CHAPITRE XIII
Au fond du golfe d'Argos, la baie de Nauplie abrite un espace de mer pareil aux lacs italiens, mais où manque leur volupté...
Des matelots travaillent lentement sur le port, le soleil se couche en illuminant un cirque de montagnes, la fièvre vibre dans les airs. Sur une barque un débardeur chante et rechante sa plainte turque. Elle m'enchaîne et me laisse aller jusqu'au point où elle se perd, pour, aussitôt, me ramener jusqu'au point d'où elle se lève...
Voici des êtres mous, pareils à ceux qui boivent l'apéritif dans notre Languedoc, et puis de vrais Arabes poussant leurs bâtons pointus dans les plaies de leurs ânes. Je ne
(1) Papadopoulo Vrétos, Mémoires biographiques, historiques sur le président de la Grèce, 1837-1838, Paris, 2 vol. iri-8°. — Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1841, l'article du comte de Gobineau sur Capo d'Istria, sa vie et sa correspondance.
m*occupe que des dalles où je pose mes cent pas monotones.
Heures avant -courrières de notre usure et qui déjà nous isolent de l'univers !
Au crépuscule, tous les soirs, notre âme se fait neuve. Elle rejette les copeaux de sa journée qui l'encombrent et désire recevoir une émotion spirituelle. Alors, si rien ne nous impose de plaisir ou de tourment, quelle détresse, quel veuvage ! Un homme raisonnable a soin de réclamer vite la lampe. Hâtons-nous d' étouffer sous notre travail ce soulèvement de vaine poésie.
Mais au fond du golfe d'Argos, sur quoi se divertir de soi-même?
La terre de Nauplie, pour moi, n'a pas d'odeur. J'écoute ses propositions avec insensibilité. Je ne gravirai pas sur le flanc du rocher les huit cent cinquante-sept marches qui mènent au fort Palamède. Nul paysage ne saurait, ce soir, vaincre ma dure indifférence.
Je rentre à l'hôtel, et voici qu'en feuilletant mes livres, je trouve sur le nom de Nauplie une tache de sang pâli. Elle m'attire au parvis de Saint-Spiridion..,
Dans l'une des rues basses qui encerclent le Palamède, j'ai visité la sinistre église. Sous son portail, le président Capo d'Istria fut assassiné à six heures du matin, le 9 octobre 1831.
Capo d'Istria avait été mis par l'Europe à la tête du gouvernement de la Grèce. C'était un habile homme de cour parmi de rudes Klephtes. Son escrime ne valait pas contre leurs brutalités. Il voulut affaiblir les familles influentes et pousser dans l'ombre les chefs de la guerre d'Indépendance, afin de concentrer dans ses mains le pouvoir ; il se heurta, il se brisa contre leur opposition et surtout contre celle des Mavromichalis, la plus puissante des familles féodales du Magne.
La tête de cette famille était Petro Mavromichalisj le bey du Magne qui, en 1821, avec Colocotroni, avait donné le signal de l'insurrection. Quarante-neuf membres de ses parents étaient morts en combattant pour l'indépendance. Aussi souffrait-il avec impatience l'autorité du nouveau président. Des siècles d'anarchie belliqueuse l'avaient mieux préparé pour être un héros que pour se soumettre à des institutions régulières : « Homme né d'hier, disait-il à un contradicteur, oses-tu bien te mesurer avec celui de qui l'origine est aussi ancienne que les sommets du Taygète? » Des révoltes ayant éclaté sur plusieurs points, Capo d'Istria osa l'emprisonner dans le fort Palamède. Mettre la main sur le vieillard des Mavromichalis ! C'était un coup d'État.
« Notre vieillard » : on nomme ainsi en Grèce le chef de la famille, et lui-même ap-
pelle ses enfants tous les jeunes gens de sa clientèle. Ceux-ci s'émurent au point que Capo d'Istria dut en arrêter deux : le colonel Constantin et Georges ; le premier, frère, et l'autre, neveu du vieux Petro. D'ailleurs ils ne furent point enfermés, mais seulement astreints à la résidence de Nauplie, sous la surveillance de deux policiers.
Le dimanche, 9 octobre 1831, à six heures du matin, il faisait un très beau soleil. Le colonel Constantin et Georges Mavromichalis pénétrèrent avec leurs deux gardes dans l'église de Saint-Spiridion. Ils y arrivaient du port, par la même rue qu'allait prendre Capo d'Istria (elle est si étroite que j'ai touché ses deux murs en étendant les bras). La messe allait commencer: on n'attendait que le chef de l'État.
Georges Mavromichalis embrassa l'image de la Vierge sur l'autel et fit allumer un cierge par son garde.
Après quelques minutes, le vieux bedeau Goulo annonça que le président arrivait. Il fit dégager la porte. Le colonel Constantin sortit et se plaça dehors, du même côté que son neveu resté dans l'église. Le colonel appuyait sa tête contre le mur de l'église. Jean Caraïanis et André Georgi, leurs deux policiers, qu'il faut maintenant appeler leurs complices, étaient placés dans la rue. Tous quatre regardaient venir le président.
Capo d'Istria était, à son ordinaire, vêtu d'un pantalon de toile blanche et d'une redingote bleue, de coupe militaire, avec un double rang de boutons en argent. Il était flanqué de son garde habituel, Démétrius Léonidas, auquel se joignait, comme de coutume, et par dévouement spontané, un brave manchot nommé Georges Cozinis.
En apercevant les Mavromichalis sous le portail, Capo d'Istria eut une hésitation. Les trouva-t-il étranges sous leurs longs manteaux? Avait-il reçu des avertissements?
On croit qu'une seconde il voulut entrer dans la maison de M. Rhodius, son secrétaire au département de la Guerre. Mais ce diplomate avait de l'âme ; il s'achemina d'un pas égal vers sa destinée.
Gomme tout le monde se découvrait, Coiistantin et Georges ôtèrent leurs bonnets rouges avec leur main gauche ; ils tenaient la droite sous leurs manteaux. Capo d'Istria répondit à leur salut avec une grande affabilité. Alors, comme il enlevait son chapeau pour entrer dans l'église, le jeune Georges le frappa de son poignard dans l'aine, en même temps que le colonel Constantin lui tirait, à bout portant, un coup de pistolet dans la nuque.
On entendit deux explosions, c'est que Jean Caraïanis, lui aussi, avait tiré, mais sa balle se ficha dans le portail.
Les deux gardes de Capo d'Istria s'élancent
à son secours. Cozinis. le manchot, le reçoit sur son unique bras, mais le voit mort, et le jette roide à terre pour courir sus à Constantin. Celui-ci enfile la ruelle escarpée, vis-à-vis du portail de l'église. Au vol, le manchot lui loge une balle dans l'épaule droite. Les cris : « A l'assassin ! » gagnaient de toutes parts. Constantin tout saignant ne s'arrête pas de grimper. Il atteint le faîte de la montée et va descendre l'autre versant, quand la clameur fait bondir de son lit le vieux général souliote Fotorama, qui saisit au mur sa carabine toute chargée, court à sa fenêtre, voit et tire.
Le colonel roule par terre. Le manchot se jette dessus avec la meute des poursuivants.
Au milieu de cette curée arrive par hasard un piquet de soldats. Constantin, dit-on, les implora :
— 0 mes frères chrétiens, ne me martyrisez pas ; je ne suis pas le vrai coupable, laissez-moi vivre pour avouer la vérité...
Ils le traînèrent jusqu'au poste, mais d'une telle manière qu'il mourut en arrivant.
Cependant Dimitri, le garde régulier de Capo d'Istria, poursuivait le second assassin et ses deux policiers, le long de la rue, à droite, en sortant de l'église. Il leur tira dessus par deux fois, sans que son pistolet prît feu. Les fuyards se jetèrent dans la maison du colonel Valiano. Au premier étage habi-
tait un bourgeois, Spiridion Kyparissi, né à Ithaque. Il a déposé en justice : « J'entendis à l'étage supérieur, au deuxième, une voix effrayante. Le jeune Mavromichalis, son pistotolet à la main, menaçait tous les locataires qui, en caleçons, voire en chemise, bondissaient de leurs lits. Il criait : « Valiano, nous « l'avons assassiné. — Qui ? — Ce f ... président. « Vous devez tous sortir de la maison. » Il courait dans la chambre comme un forcené, et tandis qu'un de ses gardes redescendait l'escalier pour s'assurer de la porte, il calfeutrait les fenêtres avec les coussins du divan, car déjà, du dehors, on menaçait de tirer. »
Au bout d'un quart d'heure, Georges s'étant aperçu qu'une terrasse de la maison dominait le jardin du ministre de France, espéra d'y trouver un asile inviolable. Tous trois sautèrent de la terrasse dans le jardin. Le baron Rouen, accouru sur le bruit, les rencontra dans son escalier. Georges Mavromichalis prononçait une suite de mots entrecoupés ; « Honneur... Patrie. » M. Rouen, devant le personnel de l'ambassade, lui demanda d'abord de se désarmer. Georges ôta son pistolet de sa ceinture, le baisa et dit :
— Je le livre à l'honneur de la France.
Nauplie, d'un seul élan, se prononçait contre les Mavromichalis. On avait fermé les portes de la ville. Les troupes de la garnison se mutinaient pour aller venger le sang du
président. Elles ne s'apaisèrent un peu qu'après avoir obtenu la démission du général Gérard, Français, et, par là, suspect de libéralisme. Un Portugais lui fut substitué. Sur les sommets des montagnes, les bergers sonnaient de la corne ; ils donnaient l'alarme aux bergers plus lointains, comme ils faisaient jadis pour annoncer les Turcs : a Frères, mettez en sûreté vos troupeaux. » Au parvis de Saint-Spiridion, la foule, avec des tampons de coton, se pressait pour recueillir le sang du martyr. Son corps, rapporté dans le modeste palais présidentiel, avait été remis aux pleureuses qui le lavaient en même temps qu'elles lamentaient les chants funèbres, ainsi qu'il est déjà raconté dans la dixhuitième rapsodie de V Iliade :
« Ces chiens, disaient-elles, ces hommes sans religion ni conscience sont parvenus à le tuer. Désormais, qui nous protégera? Où trouverons-nous un autre président, si bon, si doux, si patient, si amoureux du peuple? Jusqu'à ce moment nous dormions tous tranquillement chez nous, parce qu'il y avait maître Jean qui veillait. Malheureuse Grèce ! tu vas être de nouveau la proie de nos notables. »
Cette plainte est intéressante : elle marque comment les notables avaient vu dans la révolution un moyen de substituer leur tyrannie à celle des Turcs. On y vérifie en
outre que dans tous les climats, les notables, les féodaux, les chefs de clientèle tendent naturellement à réclamer le parlementarisme, tandis que les petites gens se ramassent autour du pouvoir autoritaire.
M. Rouen qui avait de l'honneur — et qui représentait la France libérale de Louis-Philippe — n'avait pas voulu livrer le libéral Georges Mavromichalis à cette foule servante de l'autocratie qui, avec des cris de mort, assiégeait l'ambassade. Quand un pouvoir régulier se manifesta, qu'on vint réclamer le réfugié au nom de la commission administrative et que des forces militaires furent en mesure de garantir l'ordre, les portes s'ouvrirent. Le général Pélion donna le bras au jeune homme, pour le couvrir, et les soldats le conduisirent, sans violences, au Palamède. Chemin faisant, il disait :
— Je sais que je dois mourir : je recommande à ma femme de trouver un beau mari et de se remarier.
Ce à quoi elle ne manqua point.
Quelques jours plus tard on le condamna selon les formes. Il fut mené sous un platane isolé, au bord de la mer. Son père, des fenêtres de son cachot, lui envoya sa bénédiction.
Il est moral d'ajouter que, l'année d'après, à l'avènement du roi Othon, le vieux Petro Mavromichalis et son fils Anastase reçurent le titre de sénateurs, qu'un autre de ses fds,
le général Démétrios, fut nommé ministre de la Guerre par le gouvernement qui renversa Othon, que la famille demeure une des premières de Grèce, et que la mémoire de Capo d'Istria jouit du respect patriotique de tous les partis. Un respect sans enthousiasme.
Pourquoi la complaisance des poètes semble-t-elle manquer à Capo d'Istria?
Sur le ciel de Missolonghi la flamme du bûcher funèbre de Byron laisse d'éclatantes lueurs. Je ne les préfère pas à cette tache qui s'efîace au parvis de Saint-Spiridion. Nous ne rejetons pas l'héritage romantique, mais il faut l'agrandir ; nous invitons les enthousiastes d'un Byron à sentir de la poésie dans certaines activités sans éclat... D'ailleurs la destinée de scandale ou de gloire de leur héros devient mieux intelligible si nous mettons en regard la mis.sion d'un Capo d'Istria.
Aristocrate, exclu par sa caste, et calomnié par toute sa nation, Byron jette l'anathème sur l'AngleterrCc Privé de la haute vie seigneuriale que ses instincts exigeaient, il veut briser les cadres sociaux. Son orgueil forcené s'insurge contre toute limite ; il refuse même d'accepter les conditions de la vie et, par exemple, le départ de sa jeunesse : c'est le Révolté. Byron fut, en Grèce, le chevalier de la Révolution, comme Capo d'Istria,
l'agent de la Légitimité. Celui-ci, petit noble sans patrie, mit au service du plus grand pouvoir conservateur, c'est-à-dire la Russie, ses facultés de faiseur d'ordre. Il accepta la tâche de détruire les sociétés secrètes en Grèce et de dompter un esprit d'anarchie qui émouvait toute l'Europe. S'il périt, c'est que la Révolution, ayant triomphé à Paris (1830), crut pouvoir établir en Grèce un régime constitutionnel. Il fallait bien d'abord qu'elle se débarrassât de Capo d'Istria.
A toutes les époques, pour se défaire d'un homme politique qui gêne, on s'est adressé à des passions privées, auxquelles on fournit des moyens matériels et des idées généreuses. Dans l'espèce, il était naturel qu'en pensât aux Mavromichalis. Ils furent enthousiasmés par l'idée de venger leur honneur, et par le désir de restaurer le pouvoir de leur famille.
Qu'avais- je donc hier au soir sur le port de Nauplie, à suivre cette chanson qui se noyait dans le crépuscule? Une chanson orientale empoisonne une âme passante.
Mais la vision nette de quelques faits cruels nous r. dresse et nous tonifie. L'homme n'est pas fait pour qu'il rêve, mais pour qu'il morde et qu'il déchire.