Depuis iors, leur nombre s*est élevé à
longtemps, TœuYre ne fonctionne plus que pour ceux dans rintérèt desquels elle a été réellement faite.
Yoici un tableau éloquent de ses progrès * :
AoDées.
Jetons eonsommés.
Soiàmes.
La consommation des jetons a toujours été en augmentant, comme on le voit, de 1851 à 1856. Elle a légèrement diminué en 1857, et cependant la recette en argent a été un peu plus forte. La diminution est devenue plus sensible en 1858, parce que le chômage presque absolu de la ganterie a contraint beaucoup d'ouvriers à quitter Grenoble. La diminution a continué, dans de très-minimes proportions, en 1859, à cause de la guerre dltalie, qui a nécessairement influé sur le chiffre de la population ouvrière. Toutefois, la recette en argent a été plus élevée en 1859 qu^en 1858, parce que la consommation des jetons de viande a été plus considérable. Ainsi, en 1858, il a été consommé 156,398 jetons de viande, et en 1859, 161,302. C'est qu'il y avait plus de bien-être parmi les consommateurs. Chose remarquable! les années 1856 et 1857, où la consommation a été le plus forte, sont précisément celles où la cherté des denrées
4. Je ne donne ici que des totaux; les chîfTres détaillés sont fournis par les tableaux que Ton trouvera plus loin.
pesait le plus sur la population. Aussi, est-ce pendant ces deux années qu^il a été consommé le plus de jetons de soupe. Le chiffre de la consommation de ces jetons a été de 366,960 en 1856, et de 369,567, en 1857. L'utilité de V.association alimentaire se révèle donc surtout dans les années désastreuses.
Il est encore démontré par une statistique invariable, que la consommation s'accroît à partir du mois de mars, et qu'elle diminue à partir du mois de septembre. En effet, dans la belle saison , les ménages n'ont pas de feu , et l'association alimentaire devient alors pour eux une précieuse ressource.
A Forigine, j'ai été critiqué et attaqué. C'est du socialisme , disaient quelques esprits chagrins et prévenus. Je répondais : c'est de l'association . Vous ruinez le petit commerce, disait-on encore. Je répondais : je l'enrichis, en lui envoyant les économies des consommateurs. Vous détruisez l'influence de la femme, ajoutait-on. Je répondais : je relève et je Tagrandis. Vous gaspillez les deniers municipaux Je répondais : c'est un essai, j'ai foi, il réussira,
la ville n'aura rien à débourser Vous tomberez, et
l'œuvre tombera Je répondais : Je tomberai, mais
l'œuvre restera. Elle est restée. Pour moi, je suis tombé; cela devait être, car l'œuvre était grande et féconde. M. le préfet Chapuys-Montlaville ne me comprit pas. La délibération municipale du 11 décembre, qui assurait à la société, après un certain temps, le paiement du déficit que l'on pouvait craindre , lui parut surtout un fait exorbitant. Il n'y avait là cependant qu'une subvention indirecte et trèséventuelle accordée à une institution utile. La manière dont j'avais fait exécuter les travaux d'appropriation du local lui sembla une grave infraction aux règles administratives. En droit rigoureux, il avait raison. Mais, en pareille occurrence,
il s'agissait bien de faire du formalisme! Désormais,
l'orage est bien loin et je Tai depuis longtemps oublié, en voyant T.œuvre sans cesse prospérer et grandir. Les dépenses d'appropriation du local ont été régularisées; la ville, propriétaire, les a tout naturellement soldées, et l'association lui paie un prix de location annuel. L'association a fait à ses propres membres un emprunt par cotisation de 5 fr. , pour payer son mobilier, et l'emprunt a été promptement remboursé sur les économies. En définitive, le rôle de la municipalité s'est borné à un encouragement moral; elle n'a pas dépensé, à titre de libéralité, un centime, et elle a gagné un locataire pour des espaces dont il lui aurait été difficile de tirer un meilleur parti.
L'œuvre est donc indépendante et libre ; elle ne relève que d'elle-même, parée de ses impérissables bienfaits.
Il est écrit dans ses statuts que nul associé ne peut réclamer de dividende, et que toutes les économies seront tenues en réserve pour être employées dans un but philanthropique.
Pendant le rigoureux hiver de 1853-54, la commission administrative a voté une somme de \ ,000 fr. au profit des pauvres de Grenoble. Ce vote, qui, d'après les statuts, devait être soumis aux commissaires de surveillance, obtint dans leur assemblée une approbation unanime.
La somme de 1,000 fr. fut ainsi répartie :
200 fr. au bureau de bienfaisance ; 100 fr. à l'extinction de la mendicité ; 100 fr. au patronage des jeunes apprentis ;
50 fr. à l'établissement des Orphelines;
50 fr. à l'établissement de Saint-Joseph ; 500 fr. aux sociétés de bienfaisance mutuelle.
« Cette dernière somme, disais-je, dans un compte-rendu présenté en assemblée générale, n'est pas destinée à entrer dans la caisse des sociétés. Elle sera distribuée auxprési-
dents et aux présidentes, afin qu'ils nous servent d'intermédiaires et la fassent parvenir à des familles qui ne sont pas dans le cas d'être seco\irues par les sociétés mêmes auxquelles elles appartiennent, qui peuvent encore moins s'adresser au bureau de bienfaisance, et qui, pendant un hiver provoquant tant de misères exceptionnelles, sont vouées aux tortures d'un fatal et inexorable secret. L'association alimentaire ira donc porter sa carte de visite chez une foule de malheureux, qui vous devront. Messieurs, de douces et précieuses larmes de consolation.
« Et voyez quelle est la puissance de l'association sagement conçue, sage^nent organisée! Vous n'êtes pas une réunion de riches, et cependant , grâce à voti'e communauté d'efforts, vous offrez le spectacle d'une pauvreté relative secourant une autre pauvreté plus grande. N'ai-jepas le droit de dire que nous pouvons être heureux et fiers? »
Dès son début , l'association alimentaire de Grenoble ^ a vivement préoccupé l'attention publique eh France et en pays étrangers. Je reçus de diverses villes un grand nombre de lettres exprimant pour elle de vives sympathies; plusieurs articles de journaux signalèrent sa marche et ses résultats; enfin, de continuelles visites faites par des étrangers de distinction vinrent témoigner encore du sentiment d'intérêt que l'œuvre nouvelle inspirait au loin.
Parmi ces visiteurs, je me plais à citer M. le général Carrelet, sénateur, envoyé à Grenoble en mission extraordinaire ; M. Vaïsse, sénateur, conseiller d'Etat, chargé de l'administration du département du Rhône, et M. le maréchal Castellane.
Je dois une mention particulière à M. Bérard, homme d'un esprit élevé, doué surtout d'un noble cœur, autrefois préfet de l'Isère , aujourd'hui receveur général du même département. C'est sous la présidence de M. Bérard que le conseil de préfecture de l'Isère a jugé, en 1853, que l'asso-
ciation alimentaire ne devait pas être soumise à la patente, donnant ainsi raison à un mémoire où j'avais démontré, en me fondant sur la loi même, qu'elle était une institution exclusivement philanthropique et morale, et non pas une société ou compagnie anonyme ayant pour but une entreprise industrielle ou commerciale. C'est à Tintervention de M. Bérard, que Tassociation alimentaire doit une décision de M. le directeur général des contributions indirectes, en date du 23 février i853, portant que les vins achetés par F association doivent être simplement imposés au droit de circulation. Enfin, M. Bérard, préfet, est venu plusieurs fois s'asseoir à la table des consommateurs.
On a essayé dans beaucoup de villes de créer des associations alimentaires à l'instar de celle de Grenoble. Quelques-uns de ces essais ont réussi ; d'autres ont échoué. En général, on ne s'est pas assez pénétré de l'idée fondamentale du modèle qu'il s'agissait de copier. Or, c'est le mérite de l'idée qui fait toujours le succès de l'œuvre. L'institution grenobloise est un type d'association pur de tout mélange. Là, on n'aperçoit que des associés figurant tous au même titre, ayant tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. Je connais une ville où l'élément de domination financière a été introduit au profit de bailleurs de fonds ; j'en connais d'autres où une part trop exclusive a été faite à l^élément religieux, et d'autres où les fondateurs ont aflecté des prétentions toutes démocratiques. Ce sont de graves erreurs. Le genre dominateur offense tôt ou tard. Quant au genre exclusif, il renferme en lui-même un germe inévitable de dissolulution. Tout pour tom , par tous, avec tous : telle doit être la devise de quiconque veut faire le bien.
Dès le principe, j'ai prié M. Louis Penet, ancien négociant, de vouloir bien être le président de l'association alimentaire. Mi Penet continua à l'œuvre son utile concours. Homme
modeste et d'une haute capacité, c'est lui qui tient la comptabilité générale et qui présente, chaque année, le compterendu financier, me laissant, en ma qualité de vice-prési" dent, le soin de quelques comptes-rendus moraux
M. Blandin fils, ingénieur civil de mérite, a toujours été le laborieux secrétaire de la commission.
M. Augustin Poussielgue est le directeur de l'œuvre; M. Théodore Moulin en est l'économe. Ces deux hommes ont assisté à sa naissance, et, pendant les premières années, M. Poussielgue en accepta la direction toute gratuite. Lun et Vautre n'ont cessé et ne cessent encore d'être admirabkl de zèle, de dévouement, d'intelligence et de cœur.
Je ne pouvais mieux terminer le simple récit qu'on vient de lire, qu'en rendant à mes dignes collaborateurs ce témoi^ gnage bien sincère , qui n est, du reste, que TexpressioD affaiblie de la reconnaissance publique.