Grèce pour comprendre et pour jouir. Je me plains que vous n'ayez pas laissé l'espace des siècles à mon imagination. J'ai plus de confiance que vous dans la puissance totale de cette terre. Sa perfection, dites-vous, fut au temps de Périclès. Ma piété pour cette époque s'augmente à voir que notre Fabvier fit de grandes choses parce que Périclès avait existé. De même, s'il flotte tant de poésie autour des seigneurs champenois et bourguignons qui régnèrent un jour ici, c'est qu'ils sont les successeurs d'un Périclès. La Grèce expurgée que vous me proposez est une vérité sèche, mal féconde. Celle que je réclame a plus d'atmosphère, est mieux mêlée de douleur, de piété, de respect, d'élévation morale. Qu'est-ce qu'elle fait de moi pendant que je la regarde, votre ruine bien nettoyée? Un amoureux, un héros, un sage? Elle me met hors de la vie. Au contraire, un Parthénon qui va de Pisistrate à la guerre de l'Indépendance me communique des notions qui se muent aisément en sentiments : il fait de moi un philosophe et un héros.

Le pensionnaire. — Je n'entends rien à tout cela. Jamais je ne me suis demandé quel retentissement moral auraient mes travaux scientifiques.

Le voyageur. — C'est possible, mais vous avez tort de ne pas vous demander à quoi

VOUS servez. Vous êtes destinés à aménager l'univers pour nous faire plus nobles, plus délicats, plus poètes. Très souvent, vous nous y aidez, mais je voudrais, monsieur, que vous ne nous gênassiez jamais. Au début, vous étiez, ici, la science au service de l'art, mais petit à petit, l'esprit géométrique, chez vous, a étouffé l'esprit de finesse. Tenez, vous finirez par rebâtir le Parthénon.

Le pensionnaire. — Ce serait très facile. Mais avant de le rebâtir, nous allons achever de le démolir ; car nous sommes très curieux pour le moment de savoir comment tiennent ses fondations (1).

(1) Voir la note I, page 267.

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