‹ Le voyage depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 20 sur 29 · LK VOYAGE · texte numérisé non relu

LK VOYAGE

« des personnes qui s’asseoient. C’est une pré- « caution assez inutile car personne ne s’assied « sur un banc sans coussins. J’ai vu un temps, qui « n’est pas très éloigné, où les couvercles des bancs « servant de coffres étaient ferrés avec des pentures « saillantes sur le dessus du couvercle ; mais on ne « veut plus de ces lourdes ferrures sur les meubles; « déjà on nous demande de les dissimuler autant « que possible et l’on arrivera à nous demander « de les supprimer entièrement.

« Vous regardez ces sculptures qui décorent les « montants et la barre ? C’est mon neveu qui les « exécute, et j’espère en faire un imagier; d’ici à « quelque temps il entrera en apprentissage chez « l’imagier Belot, l’un des meilleurs de Paris. Tous «les jours on nous demande de la sculpture sur « les meubles et l’on ne veut plus entendre parler « de ces incrustations d’ivoire, d’étain, de cuivre « ou d’argent que l’on aimait beaucoup jadis. Ce- « pendant les seigneurs et les bourgeois riches qui « exigent de la sculpture sur les bois des meubles « les plus ordinaires n’y mettent pas un prix rai- « sonnable, et nous sommes obligés ou de travailler « pour rien ou de nous contenter d’une exécution « grossière. Puis les imagiers prétendent que nous « empiétons sur leurs privilèges, et si nous avons « recours à eux, ils se font si bien payer, qu’il « ne nous reste pas de quoi payer le bois. Jacques nous fit voir alors dans un coin de son atelier une assez grande armoire prête à être

livrée. Sur notre observation que ce meuble paraissait être de forme ancienne, bien qu’il fût neuf, Jacques nous dit qu’il était destiné à l’abbaye de***, qu’il devait renfermer des reliquaires et vases sacrés, que l’abbé avait exigé que ce meuble fût couvert de peintures et dorures, afin de s’accorder avec l’ancien mobilier du sacraire exécuté il y a plus d’un siècle. « J’ai eu grand’peine, continua le « huchier, à faire cette armoire, on ne veut plus de « ces meubles dont la fabrication exige beaucoup « de temps et de soins ; aujourd’hui on est pressé, « et personne ne consent à attendre un meuble « pendant un an, car il n’a pas fallu moins de temps « pour terminer celui-ci : encore les peintures ne « sont-elles pas achevées ; le peintre imagier de « l’abbé a plus d’ouvrage qu’il n’en peut faire. Voyez « comme ces faces de volets sont unies ; on croi- « rait voir du marbre poli. Mon grand-père a fait « beaucoup de ces meubles peints et dorés pour les « églises et les appartements des seigneurs et c’est « à lui que je dois de savoir les fabriquer. Les vo- « lets sont composés d’ais parfaitement secs, collés « ensemble sur leur rive avec de la colle de fro- « mage ; il faut beaucoup de peines et de soins pour « les bien assembler. Ces ais tiennent ainsi entre « eux, sans grains d’orge, par la seule force de la « colle ; car les grains d’orge ont l’inconvénient de « paraître toujours à la surface du panneau et les « font fendre le long des joints. Quand tous les « ais d’un panneau sont bien collés et secs, il faut

« racler sa surface avec un fer tranchant mais « peu à peu ; autrement on éraillé le fil du bois et « l’on n’obtient pas une surface unie. Après cela « on tend sur les panneaux une peau de cheval, « d’âne ou de vache, non encore tannée mais « bien macérée et dépouillée de son poil ; la peau « est collée au panneau avec cette même colle de « fromage. Ceci fait, il faut laisser sécher dou- « cernent, sous presse, et ne point se hâter de toucher « aux panneaux, car si la peau n’est pas parfaite- « ment desséchée elle fait coffiner les panneaux. « En été, il faut compter un mois au moins pour « que ces apprêts soient secs et en état d’être em- « ployés. Alors, dans un lieu frais mais non humide, « on passe sur la peau ainsi tendue sur les ais, trois « couches de plâtre bien broyé que l’on fait chauffer dans de l’eau avec de la colle de peau ; entre « chaque couche il faut laisser s’écouler un temps « assez long pour que le plâtre sèche parfaitement. « Après quoi on râcle doucement la surface et on « la dresse avec un fer plat et tranchant. Ce travail « exige une main exercée, car si l’ouvrier appuie « sur un point plus que sur un autre il se produit « des bosses et des dépressions : il faut recom- « mencer l’opération ; encore ne réussit-elle jamais « comme la première fois. Les couches de plâtre « aplanies au fer, il faut les polir avec de la prêle «jusqu’à ce que la surface devienne brillante comme « du marbre. Ceci terminé, on passe sur le plâtre « une couche de peinture bien broyée avec de

« l’huile de lin, puis une seconde. C’est sur ce « fond que l’imagier trace et peint les figures ou « les ornements, qu’il applique les feuilles d’or ou « d’argent au moyen d’une colle faite de clair de « blanc d’œuf battu sans eau ; s’il veut brunir l’or « ainsi appliqué et lui donner un certain relief, ce « qui est fort plaisant aux yeux, il superpose jus- « qu’à trois feuilles d’or battu en ayant le soin de « coller chacune d’elles; puis, quand l’ouvrage est « bien ferme mais non encore complètement des- « séché, il brunit doucement l’or ou l’argent avec « une pierre d’agathe polie et arrondie en forme « de dent de loup. Il rehausse sa peinture et cerne « sa dorure par un trait de couleur brune détrempée « dansun vernis composé d’huile de lin et de gomme « laque que l’on a fait cuire à feu doux. S’il veut « donner du brillantàlapeinture,il passe sur toute « sa surface une couche de ce même vernis fait avec « le plus grand soin dans un pot neuf et bien pro- « pre. Quant aux parties sculptées du meuble sur « lesquelles on ne peut tendre de la peau, on se con- « tente de passer les couches de plâtre sur le bois, « puis on répare avec de petits outils de fer et l’on « polit avec de la prêle comme je viens de le dire « tout à l’heure.

« Ces meubles sont fort beaux, très riches, bril- « lants et propres ; ils décorent mieux les salles et « les chambres que nos meubles de bois sculpté, « souvent grossièrement peints; mais cela est passé « de mode aujourd’hui et l’on n’emploie plus guère

« ce genre de fabrication que chez les écriniers, « pour les litières, pour les selles de chevaux, les « écus et quelques petits coffres de voyage. » Jacques nous fit voir ensuite une huche de dimensions énormes (page 95), telle qu’un âne eût pu y être enfermé (i). Sur ce que nous étions ébahis de voir pareille huche, Jacques nous dit : « Vous vous « émerveillez. Messieurs, mais on nous demande « aujourd’hui des huches de cette taille ; nos sei- « gneurs et même nos bourgeois et bourgeoises ne « trouvent jamais les huches assez grandes pour « serrer leurs besognes. Levez le couvercle et vous « trouverez en dedans plusieurs coffres faits pour la « place. Si la huche est bien travaillée, les coffres le « sont mieux encore. Vous allez me demander com-

(i) Les vignettes des manuscrits du commencement du quatorzième siècle indiquent déjà des huches énormes et dans les romans il est souvent question de huches dans lesquelles on renferme quantité d’objets et des coffres, des malles. Ces grandes huches furent longtemps en usage...;

« L’an MCCCCXVIII, ung gentilhomme fréquentant les armes, appelé « Casin du Boys, estoit en garnison au chasteau de Beaii-Mont-sur-Oyse, « lequel chasteau le duc de Bourgoigne assaillit, et dura l’assault troys

« jours et troys nuiz . Lequel Casin fut prins et mené en ung villaige

« environ deux lieues de Beau- Mont, et là fut enfermé en une huche fer- « mante de clef, et en oultre fut liée ladicte huche d’une moult grosse

< corde, tout à travers, à l’endroit de la claveure, . et fist couchierung

« homme dessus ladicte huche, affin qu’il ne peust trouver manière de soy « en sortir ne eschapper . »

(Les miracles de Mme Saincte Katherine de Fierboys, 1375-1446, mss. de la Bibl. Nationale, publiés par l’abbé Bourassé. Tours, 1858.)

Comme on le voit, l’habitude que certains grands criminels ont prise d’enfermer, pour s’en débarrasser, des cadavres dans des malles (voyez plus loin aff, Lebiez et Barré et Eyraud) n’est pas nouvelle : en cela comme en beaucoup d’autres choses, aujourd’hui plagie le passé.

« ment on peut sortir ces coffres? Or remarquez « que le devant de la huche est divisé en deux van- « taux retenus par une feuillure, un loqueteau et le « moraillon attaché au couvercle ; ouvrant les van- « taux, vous tirez les coffres à votre plaisir. Il y a « dans cette huche quatre malles ; la tablette qui « supporte les deux malles supérieures permet de « tirer celles du dessous. — Mais pourquoi enfer- « mer des coffres dans une huche ? — Ah ! voici « pourquoi, continua Jacques : Quand on part en « campagne on emporte un, deux, trois ou quatre « coffres avec soi suivant le besoin; dans l’un doit « être enfermé du linge, dans le second des habits, « dans le troisième des armes, dans le dernier de la « vaisselle. Celui-ci est encore, à l’intérieur, divisé « en trois petites caisses séparées et fermées cha- « cune : dans l’une est de l’argenterie, dans l'autre « des bijoux et dans la troisième des épices et « des dragées. On peut ainsi charger chacune de « ces caisses sur des bêtes de somme, ou les placer « facilement dans des chariots ; on les enveloppe « alors dans des peaux munies de boucles et cour- « roies qui servent à les attacher. Si l’on part avec « ces caisses, on ôte la tablette intérieure qui est « mobile, et l’on enferme dans la huche des cour- « fines, des fourrures, des tapis, des draps que l’on « ne veut point laisser à la poussière ou qui pour- « raient être gâtés par les insectes et les rats. Les « petits bourgeois et les paysans ont aussi de ces « grandes huches grossières : quand ils sont à la

« maison, ils y mettent la farine et y font le pain ; « quand ils quittent le logis, ils y enferment leurs « ustensiles de ménage et les habits qu’ils ne veu- « lent pas emporter avec eux. Dans tous les ménages grands ou petits, vous verrez au moins « une huche. Nous en faisons toujours et jamais « nous n’en avons de reste ; souvent même on vient « nous en demander à louer pour porter les morts « au cimetière et, quoique ce profit nous soit inter- « dit, il est des moments de mortalité où le prévôt « est obligé de fermer les yeux, car bien des pau- € vres gens ne peuvent payer une bière et l’on fait « semblant de croire qu’ils ont pris leur huche pour « ensevelir leur parent, tandis que la même huche -K sert à une douzaine d’enterrements en quelques « jours.

Les coffres de cette huche sont munis de poi- « gnées sur le devant pour les tirer et sur les côtés « pour les soulever et les transporter. Aujourd’hui, « il est rare que nous soyons chargés de fabriquer « les coffres intérieurs; ce sont ordinairement les « écriniers qui se mêlent de cette besogne, car ils « font pour les voyages des malles de bois très « légères, recouvertes de cuir gaufré, et qui sont « extrêmement solides ; on préfère ces écrins à nos « coffres de menuiserie car ceux-ci sont lourds. Si « vous voulez, je vais vous conduire chez mon « voisin l’écrinier ; vous y verrez de très beaux « ouvrages de ce genre. »

Nous nous empressâmes d’accepter la proposition

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de Jacques le huchier ; et, ôtant sa robe de travail et son tablier (i), il nous conduisit chez Pierre Aubri, récrinier.

L’ÉCRINIER

Pierre Aubri est un homme âgé, d’un aspect vénérable, et qui prend volontiers des airs d’importance car il fait des affaires avec toute la noblesse ; il est souvent appelé dans les appartements des seigneurs et des demoiselles pour recevoir leurs ordres et s’occuper du mobilier de l’intérieur des familles. Il tient à paraître discret et réservé, non sans raisons, car il sait bien des secrets de nobles dames et de riches seigneurs. Dans la boutique, sur la rue, on ne voit guère que des coffrets recouverts de lames de cuivre étampé ou de plaques d’étain fondu, puis de petites tables incrustées d’os et d’ébène. Mais lorsque Jacques lui eut assuré que nous "étions étrangers et très capables d’apprécier le mérite de ses œuvres, il nous fit passer dans un atelier situé au premier étage, où travaille son apprenti.

Là nous nous trouvâmes au milieu de petits meu-

(i) Les raenuisiers-huchiers endossaient pour travailler une sorte de blouse juste au corps, à manches courtes et mettaient devant- eux un petit tablier. Ce vêtement se conserva jusqu’au XVIe siècle. Dans une très belle vignette du temps de Louis XII, appartenant à M. Delaherche de Beauvais, on voit un menuisier-hiichier ainsi vêtu et entouré de tous les instruments de sa profession : ce sont les mêmes que ceux dont on se sert encore aujourd’hui. (Voir page 187,)

blés de toute forme et de toute manière, les uns de bois, d’autres d’ivoire ou d’os, de marqueterie de métal et de bois étrangers, de cuir de vache, d’âne ou de cheval ; les uns peints des plus brillantes couleurs et dorés, d’autres couverts de plaques d’émaux. En soulevant quelques-uns de ces coffrets nous fûmes surpris de leur extrême légèreté et notre étonnement à ce sujet fit sourire Pierre Aubri :

« Il n’y a qu’ici. Messieurs, nous dit-il, où vous <c trouverez des écrins aussi solides qu’ils sont « légers. Voyez ce coffre, poursuivit-il, en nous « mettant dans les mains une assez grande boîte, « recouverte de cuir gauffré et qui paraissait « ancienne, il y a douze ans que je l’ai fabriquée « pour un riche marchand de bijoux qui ne cesse « de courir les foires toute l’année ; eh bien ! il n’a «jamais laissé ce coffre chez lui, toujours il le « porte à cheval, en croupe ou en chariot ; il « me l’a rendu pour réparer les coins qui sont « usés et y mettre une serrure neuve à secret « comme celles que je fais fabriquer depuis peu. « D’ailleurs, il pourrait servir longtemps sans y « rien faire. »

Maître Aubri rompit brusquement le propos en prenant un assez grand étui de couleur brune et en forme de mallette : « Prenez ceci. Messieurs, nous « dit-il, ce n’est guère pesant, c’est l’écrin du maître- « queux de notre seigneur le comte de ***. Dans « toute cette pièce il n’entre pas un seul copeau de

« bois, tout est fait de cuir bouilli. Ni la pluie ni le « soleil ne peuvent altérer cette enveloppe, lors- « qu’elle est bien fabriquée. Observez que cet étui « est double, que ce n’est qu’une liette entrant «dans une enveloppe. (Voir page 157.)

. « Voici d’abord quatre compartiments pour les « épices, poivre, cannelle, poudre pour les sauces et « piment ; puis, au bout de la tirette, un grand com- « partiment divisé par des lannières de peau souple « pour serrer les couteaux lardoirs, les cuillers et « fourchettes. Deux anneaux attachés aux deux « bouts permettent de passer une courroie et de por- « ter l’étui en bandoulière. La tirette est fermée par « une petite serrure à moraillon. Voyez comme les « angles sont légèrement relevés pour que la tirette « glisse bien droit dans son étui. Je donne une sur- « face quelque peu cylindrique à trois côtés, parce « que cette forme est plus solide, puis parce que le « frottement se trouve diminué, les courbes des faces « delà tirette étant un peu plus plates que celles de « l’étui, La face du dessous est plate pour pouvoir « poser l’étui sur une table.

« La fabrication de ces étuis demande beaucoup « d’expérience et de soin et je puis me vanter « d’être le premier qui ait fait de ces écrins qui ne « se gauchissent ni à la chaleur ni à l’humidité. « Je commence par faire un moule de bois de tilleul « ou de hêtre bien séché au four, suivant la forme « que je veux donner à l’écrin ; ce moule est en plu- « sieurs pièces, l’une au centre, en forme de coin.

ÉCRIN D’UN MAITRE-QUEUX au XIV* siècle {Dict. du Mobilier, VioUet-le-Duc, t. I).

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« Puis je prends la meilleure peau de veau que je « puis trouver, non tannée, je la fais macérer long- « temps dans de l’eau avec de l’écorce de chêne : il « faut changer l’eau plusieurs fois. Après quelques '•î: semaines, j’étends la peau sur une table de pierre « polie et je la gratte en enlevant le poil jusqu’à ce « qu’il n’en reste plus trace. Je la retourne et je la « racle avec un râcloir de fer large et bien affûté.

J’enlève ainsi toutes les parties étrangères au cuir « et cette opération étend la peau d’un cinquième au « moins. Ceci fait, je la laisse sécher non au soleil, « mais dans un lieu sec et fermé : il faut huit jours, « au moins, en été, pour qu’elle soit sèche. Je plonge <" alors cette peau, qui est devenue roide, dans ‘une « cuve d’eau bouillante avec un peu de très belle colle de peau faite avec des peaux de lapin. Je " laisse bouillir dix heures, renouvelant l’eau afin que les peaux demeurent bien baignées.

« Pendant ce temps, j’ai mouillé d’eau gommée « l’extérieur du moule et je l’ai saupoudré de sable « de plaine très fin et pur. Alors je retire la peau de « la cuve, je l’étends sur une pierre tiédie, je la « coupe suivant le besoin, j’amincis les bords qui « doivent se rejoindre et se couvrir ; je la plonge « ainsi coupée dans un bain chaud de colle de peau claire et je l’étends sur le moule avec les « mains, en ayant grand soin de jeter du sable « sur le moule pour^ qu’il soit bien poudreux.

Puis on frotte la peau avec un outil de bois à « mesure qu’elle refroidit, de façon qu’elle touche

« le moule partout et que ses deux bords soient « parfaitement collés. Je laisse sécher, pas trop « cependant; je retire le moule au moyen du coin, « comme les cordonniers font avec leurs embau- « choirsr Je tâte mon étui, je vois s’il ne s’y trouve « aucun défaut en dedans et en dehors ; il est « encore souple. M’étant bien assuré qu’il n’y « manque rien, je saupoudre de nouveau le moule « de sable et je remets le cuir sur la forme. Il faut « laisser sécher doucement pendant plusieurs « jours.

<?. On fait alors cuire de l’huile de lin avec « de la gomme arabique dans un pot de terre « vernie neuf; et prenant une peau d’âne très « belle et unie, on la trempe dans cette huile « très chaude jusqu’à ce qu’elle soit devenue « souple comme une toile de lin. On met une « couche de cette même huile chaude sur le cuir « de veau, toujours sur forme et retirant la peau «d’âne de son pot, on l’étend sur ce cuir ; on la « coupe, on amincit les bords sur une pierre chaude « et on la colle en frottant avec une agathe, de « façon à polir l’œuvre et à lui donner exactement « la forme du moule. On laisse sécher quatre ou six « jours, suivant le temps; et ensuite, avec un petit « fer chaud, on fait tous les dessins que vous voyez « sur la surface, les lignes, les filets, les animaux, « tout ce que l’on veut, en appuyant fortement sur « la peau. Il ne s’agit plus alors que d’être bon « imagier et d’avoir la main ferme, égale et sûre.

« car tout faux trait ne peut se réparer. Il faut aussi « que les fers soient toujours à la même tempéra- « ture, assez chaude pour qu’on ne puisse y tenir « la main mais pas assez pour brûler la peau. Ces « dessins ont encore l’avantage de donner beau- « coup de solidité à tout l’ouvrage, en reliant « ensemble par une quantité de linéaments et en « faisant adhérer davantage les deux peaux l’une « à l’autre. J’ai quelquefois employé de la peau de « chien préparée avec du vert-de-gris; cet ouvrage « se polit bien, est brillant et plaisant à l’œil mais « on n’y peut tracer des dessins. Il faut dessécher « complètement l’ouvrage dans un four, à une « chaleur très douce et égale, après quoi on retire « le moule ; mais faut-il s’assurer auparavant que « tout est bien sec, autrement l’écrin se gauchirait. « Quand tout est fini, si l’on veut, on peut avec un « pinceau, de la couleur et de l’huile de lin chaude, « peindre les figures, les animaux, les feuillages, « et même étendre des feuilles d’or par parties « ou sur le tout. On vernit par dessus avec de « l’huile de lin et de la gomme cuites ensemble. « Un écrin ainsi disposé est dur comme le bois le « plus dur ; il ne saurait cependant se briser et est « très léger. On fait les trous pour poser les an- « neaux, les poignées, la serrure, fixés avec des « rivets. On dispose des compartiments faits de la « même manière et qui sont roides comme des « planchettes, on les colle avec de la bonne colle de « peau. On fait des charnières avec du cuir souple

« de chevreau, collées de même avec de la colle « de peau ; on colle si l’on veut en dedans du drap, « de la peau douce, du velours ou des feuilles « d’or ou d’argent, comme je l’ai fait pour les « cases aux épices. Pour que la tirette glisse par- « faitement dans l’étui, j’ai frotté ses parois avec « une agate. Vous pouvez vous asseoir sur cet étui « sans qu’il subisse la moindre déformation. »

Maître Aubri nous fit voir encore quantité de coffrets, d’étuis et de mallettes exécutées avec beaucoup d’art et de soin. Après quoi il nous offrit de nous conduire chez un de ses amis, Hugues le serrurier.

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