‹ Le voyage depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 21 sur 29 · LE SERRURIER · texte numérisé non relu

LE SERRURIER

Jacques le Huchier nous engagea à entrer avec lui dans l’atelier de son ami qui fabrique des pentures, charnières et serrures pour les coffres et armoires aussi bien que pour les écrins. « Hugues, « nous dit Jacques, est un serrurier déjà vieux, « mais qui fabrique suivant la mode du jour; le fer « semble doux comme le plomb entre ses mains : il « le tourne, l’amincit, le burine, le façonne, aussi « facilement que la pâte et il n’est pas de forgeron « à Paris qui travaille plus rapidement. Vous lui « voyez faire des grilles, des landiers, de grandes « pentures de portes et les ouvrages les plus fins, « de petits coffrets de fer, des étuis, de petites ser- « rures, des cadenas que vous prendriez pour de

« l’orfèvrerie tant la matière est délicatement « travaillée. Hugues emploie aussi parfois l’argent « pour certains objets, tels que les écrins que vous « avez vus tout à l’heure. On est surpris de voir « ses larges mains noires et calleuses façonner « adroitement les objets de métal les plus délicats ; « cependant il a le poignet solide et il n’est pas « un forgeron qui étampe aussi nettement que lui « un morceau de fer rouge. »

L’atelier de Hugues est grand; on y voit une forge fixe, de petites forges mobiles avec leurs soufflets, des enclumes et bigornes de toutes dimensions, de gros marteaux, d’autres très menus, des ciseaux, des pinces de toutes tailles et quantité d’étampes ou matrices d’acier soigneusement rangées sur des tablettes. Hugues n’a qu’un apprenti, mais lui-même est un homme vigoureux malgré son âge et travaillant tant que dure le jour.

En nous voyant entrer, Hugues salua de la tête le huchier et l’écrinier et leur demanda la permission de terminer son travail. Il forgeait à petits coups une plaque de fer très mince qu’il remettait à chaque instant dans un tas de braise incandescente sans trop la laisser rougir. « Que faitesvous là, maître Hugues ? dit le huchier.

« Une boîte de serrure à bosse, répondit le '< serrurier. Vous savez que je les fais toujours d’une « seule pièce ; c’est pour rendre le fer ferme et mal- « léable que je le chauffe aussi doucement et le bats « à petits coups afin de ne point brûler et de ne

« point crever la boîte, qui doit être très relevée « pour contenir le mécanisme.» Laissant alors son marteau, il nous fit voir une serrure à bosse, en forme d’écu, fort délicatement travaillée : « Voici, « ajouta-t-il, une pièce pareille ou peu s’en faudra, « à celle dont je fais la boîte. Tout cela n’est que « de la forge avec quelques burinages. (Voir gra- « vure, page 165) Les feuilles et tigettes qui ornent « la boîte sont soudées à chaud, relevées au mar- « teau, puis attachées au fond par de petits rivets « que vous voyez apparents. Il faut de bon fer pour « un travail aussi délicat et qu’un coup de feu trop « vif brûlerait sans ressource ; c’est dans les vieilles « ferrailles des anciennes portes, dans les rebuts et « les vieux clous, que je trouve le fer convenable « pour faire ces travaux très fins ; les fers qu’on « nous vend aujourd’hui sont cassants et mal cor- « royés. Vous ne voyez dans tout ceci ni cuivre ni « étain.

« Le mécanisme C est d’acier; c’est un pêne qui « entre dans le moraillon au moyen d’un tour de « clef. L’entrée de la serrure est masquée par une « garde retenue par un ressort; en poussant le « bouton A, la garde saute d’elle-même par l’effet « d’une paillette entaillée à côté de l’entrée et l’on « introduit la clef.

« — Pourquoi, dit l’écrinier, ne me faites-vous « jamais d’aussi belles pièces, maître Hugues ?

« — C’est que vous ne les payez pas assez cher. « Un riche marchand, mon voisin, m’a commandé

SERRURE A BOSSE, de cofîre do voyage, au XIV® siècle (Dict. du Mobilier, Viollet-le-Duc, t. I).

r.E VOYAGE

« cette serrure pour un vieux coffre très beau qu’il « a acheté en Touraine; c’est un amateur. Les sei- « gneurs qui vous commandent des écrins ne « veulent pas mettre le prix à ce qui ne brille « point et tous les jours l’art du forgeron se perd; « les serruriers d’aujourd’hui n’ont pas l’occasion « de se donner tant de peine, et vous n’en trouve- « riez plus un seul en état de forger les pentures « de Notre-Dame de Paris.

« — Je le crois bien, répliqua le huchier, ces « pentures ont été forgées par le diable I

« — Voire! dit Hugues, mon grand père les « aurait bien forgées sans avoir besoin d’appeler « le diable. Voilà une de ses œuvres que mon « père a toujours gardée chez lui et que je con- « serve de même sans vouloir la vendre. Qui « achèterait cette pièce, d’ailleurs ? Personne au- « jourd’hui. »

En disant cela, maître Hugues ouvrit une armoire dans laquelle était enfermée une grande pièce de forge qu’il nous laissa le temps d’admirer longuement. La pièce était splendide, d’une légèreté et d’une grâce accomplies. Après avoir loué ce fabuleux travail, nous nous retirâmes, mes deux compagnons et moi.

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