‹ Le voyageChapitre 27 sur 42 · VE IIS · texte numérisé non relu

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« Puis je prends la meilleure peau de veau que je « puis trouver, non tannée,jè la fais macérer long- « temps dans de l’eau avec de l'écorce de chêne : il « faut changer l’eau plusieurs fois. Après quelques « semaines, j'étends la peau sur une table de pierre « polie et je la gratte en enlevant le poil jusqu’à ce « qu’il n’en reste plus trace. Je la retourne et je la « râcle avec un râcloir de fer large et bien affûté. « J’enlève ainsi toutes les parties étrangères au cuir « et cette opération étend la peau d’un cinquième au « moins. Ceci fait, je la laisse sécher non au soleil, « mais dans un lieu sec et fermé: il faut huit jours, « au moins,en été, pour qu’elle soit sèche. Je plonge « alors cette peau, qui est devenue roide, dans une « cuve d’eau bouillante avec un peu de très belle « colle de peau faite avec des peaux de lapin. Je « laisse bouillir dix heures, renouvelant l’eau afin « que les peaux demeurent bien baignées.

« Pendant ce temps, j'ai mouillé d’eau gommée « l'extérieur du moule et je l’ai saupoudré de sable « de plaine très fin et pur. Alors je retire la peau de « la cuve, je l’étends sur une pierre tiédie, je la « coupe suivant le besoin, j'amincis les bords qui- « doivent se rejoindre et se couvrir; je la plonge « ainsi coupée dans un bain chaud de colle de « peau claire et je l’étends sur le moule avec les « mains, en ayant grand soin de jeter du sable « sur le moule pour qu'il soit bien poudreux. « Puis on frotte la peau avec un outil de bois à «- mesure qu'elle refroidit, de façon qu’elle touche

le moule partout et que ses deux bords soient parfaitement collés. Je laisse sécher, pas trop cependant; je retire le moule au moyen du coin, comme les cordonniers font avec leurs embau-

choirs. Je tâte mon étui, je vois s’il ne s'y trouve

aucun défaut en dedans et en dehors; il est encore souple. M'étant bien assuré qu’il n'y manque rien, je saupoudre de nouveau le moule de sable et je remets le cuir sur la forme. Il faut laisser sécher doucement pendant plusieurs jours.

« On fait alors cuire de l'huile de lin avec de la gomme arabique dans un pot de terre vernie neuf; et prenant une peau d’âne très belle et unie, on la trempe dans cette huile très chaude jusqu'à ce qu’elle soit devenue souple comme une toile de lin. On met une couche de cette même huile chaude sur le cuir de veau, toujours sur forme et retirant la peau d'âne de son pot, on l’étend sur ce cuir ;on la coupe, on amincitles bordssur une pierre chaude et on la colle en frottant avec une agathe, de façon à polir l’œuvre et à lui donner exactement la forme du moule. On laisse sécher quatre ou six jours, suivant le temps; et ensuite, avecun petit fer chaud, onfait tous les dessins que vous voyez sur la surface, leslignes, les filets, les animaux, tout ce que l’on veut, en appuyant fortement sur la peau. Il ne s’agit plus alors que d'être bon imagier et d’avoir la main ferme, égale et sûre,

car tout faux trait ne peut se réparer. Il faut aussi que les fers soient toujours à la même température, assez chaude pour qu’on ne puisse y tenir la main mais pas assez pour brûler la peau. Ces dessins ont encore l'avantage de donner beaucoup de solidité à tout l'ouvrage, en reliant ensemble par une quantité de linéaments et en faisant adhérer davantage les deux peaux l’une à l’autre. J'ai quelquefois employé de la peau de chien préparée avec du vert-de-gris; cet ouvrage se polit bien, est brillant et plaisant à l'œil mais on n’y peut tracer des dessins. Il faut dessécher complètement l'ouvrage dans un four, à une chaleur très douce et égale, après quoi on retire le moule ; maïs faut-il s'assurer auparavant que tout est bien sec, autrement l’écrin se gauchiraït. Quand tout est fini,si l'on veut, on peut avec un pinceau, de la couleur et de l’huïle de lin chaude, peindre les figures, les animaux, les feuillages, et même étendre des feuilles d’or par parties ou sur le tout. On vernit par dessus avec de l'huile de lin et de la gomme cuites ensemble. Un écrin ainsi disposé est dur comme le bois le plus dur ; il ne saurait cependant se briser et est très léger. On fait les trous pour poser les anneaux, les poignées, la serrure, fixés avec des rivets. On dispose des compartiments faits de la même manière et qui sont roides comme des planchettes, on les colle avec de la bonne colle de peau. On fait des charnières avec du cuir souple

« de chevreau, collées de même avec de la colle « de peau; on colle si l’on veut en dedans du drap, « de la peau douce, du velours ou des feuilles « d'or ou d'argent, comme je l’ai fait pour les « cases aux épices. Pour que la tirette glisse par- « faitement dans l’étui, j'ai frotté ses parois avec « une agate. Vous pouvez vous asseoir sur cet étui « sans qu’il subisse la moindre déformation. ». Maître Aubri nous fit voir encore quantité de coffrets, d’étuis et de mallettes exécutées avec beaucoup d’art et de soin. Après quoi il nous offrit de nous conduire chez un de ses amis, Hugues le serrurier.

LÉSSERRURIER®

Jacques le Huchier nous engagea à entrer avec lui dans l'atelier de son ami qui fabrique des pentures, charnières et serrures pour les coïfres et armoires aussi bien que pour les écrins. « Hugues, « nous dit Jacques, est un serrurier déjà vieux, « mais qui fabrique suivant la mode du jour; le fer « semble doux comme le plomb entre ses mains: il « le tourne, l’amincit, le burine, le façonne, aussi « facilement que la pâte et il n’est pas de forgeron & à Paris qui travaille plus rapidement. Vous lui « voyez faire des grilles, des landiers, de grandes « pentures de portes et les ouvrages les plus fins, « de petits coffrets de fer, des étuis, de petites serrures, des cadenas que vous prendriez pour de

« l'orfévrerie tant la matière est délicatement « travaillée. Hugues emploie aussi parfois l'argent « pour certains objets, tels que les écrins que vous « avez vus tout à l'heure. On est surpris de voir « ses larges mains noires et calleuses façonner « adroitement les objets de métal les plus délicats ; « cependant il a le poignet solide et il n’est pas « un forgeron qui étampe aussi nettement que lui « un morceau de fer rouge. »

L'atelier de Hugues est grand; on y voit une forge fixe, de petites forges mobiles avec leurs soufflets, des enclumes et bigornes de toutes dimensions, de gros marteaux, d’autres très menus, des ciseaux, des pinces de toutes tailles et quantité d'étampes ou matrices d’aciér soigneusement rangées sur des tablettes. Hugues n’a qu'un apprenti, mais lui-même est un homme vigoureux malgré son âge et travaillant tant que dure le jour.

En nous voyant entrer, Hugues salua de la tête le huchier et l’écrinier et leur demanda la permission de terminer son travail. Il forgeait à petits coups une plaque de fer très mince qu'il remettait à chaque instant dans un tas de braise incandescente sans trop la laisser rougir. « Que faitesvous là, maître Hugues ? dit le huchier.

« Üne boite de serrure à bosse, répondit le « serrurier. Vous savez que je les fais toujours d’une « seule pièce ; c’est pour rendre le fer ferme et mal- « léable que je Le chauffe aussi doucement et le bats « à petits coups afin de ne point brûler et de ne

« point crever la boîte, qui doit être très relevée « pour contenir le mécanisme. » Laissant alors son marteau, il nous fit voir une serrure à bosse, en forme d’écu, fort délicatement travaillée : « Voici, « ajouta-t-il, une pièce pareille ou peu s’en faudra, « à celle dont je fais la boîte. Tout cela n’est que « de la forge avec quelques burinages. (Voir gra- « vure, page 165) Les feuilles et tigettes qui ornent « la boîte sont soudées à chaud, relevées au mar- « teau, puis attachées au fond par de petits rivets « que vous voyez apparents. Il faut de bon fer pour « un travail aussi délicat et qu’un coup de feu trop « vif brûlerait sans ressource : c'est dans les vieilles « ferrailles des anciennes portes, dans les rebuts et « les vieux clous, que je trouve le fer convenable « pour faire ces travaux très fins; les fers qu'on « nous vend aujourd'hui sont cassants et mal cor- « royés. Vous ne voyez dans tout ceci ni cuivre ni « étain.

« Le mécanisme C est d’acier; c’est un pène qui « entre dans le moraillon au moyen d’un tour de « clef. L'entrée de la serrure est masquée par une « garde retenue par un ressort, en poussant le Se « bouton À, la garde saute d’elle-même par l'effet « d’une paillette entaillée à côté de l'entrée et l’on « introduit la clef. S « — Pourquoi, dit l’écrinier, ne me faites-vous | « jamais d’aussi belles pièces, maître Hugues ? « — C'est que vous ne les payez pas assez cher. « Un riche marchand, mon voisin, m’a commandé

à - LUN TT SERRURE A BOSSE, de coftre de voyage, au XIVe siècle ” (Diet. du Mobilier, Viollet-le-Duc, t. I).

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cette serrure pour un vieux coffre très beau qu’il a acheté en Touraine; c’est un amateur. Les seigneurs qui vous commandent des écrins ne veulent pas mettre le prix à ce qui ne brille point et tousles jours l’art du forgeron se perd; les serruriers d’aujourd’hui n’ont pas l’occasion de se donner tant de peine, et vous n’en trouveriez plus un seul en état de forger les pentures de Notre-Dame de Paris.

« — Je le crois bien, répliqua le huchier, ces pentures ont été forgées par le diable!

& — Voire! dit Hugues, mon grand père les aurait bien forgées sans avoir besoin d'appeler le diable. Voilà une de ses œuvres que mon père a toujours gardée chez lui et que je conserve de même sans vouloir la vendre. Qui achèterait cette pièce, d’ailleurs ? Personne au-. jourd'hui. »

En disant cela, maître Hugues ouvrit une ar-

moire dans laquelle était enfermée une grande pièce de forge qu’il nous laissa le temps d'admirer longuement. La pièce était splendide, d’une légèreté et d’une grâce accomplies. Après avoir loué ce

fabuleux travail, nous nous retirâmes, mes deux

compagnons et moi.

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