‹ Le voyage de SparteChapitre 6 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La curiosité qui m'oriente vers Athènes m'est venue du dehors plutôt que de mon cœur profond. Si le salon de Leconte de Lisle (les Ménard, les Anatole France, les Henry Houssaye) n'avait pas eu tant de prestige sur mon imagination à vingt ans, irais-] e de moi-même chercher dans l'Athènes de Périclès un complément de ma culture?

Sur le paquebot du Pirée, je songe qu'en peu d'heures, j'aurais pu gagner Barcelone et gravir le Montserrat, ou bien franchir une fois encore le ravin de Tolède et regarder les Greco qui savent toujours, ainsi que les Zurbaran de Séville, me dire des paroles excitantes. C'est avec une sorte de maussaderie et pour remplir un devoir de lettré que je vais me soumettre à la discipline d'Athènes. Saurai-je l'entendre?

Quand notre bateau doubla Notre-Dame de la Garde, dix religieuses, pressées sur un banc du pont comme des oiseaux sur un

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bâtonnet, ont prié pour obtenir une traversée favorable. Leur latin de bréviaire éveille en moi une sensibilité catholique pas trop lointaine, mais qu'est-ce que le polythéisme d'Hellas, tel que pour les initiés il flotte encore sur les débris du Parthénon?

Un sage voyageur voudrait agir comme ces animaux qui prennent la couleur, la forme, l'apparence exacte des objets qui les entourent. Un beau voyage, c'est un cas de mimétisme. Gautier épanouit une âme orientale, Stendhal milanaise. Corneille espagnole et M. Taine britannique. Certes un Corneille se construit une Espagne autrement forte que celle de Gautier, mais enfin, l'un comme l'autre, ils ont su mettre de l'unité dans leur vision, et se faire de l'âme avec des beautés étrangères. Aurai-je leur bonheur?

Je suis d'une race qui trouva ses dieux au plus épais des forêts. Ils me favorisent encore en Lorraine et en Alsace, tandis que les divinités marines m'énervent avec leur sel et leur mobilité.

J'ai traversé comme un colis des messageries, et nullement comme un Ulysse, une mer qui m'embrouillait tout. Nous fhnes une courte relâche à Naples, grossière et pleine de cris matinaux, sous un ciel voilé qui ne laissait point chanter Ischia, Castellamare, Sorrente, ni le Pausilippe. Dans la nuit, le Stromboli jetait des flammes et prêtait à ces

rêveries où, sur mer, l'esprit le mieux discipliné s'égare. Le commandant me dit :

« Nous passerons à deux heures du matin Charybde et Scylla. Par votre hublot, vous respirerez les orangers de la Sicile. » Nous franchîmes les limites de l'antiquité latine pour entrer dans la grecque. Après vingtquatre heures, nous arrivâmes aux falaises basses de Cythère. Aurais-je atteint l'âge de n'y voir qu'un écueil sans agrément? Des îlots, puis les escarpements d'Hydra me confirmèrent dans ma déception. Les géographes, en dénonçant l'aridité des contours du Péloponèse, ne m'avaient point jusqu'alors gêné pour y amasser de la volupté, car j'imaginais une désolation émouvante comme le visage des héros vaincus ou, mieux encore, déchirante comme le cri des violons tziganes dans une nuit chargée de parfums. Mais, sous un ciel pareil au nôtre, j'ai vu leurs roches usées par les chèvres, dirait-on, plutôt que brûlées par une activité surhumaine. Ces lieux du miracle hellénique ont passé l'automne extrême où la fleur qui vient de défaillir couvre encore le sol de ses pétales.

Si puissante est la force de ces grands noms de la poésie, qu'après quelques semaines, mon imagination, repoussant mon expérience, rétablit sur ces îlots des beautés enivrantes et vagues. Le mirage restaure son règne sur les pauvres écueils, d'où ma lorgnette l'avait

chassé. Mais, en avril 1900, comme je suivais la mer d'Ionie et de Crète, déçu par l'horizon, j'étais réduit à me pencher sur le sillage des illustres pèlerins qui vinrent avant moi chercher la Raison dans sa patrie, et je subissais avec eux cette alternative d'ardeur et de déception oii nous balancent des noms qui parlent si fort et des rivages si muets.

Le quatrième jour, par un ciel lumineux et sur une mer indulgente, nous entrâmes au golfe d'Athènes. Toute sauvagerie a disparu ; l'abrupt se transforme en netteté et fermeté. Voici les îles d'Égine, de Salamine, et puis, dans une échancrure que forment deux belles montagnes, un rocher apparaît qui porte quelques colonnes et le triangle d'un fronton, Le cœur hésite ; le doigt, le regard interrogent. Cette petite chose?... C'est l'Acropole, semblable à un autel, et qui nous présente, avec la plus étonnante simplicité, le Parthénon.

Vue à trois lieues depuis la mer, au fond d'un golfe pur, resserrée entre les montagnes et sans défense, l'Acropole émeut comme un autel abandonné. Eh quoi ! tant de confiance ! Le plus précieux morceau de matière qui soit au monde s'expose si familièrement ! Un mouvement de vénération nous convainc avant que, de si loin et si vite. Minerve ait pu toucher notre intelligence.

Ce petit rocher ruineux se rattache en nous à tant d'idées préalablement associées que ce seul mot des passagers : « Athènes ! voici l'Acropole ! » détermine dans ma conscience le même bruissement qu'un coup de vent dans les feuilles de la forêt. Mon jugement propre n'avait aucune part dans mon enthousiasme, car ce premier aspect d'Athènes, exactement, me déconcertait par son apparence de bibelot bizarre ; mais les Chateaubriand, les Byron, les Renan, les Leconte de Lisle s'agitaient, faisaient une rumeur de foule dans les parties subconscientes de mon être.

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