Ce cap est le cap Viscardo, d'après Smith, Cephallenia
Le capitan nous dit que la flotte turque revenait en arrière, ayant pour son malheur éprouvé l'ardeur et valeur espagnoles : c'est pourtant ce que je ne crois pas, bien qu'on sache de source certaine que déjà quelques galères turques sont aux Gomenizze.
Le matin d'après, 14 septembre, nous trouvâmes que les amarres que nous avions attachées au rivage pour la sûreté du navire avaient été coupées de nuit par les Albanais, dans l'espoir que le navire se briserait sur un rocher très voisin et qu'ensuite ils viendraient nous piller. En réalité il n'y a au monde pires larrons que ces Chimariotes, car ils font marchandise aussi bien des Turcs que des chrétiens qui tombent dans leurs mains, vendant les Turcs aux chrétiens et les chrétiens aux Turcs. Mais Dieu par sa miséricorde nous sauva. Un sirocco très gaillard se leva, nous hissâmes l'ancre, qui seule nous avait gardés toute la nuit, et en peu d'heures nous fûmes à 8 milles de Corfou.
Mais voici qu'en un moment s'éleva une tempête avec des bourrasques si sombres qu'à peine la vue pouvait-elle porter de la poupe à la proue, et la pluie tombait d'une telle furie que les mariniers perdirent absolument le gouvernement du navire : on cargua toutes les voiles, on amarra la barre au bordage, et on laissa le navire aller à la merci des flots. Enfin en moins d'une demi-heure cessa la pluie, mais le vent s'était tourné à l'ouest, de sorte que malgré nous nous revînmes en arriére jusqu'aux îles de Saint-
Nicolas et mouillâmes sous Ciutta, bourg ruiné, à 15 milles de Parga, d'où nous étions partis.
Les marins maudissaient le Ciel et leur fortune. Mais soit faite la volonté du Dieu tout-puissant, qui nous a jusqu'ici guidés par sa bonté et connaît le temps opportun pour nous mener au port désiré !
Le soir, la pluie recommença jusqu'à l'aube, où revint le soleil : à ses rayons chacun séchait ses vêtements trempés. Après midi se leva le sirocco : on lesta le navire qui était tout désemparé par la pluie, on appela l'équipage qui était allé faire du bois, on fit voile, et tout d'un trait nous passâmes capo Bianco1, première pointe de l'île de Corfou, longue et étroite et pas trop montueuse.
Du côté de l'Albanie nous laissâmes les Gomenizze, beau golfe où tiendraient à l'aise toutes les galères du monde, mais il n'y a aucun hameau — puis Bastia, hameau turc. De bonne heure nous arrivâmes à Corfou , dont la vue nous paya de tous les dangers et peines endurés pour y toucher : car, non seulement dans le domaine de Saint-Marc, mais peut-être dans le monde entier, on ne voit une forteresse pareille à celle-là ; elle ferme le grand golfe Adriatique et fait que les Vénitiens se nomment à bon droit maîtres et seigneurs de cette mer. Quoique le port soit découvert du côté du levant et du midi, néanmoins les