‹ Le voyage de SparteChapitre 21 sur 39 · JE QUITTE MYCÈNES · texte numérisé non relu

JE QUITTE MYCÈNES

Mycènes enfin s'anime. Je donne un sens à mon pèlerinage, c'est de comprendre la vierge qui s'embarqua sur cette plage pour venir jusqu'aux plaines du Rhin. Je puis intéresser mon cœur et sortir de ma frigidité si je me dis que cette Acropole farouche est le berceau de l'Étrangère qui m'enchanta dans mon aigre pays.

Mais un grand doute m'est venu.

Je me rappelle un rouleau d'Egypte, auprès d'une momie, où l'on trouve cette exclamation : « 0 cœur, qui me viens de ma mère ! »

De cette famille des Atrides peut -il sortir, comme Gœthe l'a cru, une Iphigénie qui pardonne?

Rien d'arbitraire ne fleurit chez les êtres ; jamais une feuille n'apparaît sur eux qui n'appartenait pas à leur principe. Iphigénie, formée d'Agamiemnon et de Clytemnestre, n'est pas faite pour s'insurger contre la loi sanglante d'Artémis. Celle qu'un père acceptait d'immoler sur l'autel, ne répugnera pas à verser le sang pour obéir à la déesse. Iphigénie étant la sacrifiée doit devenir la sacrifiante. Racine l'a bien vu. Dans les notes qu'il prenait de ses lectures grecques, il relève ce que dit à Clytemnestre Electre, sœur d' Iphigénie et d'Oreste : « Si je suis méchante,

je ne dégénère point de vous. » Et là-dessus, il fait un commentaire : « Le caractère honnête d'Electre se montre au milieu de son emportement. Elle s'en excuse sur son malheur. Elle dit qu'elle en a honte elle-même et qu'elle y est forcée, et elle l'explique en disant à Clytemnestre : Ce sont vos actions qui parlent en moi. »

A Mycènes, plus qu'ailleurs, on subissait les ordres des tombeaux. J'ai vu dans les vitrines du musée athénien la dépouille des sépulcres, les vases d'or et d'argent, les sphinx, les griffons, le beau lion d'or, les bibelots d'ivoire, la tête mitrée qui sent l'Assyrie, les œufs d'autruche ornés de dessins, le grand cachet babylonien. Qu'ils devaient valoir, ces morts, pour qu'on les comblât de si grandes richesses !

Au premier acte des Choephores, j'entends Oreste s'écrier : « 0 mon pèr^, sois avec ceux qui t'a ment. » Electre insiste : « Vois, ditelle, tes deux enfants debout près de ta tombe. » Oreste, d'un cri sublime, presse son père : « Ne laisse pas s'anéantir en nous la race des Pélopides. » Terribles adjurations qu'aucun homme, vraiment digne ne refuse de prononcer. Qui de nous ne s'est écrié : « 0 mon sang, sois fidèle à toi-même ; ne laisse pas s'affaiblir, dans mes veines, mes pères. Tu es ma famille, ma cité, mes lois, ma révélation ; je t'accepte. » Mais les enfants des Atrides,

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quand ils veulent que leur race s'agite dans leurs veines, appellent leurs péchés et leur condamnation.

Gœthe et la Grèce ont voulu nier ces fatalités. Sur les sommets de l'œuvre gœthienne, on respire la confiance dans la vie. Le poète veut nous persuader d'une conception optimiste de l'univers, parce qu'elle favorise l'activité... Les artistes sont obligés, pour épanouir notre sympathie, d'épurer les passions qu'ils mettent en mouvement sous nos yeux. Et dans toute catastrophe il est convenable que l'on voie glisser des lueurs de justice. Nous prenons du ressort et du calme dans la conviction qu'ils nous communiquent que la vie est perfectible. Je n'objecterai rien contre l'intention de cet heureux mensonge. Je proclame, moi aussi, la nécessité de cet apaisement artistique. Mais je pense que pour y atteindre, il est plus loyal de nous faire voir comment ces passions, ces accidents, ces dévastations rentrent dans un ordre universel. Et nul plus large plan où faire rentrer les faits que ce déterminisme auquel Vlphigénie essaye de contredire.

Certainement, il est agréable d'entendre qu'Oreste s'est guéri de ses troubles épileptiformes, et je voudrais que l'amitié de ce dégénéré pour Pylade ne me fût pas suspecte. Mais que faire si je vois nettement l'absurdité de ces hypothèses optimistes?

Je pourrais encore me payer d'illusion sur cette grande famille de tarés, dans les prairies du Jura où je mets au net mes notes de voyage. Parmi ces combes grasses, les chalets pleins de vaches sonnantes, les longues solitudes où il n'est pas une herbe, pas une bête méchante, nous inclinent à l'élégie et voilent les dures certitudes. Mais sur les tombeaux de Mycènes, rien ne s'interpose entre nous et les faits.

Sur les tertres funéraires, trois coupes de sang furent largement épandues : au festin de Thyeste, à la mort d'Agamemnon, à l'assassinat de Clytemnestre. Les colonnes du temple d'Artémis, où la fille des assassins officie, demeurent teintes du sang humain.

Au-dessous de l'Acropole mycénienne, on mène les voyageurs dans une crypte saisissante de force et de grandeur, dite le Trésor d'Astrée. Par un corridor de murs cyclopéens, ils pénètrent sous une coupole en forme de ruche : à droite est un caveau plus petit, entièrement creusé dans le roc ; on l'éclairé en brûlant un journal et il empeste le sépulcre violé. Edgar Quinet, qui visitait en 1828 ce sanctuaire du culte des morts, s'écrie : « Je sens qu'ici l'on est parvenu au point extrême du monde grec et qu'il n'y a plus qu'à écouter autour de soi les sources des fontaines... »

Il s'arrête, se tait, hésite à désigner ces

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fontaines, ces grandes pensées qui n'ont jamais tari et qui sourdent encore sous la terre pierreuse de Mycènes.

Aussi bien, on suit leur cours dans l'œuvre des grands poètes, de Dante, de Pascal, qui, pour les adoucir, y mêlent l'idée de la grâce. Nous sommes asservis aux transmissions du passé ; nos morts nous donnent leurs ordres auxquels il nous faut obéir ; nous ne sommes pas libres de choisir. Ils ne sont pas nos morts, ils sont notre activité vivante.

Ces sombres vérités demeurent les vues les plus certaines de notre raison. L'humanité, qui les avait déposées dans les grands mythes primitifs, les a transbordées dans ses lois scientifiques. On est bien dans le tombeau des Atrides, qui nous resserre et ne nous donne d'échappée qu'en profondeur, pour entendre ces fontaines sourdre de toute éternité.

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