‹ Le voyage du Levant. Publié et annotéChapitre 15 sur 68 · C'est-à-dire en · texte numérisé non relu

C'est-à-dire en

2. Ramberti, 124 : « La città non è moite forte, etspecialmente dalcanto di terra che da vieilli monti, et perche non è ben munita di rippari et fosse, séria battuta... >>

qu'il est, est mal sûr ; souvent les vaisseaux, portés par la tempête hors de la chaîne, se brisent sur les rochers voisins. Le canal de l'Umbla se décharge dans leportdeGravosa;il sort d'une fontaine si abondante que, tout près de la roche dont elle sourd, elle fait marcher plus de douze moulins. Aussi croit-on que c'est le fleuve Trebing, lequel entré dans la montagne en ressort ensuite par cette bouche '.

Hors de la porte par laquelle on va de Raguse à Gravosa, il y a une rcute sur une montagne voisine de la mer, fortifiée comme on en peut juger du dehors, mais ils n'y laissent entrer personne. Et celui qui a la charge de fermer les portes de la ville visite chaque soir cette forteresse. Presque en face de Raguse les Vénitiens ont une île qu'ils n'ont jamais voulu vendre aux Ragusans2, bien qu'elle soit stérile et inhabitée. Le sol de Raguse est si rocailleux que les navires qui vont en Pouille font leur lest de rochers et de pierres qu'ils vendent aux gens de la Pouille pour faire des murs, et ils leur prennent de la terre pour faire des jardins. A Raguse on fait la

1 . La Trebinschtitza, au sud du bourg de Trebinié, « forme suivant les saisons un lac ou marais plus ou moins grand, en même temps que son cours ultérieur dans le PopDvopolié se termine par un second lac dont les eaux ont un écoulement caché». (A. Boue, t. II, p. 204). Reclus, Europe mérid.,p. 199-201 : « Un de ses bras, tantôt visible, tantôt caché, va s'unir à la Narenta... D'autres émissaires, passant par dessous les montagnes, jaillissent au bord de la mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla ».

2. Sur cette île et le parti qu'en pouvaient tirer les Vénitiens, voy. le Voyage de Spon.

fête de saint Biaise', comme à Venise celle de saint Marc. Il y a de très belles fontaines, de beaux monastères, les rues grandes et belles, mais les maisons sont toutes mal commodes à l'intérieur, bien que de Pextérieur elles paraissent assez belles et antiques. Il y a grande abondance d'orangers et de pêchers. Les dames de Raguse sont très dévotes, vont souvent à l'église et y restent longtemps2. Elles se laissent voir aux fenêtres 3, mais personne ne les fréquente chez elles, et celles de la ville ne se servent pas de fard. Elles prisent les cheveux noirs, non les blonds. Quand elles vont parla rue, leurs servantes, pour misérables qu'elles soient, marchent devant leurs maîtresses4, et, si le temps est couvert, leur

i . La cathédrale de Raguse (de Diversis, p. 27) possédait les bras de saint Biaise. Une église fut dédiée à ce saint à la suite de la peste de 1348. D'autre part, à Gravosa « est quaedam devotissima ecclesia S. Blasii, ad quam concurrunt fere omnes Ragusini, vel iter ituri aut aliunde venientes... »

2. Il paraît qu'en 1440 cette dévotion était aussi commune chez les hommes que chez les femmes. De Diversis, p. 41 : « Communis et laudabilis consuetudo marium et feminarum est solertissima cura singulis diebus sancta templa, cum domo exierint, adiré. . . »

3. Ramberti, f° 123 v° : « Rare fiate escono di casa, ma stanno volentieri aile fînestre. Le dongelle non si vedono ».

4. Dans toute l'Italie, au contraire, les servantes marchent derrière. L'origine de cette coutume, telle du moins que la rapporte de Diversis, n'est pas précisément à l'honneur des Ragusans, p. 32 : « Ragusii cum gens fere omnis (exceptis nobilibus... et Italicis, qui reverentiam dominabus praebent) sit omnino a bonis moribus aliéna, nec advertat quo pacto incedat... aut inquam personam offendat, matronae omnes Ragusinae... famulas praemittunt, quae recto nomine pedisequae dici nequeunt. .. », et qui sont destinées à recevoir, en les amortissant, les brutalités ou les familiarités trop brusques destinées à leurs maîtresses.

portent un chapeau de velours cramoisi, presque de la forme des chapeaux cardinalices. Il n'est permis à aucune dame, pour noble ou riche qu'elle soit, de porter robe de soie, sinon pour les mariages, mais elles usent d'un drap cramoisi ou noir avec des plis si nombreux et si épais, que je me demande comment on peut porter tant de drap sur le dos. Il n'y a que les manches qu'elles portent en satin, avec quelque beau crevé et des boutons d'or1. Elles ont renom de femmes de bien, mais tous font l'amour avec les servantes et folâtrent publiquement avec elles. Enfin Monseigneur Illustrissime, après une longue délibération, avait résolu de retourner à Constantinople2, et il envoya son cousin M. de Montagnac3 en France le 5 décembre. Ayant peu de jours

1. Ramberti, en bon patriote qu'il est, trouve que les Ragusanes ne sauraient soutenir la comparaison avec les Vénitiennes : « Le donne non sono molto belle et vestono maie, cioè habiti nelli qunli compareno maie. Portano in capo una cosa longa di panno di lino, et se son nobili di seta bianca informa di piramide, et vanno con le calze calate fino alli schinchi ». — Nicolay, qui a traduit ce chapitre, donne dans ses figures, p. 178, une faute de Raguse, et p. 177, un marchand ragusan.

2. Il avait pris cette résolution non pas seulement parce qu'il jugeait sa présence en Orient nécessaire après la saint Barthélémy, mais parce que Massiot lui avait apporté des lettres du roi, de la reine-mère et du duc d'Anjou, contenant de nouvelles instructions. Il se décida donc à repartir pour s'occuper de l'élection polonaise, et aussi « pour soustenir et empescher, si je puis, les esbranlemens que l'on vouldra donner au bassa affin de le disposer à l'humeur espaignolle sur les nouvelles occurrences de la France ». D'ailleurs le roi se montrait fort contrarié qu'il eût abandonné son poste sans ordre; le 13 janvier Noailles écrit qu'il est prêt à partir, malgré l'hiver, et qu'il partira le lendemain, ce qu'il fit.

3. Noailles protégeait très directement ce cousin. En juillet 1572 il avait

après obtenu la libre pratique, il vint à Raguse, et fut logé à Saint-Dominique. Certes un si long séjour dans cette cité nous déplaisait, en sorte que déjà l'on parlait entre nous de tourner le dos à Constantinople; mais sur ces entrefaites M. l'Ambassadeur reçut de Venise un pli qu'il attendait et qui, par suite des vents contraires, était resté prés de deux mois en mer. Alors il envoya son tchaouch et des janissaires hors de la ville pour chercher des chevaux, et prit congé de la Seigneurie. Pour nous, joyeux au delà de toute mesure à cette nouvelle, arrivés au jour tant désiré, nous fîmes provision de bouteilles, selles, brides et autres objets nécessaires pour le voyage de Turquie, pensant que ce serait trop vilaine chose de laisser l'entreprise imparfaite. Le 14 janvier 1573, nous partîmes de Raguse à trois heures après midi, et après avoir fait charger nos bagages par les kirigi1, nous montâmes à cheval, et cheminant toujours au pas à travers des montagnes très stériles, nous nous arrêtâmes au poste

demandé à la reine-mère que Moniagnac le remplaçât dans son ambassade : « J'ay icy ung parent gentilhomme de bonne part, homme de bien, de sçavoir et d'entendement, conseiller en vostre parlement de Bordeaux, nommé le sieur de Montaignac, auquel j'ay tousjours faict franche communication de ma charge ». (Charrière, t. III, p. 289). — Du Fresne brouille ici un peu les dates, car c'est le 28 novembre que Noailles envoya Montagnac en France, porteur de lettres pour le roi, Catherine et Monsieur. — Montagnac fut plus tard envoyé par son parent en Pologne, mais il mourut en traversant la Transylvanie, en 1574.

1 . Conducteurs des bagages. Kiradjy — qui loue des chevaux ou des bêtes de somme.

turc; car nous ne pouvions aller plus loin à cause qu'il était déjà nuit. C'est là que nous commençâmes à goûter les délicatesses turques; car ne trouvant point où nous mettre à couvert nous dormîmes à la belle étoile. Mais nous fûmes presque toute la nuit sur pied, attendant l'Illustrissime ambassadeur, qui était resté au poste ragusan 1. Comme le logis ne lui sembla pas trop bon, il vint nous trouver deux heures avant le jour. Et ainsi nous entrâmes de compagnie dans l'Empire turc, et dans la Morlaquie2, dont on peut dire qu'elle tient tout le pays jusqu'à Constantinople : car on appelle Morlaques tous ceux qui se servent de la langue slave dans l'Empire turc.

Comme nous avions cheminé près de deux milles, l'Illustrissime seigneur ambassadeur nous montra vers la mer une belle et féconde plaine au pied de hautes montagnes : c'est là qu'était anciennement

1. La station des douanes de Raguse était à Carina (Jirecek, Handelstr.

2. En réalité la Morlaquie est une région assez restreinte. Kiepert donne ce nom au plateau montueux situé entre les Alpes dinariques, les monts Velebich et la côte. C'est aussi ce que disait Spon, p. 90 : « La montagne appelée la Morlaque, qui règne le long de la Dalmatie, est habitée des Morlaques, sujets de la République, autrefois fugitifs d'Albanie, gens déterminez et infatigables... Ils parient esclavon, et suivent la plupart la religion des Grecs ». Reclus y voit un mélange de Slaves et d'Albanais. D'après Jirecek, Handehlrassen, p. 60, le nom de Morlaque (Mauro-Vlaque) est à Raguse synonyme de velturino. Ces Vlaques conduisaient les caravanes ragusanes; un chef de Vlaques menait pour chaque voyage trois cents bêtes de somme défendues par une escorte. Voy. sur les Vlaques, Bérard, La Turquie et V Hellénisme.

Epidaure1 et il n'y a pas longtemps que les Ragusans trouvèrent en ce lieu le tombeau de Dolabella, gendre de Cicéron2. Cette campagne est arrosée de ruisselets et produit d'excellents vins. De là nous passâmes par une grande plaine et nous traversâmes un bras du fleuve Trebigna \ puis nous le franchîmes une autre fois en un endroit plus large avec la barque, et nous nous arrêtâmes ce jour-là au caravansérail du même nom. Certains veulent que ce fleuve anciennement appelé Naron, sépare la Servie de la

i. Ramberti : « Rhagusi è città molto nobile ed antica, detta da Pt. Epidaurus : benchè questa che ora è Rh. non è l'antica... L'antica non è lontana da questa x miglia et si chiama Rh. vecchia et è poco habitata ».

2. P. Cornélius Dolabella, mari de Tullia, mourut à Laodicée. Canaye a donc recueilli un enseignement inexact.

3. Ou Trebinschtitza (voy. Ami Boue, t. II, p. 204). D'après Boue et la carte de Kiepert, on peut aisément reconstituer l'itinéraire suivi par du Fresne. De Trebinjé il va à Biletschje, puis retourne vers le nord-est jusqu'à Trnovitza, et après Zrnitza entre dans le défilé encaissé où coule la Drina; il le suit jusqu'à Fotscha et Tschainitza, reprend le plateau en passant par Taschlidscha, et atteint le Lim à Priepolje, au confluent de l'Hissardjik. Par Mileschevo, Sjenitza, Tchebinatz il atteint Novipazar, et, après avoir traverse Banjska, arrive sur l'Ibar à Mitrovitza, puis sur la Sitnitza, qui traverse la plaine de Kossovo.Par Vouschitrn et Katschanik, il aboutit à Uskub, marche alors vers l'E.-N.-E., en longeant le Kara Dagh, et traverse la plaine de Dobnitza, au pied méridional du Vitosch. Dès lors la route passe par Samakovo, Banja, Kiz Derbend, Tatarbazardjik, Philippopoli, Djefaïr-Moustapha, et Andrinople. — Cette route est à peu près celle que suivent tous les voyageurs contemporains (voy. Ramberti, Marino Cavalli, Garzoni, etc. ; à noter cependant que Cavalli partit de Dulcigno). C'est en particulier la route qui avait été suivie par M. d'Aramon, comme en témoigne le récit de Jean Chesneau. Aussi trouvera-t-on des notes sur les localités citées plus haut dans le savant commentaire de M. Schefer. Nous ne pourrons faire à ces notes que quelques additions. — Sur ces différentes routes, voy. Introduction.

Dalmatie1 et qu'en ce lieu ait existé une cité nommée aussi Trebigna2; du moins aujourd'hui n'en voit-on aucune trace. Une partie du Trebigna court dans la mer Adriatique à la bouche de Narenta, une partie se perd sous terre-

Puisque c'est là que pour la première fois je vis les caravansérails turcs, il ne sera hors de propos d'en décrire un pour donner l'idée de tous. Donc caravansérail veut dire sérail ou logis des caravanes, c'est-à-dire des voyageurs3. En effet comme en Turquie il n'y a personne qui tienne hôtellerie, les riches et les grands, poussés par la piété et l'humanité, ont fait construire certains lieux publics où tous les voyageurs de toute religion se pussent loger. Et ce n'est rien qu'une grande écurie, car hommes et chevaux y restent tous ensemble. Mais les chevaux mangent à terre, et tout autour il y a des corridors d'un niveau un peu plus élevé, où sont des cheminées pour faire du feu; puis chacun déploie galamment son bagage, et qui a un lit s'en accommode; sinon l'on s'étend sur le pavé, car il ne faut pas penser à trouver au-

1. Ramberti, en parlant de Trebinjé, dit, f° 124, vo : « Primo luoco délia Servia,che ant. si chiamava Mysia superior... questa comprendendo anche la Bulgaria in essa... » Au f° 124 il donne les limites de la Dalmatie.

2. Boue, t. II, p. 204 : « Trebinié était une ville importante sous les premiers rois serbes ».

3. P. Belon, f° 60 : « Voulant donner à entendre qu'il n'y a point d'hostelleries en Turquie, je parleray d'un grand édifice... que les Turcs de nom propre appellent un carbachara... Nul ne vient là qui soit refusé, soit Juif, Chrestien, Idolastie ou Turc... » Voy. du Fresne, plus loin. Jirecek, Heerstrasse, p. 114, décrit le caravansérail du xvie siècle.

cune commodité dans ces caravansérails. Les plus beaux sont couverts en plomb comme les mosquées. Le 16 janvier, étant montés sur une montagne haute et escarpée, vers le midi nous vîmes à main droite, en bas, dans une charmante vallée, deux très belles fontaines d'où sort le fleuve Trebigna. Nous passâmes au caravansérail de Biletsche, fait par Hassan Pacha1, aujourd'hui sandjak de Castelnuovo, parce qu'il naquit en ce lieu d'un pauvre père chrétien. On y voit une belle citerne et un tombeau turc où reposent quelques-uns de ses parents. Nous arrivâmes très tard à Ternovitza, non pas tant à cause de la longueur du chemin qu'à cause des bêtes de somme et de la litière du seigneur ambassadeur, qui nous faisaient marcher très doucement, si bien que ce jour-là nous chevauchâmes douze heures de suite sans nous arrêter: car en Turquie on n'a pas l'habitude de s'arrêter au milieu du jour. Ce caravansérail est sale et mal commode. M. de la Vigne y mourut en revenant malade de Constantinople 2, de là il fut

i. Sur Hassan, sandjak d'Ochrida, voy. Garzoni, p. 372-373 : « Questo Assan è di età di settant' anni (en 1573), di gagliarda complessione, e grato aspetto; valoroso e prudente nella guerra, ma non perô tanto stimato dal gran signore quanto egli vale, per li pochi favori che tienne alla Porta, e massimamente da Mehemet-pascià. .. » Il était pourtant parent du granJvizir. D'abord sandjak en Hongrie, il avait été envoyé à Ochrida au début de la guerre contre Venise.

2. Jean de la Vigne, chargé une première fois d'une mission à Constantinople en 1545, fut ambassadeur de 1557 à 1559. Sa correspondance (fragments dans Charrière, t. II) nous le fait connaître comme un homme intelligent, qui a le sens des affaires et de la hardiesse dans les idées, qui

porté à Raguse, où l'on voit son tombeau dans le Dôme. Ce Dôme a été fondé par un roi d'Angleterre qui revenait avec sa femme de Jérusalem, où il avait pensé se faire roi, mais il fut dupé par les Français1. On l'appelait Richard, il revenait de Terre-Sainte, et c'est pourquoi jusqu'à nos jours on mentionne le salut des rois d'Angleterre dans les prières qu'on y fait continuellement.

Le 17, cheminant par une route faite en façon d'échelle à cause de la grande neige, nous vînmes à Tzernitza, bourgade chrétienne dans un pays assez fertile, autant qu'on pouvait juger en cette saison où l'on ne voyait que neige. Le cadi de ce lieu veille à ce quepersonne ne sorte de l'Empire turc sans com-

connaît bien les Turcs tout en les méprisant et en les détestant, qui a un vif souci de la dignité de la France. Mais il n'avait rien d'un diplomate; il était rude jusqu'à la brutalité, et ni Rustem-pacha, ni ses collègues (Busbecq) ne pouvaient supporter ses boutades. En septembre 1559, il quitta son poste, et le 20 octobre il écrivit au roi, de Tzernitza, qu'il revenait pour voir si la paix de Cateau-Cambrésis ne permettrait pas de remplacer l'alliance turque par une entente avec les Allemands, « et faire par aventure mieux vos besognes qu'avec ces chiens barbares, qui sont les plus insolens du monde, et méritent d'estre bien bastonnez ». Il mourut à Venise, d'après Charrière, et non à Ternovitza.

1. Les ^Annales ragusines de Ragnina (citées par M. Brunelli, éditeur de De Diversis) disent qu'en 1 1 1 6 Louis, roi d'Angleterre, revenant de la Croisade avec sa femme, fit vœu pendant une tempête de construire une église sur la terre où il aborderait : cette église est Santa Maria Maggiore. M. Brunelli fait remarquer que ce roi n'est autre que Richard, et qu'il faut reporter cet événement à 1192. Le roi ne fit probablement que reconstruire l'église, qui existait antérieurement. Elle fut détruite par le tremblement de terre de 1667. C'était une église métropolitaine, dont la province comprenait Cattaro, Trebinje, Stagno et Curzola .

mandement. Après avoir passé une grande plaine couverte de neiges, nous finîmes l'étape à Guasc1, pauvre caravansérail où nous quittâmes nos chevaux de Raguse pour en prendre d'autres.

Le 18, nous arrivâmes à Ternovalucca, très pauvre hameau grec au pied de très hautes montagnes, qui sont, je crois, celles que Sophianos appelle monts Sardoniens2; et à mon avis ce sont les vraies frontières de la Servie. En effet, c'est dans une gorge de ces montagnes escarpées que le duc Etienne Cherzech, qui était seigneur de toutes ces contrées3, mettait des gardes dans deux châteaux taillés dans le roc; de sorte que les voyageurs, qui ne pouvaient

i. Gazko (Kiepert).

2 . La carte de Sophianos (sur ce personnage, voy. l'Introd.) donne le nom de Sardonius Mons à une chaîne qui va depuis le cours de la Save et du Danube jusqu'au Mons Scardus; elle forme la limite orientale de YIllyria. Cette dénomination reparaît dans les cartes de Luchini, et de Bertelli. Ramberti (f° 124) leur donne le nom de monts Malatscidi, « la quale montagna termine il confine al Sangiaccato di Servia over Ducato ».

3. Stipan Vukck (1433-66), héritier de Sandalj, conquit en 1438 Trebinié, puis tous les pays situés entre Novibazar et Spalato. Il porte dès 1448 le titre de Her^og (Hersek) ou duc de Saint-Sava ; reconnu en cette qualité par les Turcs, il s'intitulait « Hersek Stipan, par la grâce de Dieu et du sultan Mehemed » (voy. Du Cange, Dttcatus S* Sabae, p. 340). Les Turcs donnèrent au pays lui-même le nom d'Ersecb (Herzégovine), qui figure sur la carte de Castaldo, et que les Italiens traduisaient ordinairement par Ducato. — Le duché fut ruiné en 1479, sous ^es ^'s de Hersek, Vlatko et Vladislav; l'un d'eux se fit mahométan, et devint grand-vizir sous le nom d'Achmed Hercegovic (Jirecek, Handelstr., p. 41); un autre, paraît-il, vécut à Venise. — Ramberti, f° 124, v° : « Questo paese tutto già era del duca Stephano Cherzech, padre del sig. Giovanni Cherzech, che hora sta in Venetia. »

suivre d'autre route, devaient y payer le péage, comme c'est l'usage dans les pays frontières1. Nous fîmes ce jour-là le pire chemin du monde, à cause des neiges", et ne touvant pas de pain dans tout ce hameau, nous mangeâmes des fouaces cuites sous la cendre sans levain; et cela non seulement à Ternovalucca, mais plusieurs fois.

Le jour suivant, nous dormîmes àTrantista3, bon caravansérail au milieu de très hautes montagnes ; nous eûmes un très mauvais chemin et nous allâmes presque tout le temps à pied.

De là à Fotscha4, bonne ville turque, où pour la première fois nous vîmes des mosquées turques; là nous passâmes sur un pont de bois le fleuve Drina5, qui selon certains sépare la Servie de la Dalmatie; hors de cette ville il débouche dans un autre fleuve très rapide. Nous y restâmes un jour dans un caravansérail mauvais et puant, et nous eûmes toute la

i. C'est à Vrataz que se trouvaient ces châteaux, d'après Ramberti, 1. c. : « Passamo per una gola di montagna ; dall'una e l'altra parte délia quale vi sono dui castelletti, uno dei quali è rovinato et l'altro è anchora nel sasso apparente... Qui il già Duca Stephano metteva guardie, accioche tutti gli viandahti, che non poteano fare altre via che quella, pagassero il passagio ». Jirecek Handehtr., p. 77.

2. De Noailles (t. III, p. 349), écrivant de Fotscha, le 20 janvier, s'excuse « de n'avoir peu sitost que je désirois traverser les montagnes d'Esclavonie, lesquelles, à la vérité, j'expérimente plus cruelles et haultes de neiges et glaces qu'on ne me les avoit représentées ».

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