‹ Le voyage de SparteChapitre 26 sur 39 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Mes yeux et mon cœur sont neufs ce matin. C'est que je respire l'air qui caressa la beauté d'Hélène.

Ce matin, je me promène avec mon compatriote, l'harmonieux Claude Gelée. Il m'enseigne l'amour des époques primitives et me fait reconnaître, au nord, sur les horizons d'Arcadie, le séjour des personnages fabuleux.

Par une telle matinée, sur l'Eurotas, navigua le cygne fou d'amour qu'au Bargello florentin, Michel-Ange conduit jusqu'au cœur de Léda. Délégué des rives de Sparte, l'oiseau assaille la reine pour que, de leur transport, une vierge naisse, qui passe en éclat le ciel et la nation de Laconie.

Ces platanes qui frissonnent sont les petitsneveux du platane touffu où les amies d'Hélène suspendirent, le soir du mariage, un chapeau de fleurs odorantes. Douze vierges de haute taille, les premières de la

ville, et la chevelure mêlée d'hyacinthes violettes, formaient un chœur devant la chambre nouvellement peinte où le blond Ménélas venait de s'enfermer avec sa jeune compagne. Et toutes chantaient en marquant la mesure de leurs pieds entrelacés, et la maison retentissait de l'hymne hyménéen : « 0 jeune époux, t'endors-tu si tôt? As-tu quelque lourdeur aux genoux? As-tu donc assez bu pour désirer ton lit? Si tu avais sommeil, il fallait laisser la jeune fille jouer avec ses compagnes jusqu'au matin, près de sa mère. » Ces beaux chants, ces harmonies du corps et de l'âme, et qu'on me passe le mot, ces belles « santés » que portent les filles de Sparte aux jeunes époux qui vont respirer la tendresse et le désir sur le sein l'un de l'autre, ne sont pas en désaccord avec les trois sermons lyriques pour jeunes militaires que nous possédons de Tyrtée : « ...De ceux qui osent soutenir d'un courage unanime le choc de l'ennemi, peu meurent et ils sauvent leur peuple ; mais les lâches perdent toute leur force, et nul ne peut dire combien les lâches sont accablés de maux. C'est une chose misérable qu'un cadavre gisant dans la poussière et que la pointe d'une lance a percé dans le dos. Mais il est beau, celui qui marche d'un pied ferme, mordant sa lèvre de ses dents, couvrant de l'orbe de son large bouclier ses cuisses, sa poitrine et ses épaules, brandissant de sa

main droite la lance solide, et agitant sa crinière terrible sur sa tête. »

On croit mourir de délices si l'on réveille dans les saules de l'Eurotas ces cantiques d'une franchise adolescente, ces poésies toutes directes. Rien n'est interposé entre nous et de telles images. Deux bras nus nous saisissent l'âme.

Le vieux poète-professeur Aleman, au soir d'une longue vie passée à apprendre le chant aux filles de Lacédémone, enviait les martinspêcheurs que les jeunes femelles transportent quand ils ne peuvent plus voler. Si nous nous élevons jusqu'à comprendre les héros primitifs, c'est que les beautés naturelles de Sparte nous prennent sur leurs ailes.

De colline en colline, comme de strophe en strophe, chante le poème d'un noble sang disparu. La pensée dorienne se soulève des vallons où elle dormait pour nous tendre la lance et la lyre. L'étincellement de toute la plaine rajeunit mes images de collège ; Léonidas, ce matin, n'est pas de l'école de David. Il a perdu son allure emphatique, et l'on doute s'il se proposa l'idéal austère, éloquent, que nous crûmes lui voir d'après les commentateurs de Plutarque. On comprend ce qu'étaient ici lés héros. Castor et Pollux, modèles de la jeunesse Spartiate, me deviennent intelligibles.

Ces deux brutaux passèrent leur enfance

dans les sombres bois de pins suspendus aujourd'hui encore aux escarpements du Taygète. Rien ne dénonce mieux leur moralité que l'agression qu'ils commirent, avec l'assentiment général, sur les fiancées d'Idas et de Lyncée. En vain le jeune Lyncée leur faisait-il les remontrances les plus aimables : « Leucippe nous a depuis longtemps fiancés à ses filles que voilà, et nos serments sont prononcés ; mais vous, au mépris de cette alliance jurée, vous avez, avec des bœufs et des mulets dérobés à d'autres, changé la volonté de cet homme ; vos présents nous ont volé nos fiancées. Certes, Sparte est grande. Là, mille jeunes filles intelligentes et belles sont élevées par leurs parents, et il vous serait facile d'épouser celle que vous choisiriez, car les pères recherchent de nobles fiancés, et vous êtes illustres entre les héros, illustres par votre père et non moins par votre mère. Amis ! laissez donc nos mariages s'accomplir et nous vous aiderons à en faire d'autres vous-mêmes. Cependant, si vous voulez combattre et laver les lances dans le sang, que le robuste Pollux et Idas s'abstiennent de la lutte, et que nous combattions seuls. Castor et moi, car nous sommes les plus jeunes. Ne laissons pas à nos parents une douleur sans remède. C'est assez d'un seul cadavre par maison. Les survivants réjouiront leurs amis ; ils seront fiancés au lieu

d'être morts et ils épouseront ces jeunes filles. » Ainsi parle l'aimable Lyncée. Mais Castor le tue en lui enfonçant sa large épée dans le côté jusqu'au nombril et Idas périt également.

Le nom de héros nous trompe. Sous cette appellation, l'élite française honore un esprit de sacrifice et de courtoisie, mais Castor et Pollux, que Sparte propose comme modèles à ses fils, se tiennent seuls à l'écart de leurs compagnons dans les retraites du Taygète. Ce sont deux terroristes.

Les professeurs veulent que la nature satisfasse les besoins idylliques de leurs honnêtes esprits rétrécis. Quelle dérision, leur Sparte de collège ! Mais tout de même, cette fable a suscité de magnifiques agitations. Au mois d'août 1806, Chateaubriand cria de toute sa force sur la rive de l'Eurotas : « Léonidas ! » Explosion naïve de l'enthousiasme des Celtes. A l'heure où la France s'ébranle pour la sublime campagne d'Iéna, ce Breton vient tromper son inaction en admirant de la gloire.

C'est ainsi que je m'attardais sur les traces de mes souvenirs classiques parmi les collines matinales de Sparte. On y trouve des beautés que l'on peut aimer sans souffrir. Le cœur qu'elles emplissent demeure raisonnable.

Elles nous laissent notre orgueilleuse indépendance. Ces harmonies de la nature, de

l'histoire et de la poésie sont épurées de tous éléments de désespoir. Auprès de ces froides compagnes étincelantes, un passant veut reprendre haleine et se guérir des trop vivantes beautés.

Parfois je poussais jusqu'aux petits bourgs blottis avec leurs vergers et leurs ronces sur les premiers étages du vigoureux Taygète. Parori, Tripy, je ne ferais entendre votre éclat, voilé sous les plus admirables jardins, que si je pouvais transporter ici vos parfums, le bruissement de vos fontaines, le contraste que vous faites avec toute l'aride Grèce, la fièvre que vous rafraîchissez et l'esprit occupé de sublime que chaque voyageur nécessairement vous apporte.

Au hasard de mes promenades, j'ai bien des fois respiré l'odeur de mystère qu'exhalent certains manoirs de nos plus vieilles campagnes de France. Sous les châtaigniers d'Auvergne, je me rappelle des fenêtres closes : derrière la grille rouilîée croissaient les chardons et les folles avoines, et, dans le jardin, des touffes de scolopendres embaumaient la margelle du puits. A Neuilly même, chaque jour, je me promène entre les murs prudents et silencieux de Saint-James. Cet énigmatique quartier, sur la pente de la Seine, si mort et si secret, s'associe dans ma mémoire aux jardins de Parori. Mais les maisons de Laconie, sous les citronniers, les parfums, le

soleil et la misère, derrière de hautes murailles délitées, abritent des rêves où nous ne sommes point engagés. Si j'assiste au mariage d'une dame du sérail, mon cœur risque moins de souffrir que si je mène une amie de mon enfance dans la demeure d'un jeune époux. Jardins de Parori, de Tripy, beautés éblouissantes, encloses de misères, secrets que j'ai durant quelques jours côtoyés, notre tristesse de ne pouvoir pas pénétrer et emporter votre bonheur s'atténue du pressentiment que c'est un bonheur dont nous ne saurions guère jouir. Vers midi, je me reposais sur les margelles de la fontaine de Parori. Au bord de cet heureux bassin qu'ombragent des arbres à fruits, les femmes de Sparte se rassemblaient jadis, quand leurs maris mouraient pour Hélène devant Troie. Sur les mêmes pierres s'assirent leurs petites- filles, esclaves des Turcs, le visage ombragé d'un demi-voile de mousseline transparente. Leurs sensations pacifiées, éventées, s'ajoutent à ce beau lieu pastoral.

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