LE CHEVAL AILE SUR L' ACRO-CORINTHE
son être se défendait, tandis que le héros faiseur de calme le flattait et le tenait solidement par la crinière aux belles tresses.
« 0 mon cher et beau cheval, disait le héros, tu hennis à l'espace et tu veux te soulever loin de tout ce que nous connaissons. Tu brûles de t' enfoncer dans la solitude des aigles et qu'au-dessous de toi disparaisse Corinthe. Ton âme renferme des paysages que tu veux aller reconnaître, fussent-ils dans le soleil. L'impatience met en mouvement tes ailes, tes naseaux et tes jeunes sabots. Si tu l'osais, tu me dirais que ma présence, autrefois ta vie, te gêne, te pèse et te limite.
« Oublies-tu nos beaux soirs dans des vallées silencieuses, où la nuit mettait une douceur qui desserrait ton cœur fumant?
Nos âmes se gonflaient : de bonheur, de douleur, j'ignore, mais d'une divine effusion. Nulle parole, nos regards perdus ; mais avec ivresse nous nous sentions captifs l'un de l'autre. Parfois tu t'arrêtais et tu battais l'espace avec tes longues ailes éclatantes, car jamais notre bonheur ne fut dépouillé d'une sensation d'éphémère ; ose dire, cependant, ingrat, si tu fus une dupe quand tu renonçais à chercher l'infini dans l'espace, pour goûter auprès de moi l'infini dans un sentiment.
« Soit ! tu vas t' élever comme une flèche
vers le soleil. Mais quel désert autour de toi ! Brûlante colonne de feu qui s'élance pour se consumer ! Tu te satisferas d'orgueil et d'un haut sentiment solitaire de toi-même. 0 mon ingrat ami, si tu comptes sur tes ailes, tu dois cette juste confiance à ma louangeuse amitié, et si tu te crois le foyer, le cœur ailé de l'univers, c'est d'avoir vu mon chaud regard et toutes mes pensées te presser et te circonscrire.
« Dans le milieu du jour, quel sera ton ennui ! Et puis, au coucher du soleil, une angoisse voisine du délire.
« 0 mon cher miracle, je t'aime et tu m'émerveilles autant que le premier jour, quand je te surpris au bord de la source et que j'osai te retenir. Mais seras-tu donc éternellement étonné de toi-même? Est-il excessif d'attendre que tu t'habitues à la grande ombre de tes ailes éployées?
« Apprends à te connaître. L'air que tes jeunes naseaux aspirent, quand tu l'expires, devient un nuage de poésie, et toi, d'un coup d'aile, tu veux rejoindre et dépasser ce mirage que tu viens de créer. Où veux-tu courir? Hors de toutes limites? C'est courir au délire. Tu cherches ton propre songe. Tu veux, distu, toujours plus d'azur. Il n'y a pas d'azur, il n'y a que notre amitié.
« Je sais qu'ayant admis de naviguer dans les hautes solitudes du ciel, tu comprimeras