LE CHEVAL AILÉ SUR L'ACRO-CORINTHE
duit à négliger les beaux trésors qu'un artiste porte dans son cœur. Entre Mégare et Corinthe, aujourd'hui, je déclasse les Poèmes antiques, Barbares et Tragiques, je les rangerai dorénavant sur le rayon que préside Boileau. Nul n'est poète s'il n'a des ailes (encore qu'il faille redouter que Pégase s'égare dans les hautes solitudes où lui seul serait son spectateur). C'est un problème de mesure. Et la Grèce a trouvé le point ténu de la perfection. Dans l'azur grec, l'esprit revient toujours sans vertige ni fatigue, comme un puissant oiseau fidèle, se poser sur le promontoire.
Quand nous atteignons Corinthe, il est midi. Les brebis se sont rassemblées sous un arbre. Le chevrier qui dort protège dans ses bras un chevreau. Sur la campagne caillouteuse, rien ne bouge. Un âne met son énorme figure débridée dans les herbes, et de très loin je vois sa queue frétiller de plaisir.
A Corinthe, ce 6 mai, les plus hautes montagnes portent encore de la neige, et la chaleur pèse sur la plaine. Le paysage a perdu cette petite perfection dure qui nous rend muet sur l'Acropole d'Athènes. Avec son diadème de ruines, l'Acro-Corinthe semble une très vieille Sémiramis.
Je gravis la haute, vaste et brûlante Acropole pour visiter la fontaine fabuleuse, en-
core jaillissante, la fontaine Pirène, source de toute poésie. Durant des heures, je parcours un chaos de turqueries, de hautes murailles féodales françaises, de tours byzantines et de substru étions helléniques ; je n'y regrette que le temps où le cheval ailé, Pégase, venait à l'abreuvoir de Pirène et qu'un héros le saisissait.
Autour de moi, la Grèce étale ses caps, ses golfes, ses îles, ses deux mers, les neiges du Parnasse enflammées de rose et le désordre des montagnes d'Achaïe. Je crois être sur la poupe des âges, baigné, battu par une ivresse indéterminée. Mais auprès de Pirène, nul beau délire qui ne se discipline. J'en fis l'épreuve ce soir-là. Tout ramenait ma pensée, qu'un immense spectacle eût voulu divertir, sur l'étroit miroir de la source, et la riche fable se développa en images, sous mes yeux, en même temps qu'une musique me parlait...
C'était au fond des âges, par un semblable soleil couchant. Il y avait de grands espaces calmes dans le ciel au-dessus de la mer et le rocher projetait de l'ombre sur la source. Là se tenaient le cheval et le héros. Petit groupe précieux sur l'immense décor. La robe du cheval fabuleux frissonnait de reflets et de moires vivantes. Sa tête un peu farouche, ses narines froncées, son œil plein d'éclairs, mais oblique, son sabot qui fouillait le sol, ses ailes agitées parfois à grand bruit, tout