UNE VOITURE AU XV^ SIECLE
(Dictionnaire du Mobilier, Viollet-lc-Duc, tome I).
servait à monter ; on pressent un second escalier de l’autre côté. Ou plaçait aussi quelquefois, audessus de chaque banquette, une capote qu’on pouvait lever à volonté ; ces sortes de véhicules prenaient le nom de coches de terre, par opposition au coche d’eau dont nous parlerons ultérieurement.
Les voitures ne devinrent suspendues que vers la fin du seizième siècle. Le système amortisseur consistait tout simplement en deux courroies passant sous la caisse, ce qui leur fit donner le nom de char branslant.
Les charrettes à deux roues étaient semblables à celles dont on se sert de nos jours dans l’armée, sous le nom de voitures régimentaires ; une caisse à clairevoie posée sur un essieu et voilà tout. On les attelait de préférence avec un seul cheval ou un seul âne.
Les charrettes à bras, si usitées aujourd’hui, étaient connues au moyen-âge comme on peut s’en rendre compte en examinant les tapisseries de Saint-Médard.
C’est également sur une tapisserie que nous trouvons des documents aussi précis que possible sur les moyens de voyage et de transport au temps de la conquête de l’Angleterre par les Normands. Nous voulons parler du précieux ouvrage de la comtesse Mathilde de Flandre, femme de Guillaumele-Conquérant. Cette célèbre tapisserie était conservée depuis la fin du onzième siècle dans l’église cathédrale de Bayeux ; elle est aujourd’hui exposée
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à l’étude et à la curiosité dans la bibliothèque de cette ville. Elle consiste en une piècè de toile de lin de 50 centimètres de hauteur sur 70 mètres de long et elle est consacrée à glorifier la conquête qui immortalisa le farouche duc de Normandie. Les figures sont tracées avec de la laine couchée et croisée ; elles sont accompagnées de légendes latines qui expliquent chaque action. C’est un croquis rapide mais qui représente avec une abondance et une fidélité inappréciables les faits, les cérémonies, les meubles, les costumes, l’attitude et presque la figure des hommes du onzième siècle. Histoire tracée par l’aiguille d’une femme, la tapisserie de Mathilde de Flandre est plus riche de détails et de vérité que tout ce qu’on peut trouver dans les récits des chroniqueurs.
La première scène représentée par la tapisserie est surmontée de l’inscription suivante :
HIC : WILLEIM DVXIVSSI NAVES : EDI FICARE (i)
Le Conquérant est entouré de ses conseillers dont l’un est assis sur une banquette ornée un peu moins élevée que la chaise ducale du futur roi d’Angleterre. Les attitudes sont celles d’une discussion vive et contradictoire, tout le monde a l’air de parler à la fois, même un quatrième personnage
(1) Ici, Guillaume fait construire des navires.
CAISSE DE VOITURE DE VOYAGE Du XV* siècle, conservée à la Douane de Constance (d’après nature),
au long corps dégingandé, au nez en bec d’oiseau de proie et qui tient un petit modèle de gouvernail dans la main droite.
Plus loin, les résultats du conseil tenu précédemment ne se sont point fait attendre ; de sérieux préparatifs d’embarquement d’armes et de munitions occupent de nombreux personnages. Ici, deux hommes lourdement chargés peinent sous le poids d’une armure couverte d’écailles de fer dans les manches de laquelle on a passé un bâton qu’ils appuient sur leurs épaules ; là, d’autres valets portent des haches, des heaumes, des cuirasses et des épées. Dans un coin de la tapisserie, deux personnages attelés chacun à une bricole analogue à celle dont se servent les gens qui mènent des voitures à bras, halètent, dans l’attitude lamentablement naïve des dessins du moyen âge, en traînant une voiture composée d’un long tonneau cerclé de fer surmonté d’un râtelier d’armes, dans lequel sont dressés des piques et des heaumes. Les rayons des roues sont fusiformes et celles-ci ne sont pas cerclées de métal.
En continuant l’examen de la tapisserie, on arrive à l’endroit où sont représentés les navires qui emportent l’aventurier normand et son armée. Le mât d’une des galères est terminé par un écusson surmonté lui-même d’une croix. Les voiles sont gonflées à se rompre et les guerriers, leurs boucliers couchés à côté d’eux, devisent pendant que les matelots travaillent à la manœuvre. La
poupe est terminée par une tête de lion, la proue porte un bouffon en bois sculpté, d’une main tenant un petit drapeau, de l’autre, sonnant de l’olifant. Une autre galère contiguë enmène avec elle de la cavalerie.
Mais laissons la description de navires dont la construction ne rentre pas dans notre sujet et revenons aux moyens de transports terrestres.
Outre le char, le chariot et la charrette, un des moyens les plus usités de voyager était la litière. On appelait ainsi un lit couvert ou non d’un dais complété lui-même par des rideaux, posé sur un brancard et porté par deux chevaux. Les brancards étaient longs et flexibles, de façon à amortir les secousses produites par la marche ; on faisait porter ces brancards sur un harnais posé sur le dos du cheval. Ce mode de locomotion, étant donnée l’absence presque complète de routes, était encore plus employé que le voyage par chariots.
Dans nos plus vieilles chroniques nous retrouvons des passages où il est parlé de litières.
Dans le Roman du Renart :
I vist une tout gentils geline Q.ue l’on omenoit en litière Fete autresi con une biere. (i)
Dans un manuscrit aussi rare que curieux, « Li Roman de Robert leDyable» (XIV® siècle), l’empe-
(i) Roman du Renart, vers 9978 et suivants.
reur de Rome, pour empêcher le duc de Normandie de se faire ermite :
.... a mendi les charpentiers,
Et fet une litière ovrer,
Apareiller et inanovrer,
Puis fait mettre Robert de seure Qui avec lui plus ne demeure.
Dans les cérémonies publiques, les princesses étaient le plus souvent portées en litière. C’est ainsi qu’Isabeau de Bavière fit son entrée à Paris en 1389, le 20 juin. Froissart et Godefroy, dans le Cérémonial Français, ont décrit les magnificences de cette fête. « La royne estoit en lictière décou- « verte, si richement parée que rien n’y failloit. » Lorsque Blanche de Bourbon, sœur du roi Charles V (de France), épousa Pierre le Cruel, roi de Castille et de 'Léon, un état des dépenses du mariage fut dressé. Ce document a été recueilli par M. L. Douët d’Arcq et publié par lui en 1851 (Comptes de l’argenterie des* rois de France au XIV® siècle). Nous en extrayons la nomenclature de toutes les pièces qui composaient la lictière de la reine : « Ce sont deux pièces de drap d’or et de soye « tenans sur l’azur pour housser ladicte lictière par « dedens après la painture ; six aunes d’escarlate « vermeille pour couvrir ladicte lictière et housser 'I le fonz d’icelle ; huict aunes de toille vermeille « pour mettre dessoubs le drap d’or; huict aunes de <c toille cirée pour mettre dessoubs la toille teinte ;
« huict aunes de chanevaz à mettre entre l’escar- « late et ladicte toille cirée; trois onces de soye « à brouder les fenestres, les pendans (glands), « les mantellez et les las de ladicte lictiere; sept « quartiers d’ung marbré brun de graine à faire « rayes, cousues doubles, pour mettre dessoubs « les doux; sept aunes d’ung autre marbré de « Sainct-Odmer à faire une housse dessus et deux « mantellez pour ladicte lictière; huict aunes de « toille bourgoise pour faire une autre housse et « deux mantellez. Il est donné cent quarante livres « parisis à ung certain Robert de Troies, pour le « fust (le charronnage) d’icelle lictière, pour la « painture, pour les doux dorez et autres qui y « appartiennent, pour les pommeaux, aneaux et « chevilètes à fermer ladicte lictière, tout de cuivre « dorez et pour le harnois de deux chevaux, c’est « assavoir selle, colliers, avalloueres et tout ce « qui y appartient pour le dict harnois, fait de cor- « douan (cufr de Cordoue) vermeil, garnis de doux « dorez et les arçons devant et derrière pains de la « devise de ladicte lictière ; ung tapiz provenant du « mobilier de la reyne ; deux pièces de velluau « (velours) vermeil des fors, deux pièces de cendal « verd des larges, ung quartier et demi de drap « d’or et une demi-aune de camocas d’outremer. » Olivier de la Marche, dans ses mémoires, raconte comment, pendant les fêtes données à la cour de Bourgogne en 1474, lors du mariage du duc Charles avec Marguerite d’York, sœur du roi d’Angleterre,
(Extrait du Dictionnaire du Mobilier, Viollct-loDuc, t. II).
le bâtard de Bourgogne qui avait été blessé dans un tournoi, se fit toutefois apporter en lictière
couverte de drap d’or cramoisi : « . et les che-
« vaux qui portoyent la lictière estoyent enharna- « chés de mesme à gros boulions d’argent dorés. Il « éstoit dedenz sa lictière, vestu d’une moult riche « robe d’orfèvrerie. Ses archers marchoyent autour «. de sa lictière, et ses chevaliers et gentils-hommes « autour de luy; et certes il entra dedenz la lice, « selon le cas, si pompeusement et par si bel ordre, « qu’il ne sembloit pas estre un bâtard de Bour- <' gongne, mais héritier d’une des plus grandes « seigneuries du monde. En cette ordonnance se « fist amener jusqu’à un hourd qu’il avoit faiet faire à ce propos au bout de la lice, sur lequel « hourd fust sa lictière posée, et fust soudainement « close et baillée; tellement qu’il fust hors du « dangier de toute presse de chevaux. »
Olivier de la Marche, dans le même écrit, nous énumère ainsi la lictière du seigneur de Ravestain qui assistait aux mêmes fêtés ;
« Suyvant le dict chevalier, venoit la personne « de Monsieur Ravestain en une lictière richement « couverte de drap d’or cramoisy. Les pommeaux « de ladicte lictière estoyent d’argent, aux armes « de mondict seigneur de Ravestain, et tout le « bois richement pain, aux devises de mondict « seigneur. Ladicte lictière estoit portée par deux « chevaux noirs moult beaux et moult fiers; lesquels « chevaux estoyent enharnachés de veloux bleu
« à gros doux d’argent, richement; et sur iceulx « chevaux avoit deux pages vestus de robes de « veloux bleu, chargés d’orfèvrerie, ayant barrettes « de mesmes ; et estoyent houssés de petits « brodequins jaunes, et sans espérons; et avoient « chascun ung fouet en la main. Dedenz ladicte « lictière estoit le chevalier, à demy assis sur de « grans coussins de riche veloux cramoisy; et .le « fonz de sa dicte lictière estoit ungtapiz de Turquie. « Le chevalier estoit vestu d’une longue robe de « veloux tanné, fourrée d’ermines, à ung grand « colet renversé, et la robe fendue de costé, et les « manches fendues par telle façon, que quant il se « drécea en sa lictière l’on voyoit partie de son « harnois. Il avoit une barrette de veloux noir en « sa teste et tenoit toute manière de chevalier « ancien (vieux), foulé et débilité des armes porter. « Ladicte lictière estoit adextrée de quatre che- « valiers qui marchoyent à pié, grands et beaux « hommes, qui furent habillés de paletots de « veloux bleu, et avoyent chacun ung gros batton « en la main. »
Nous donnons, page 137, la lictière du seigneur de Ravestain. Elle est en bois, très finement sculpté et d’un beau style gothique. Ses brancards sont longs et flexibles, de manière à atténuer, dans une certaine. mesure, le trot du cheval. Elle est conservée au musée de Coire.
On peut se faire une idée, d’après les quelques descriptions qui précèdent, de la magnificence avec
LITIÈRE DE VOYAGE du seigneur de Ravestain, au XIV* siècle.
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laquelle on ornait , les litières et les chevaux au XIV® siècle, pendant la Renaissance, et même encore à la fin du XVP siècle. Ordinairement les conducteurs de litières étaient à pied et menaient les chevaux par la bride ; ou bien, si la route était longue, étaient à cheval des deux côtés des porteurs. En voyage la litière d’un seigneur considérable ou d’une dame, était accompagnée de nombreux serviteurs à pied et à cheval qui formaient comme une escorte autour d’elle.
On avait aussi de simples litières découvertes, sortes de brancards portés par deux chevaux, sur lesquels on enlevait les combattants blessés dans un tournoi pour les transporter à leur hôtellerie.