I.B ■OM-PASTEITm
Llnstitut de Notre-Dame de Charité remonte à Tannée 1651. Il eut pour fondateur un saint prêtre, Jean Eudes, frère du célèbre historien Mézeray. Ce zélé ministre de Dieu , né à Ryes (Calvados) , en 1601 , créa la première maison à Caen. Durant 184 ans, Finstitut compta un assez grand nombre de fondations en France. Mais chaque maison, quoique régie par les mômes constitutions, les mêmes statuts et les mêmes règles, était restée indépendante quant à ses intérêts propres et a son administration temporelle et spirituelle. C'est en 1835 que la supérieure de la maison d'Angers ( Maine et Loire ) , du nom de Sainte- Euphrasie en religion, obtint du pape Grégoire XYI un bref, par lequel Tinstitut de Notre-Dame de Charité fut constitué en généralat. La communauté d'Angers devint la maison générale. Depuis lors, les religieuses de Notre-Dame de Charité ajoutent à leur premier nom celui de Bon-Pasteur. Toutefois, ce nom n'appartient pas aux anciennes maisons qui refusèrent de se réunir au généralat et conservèrent leur indépendance. Les fondations sorties de la maison d'Angers, avant et depuis l'érection du généralat, sont seules régies par les constitutions nouvelles, que la cour de Rome avait approuvées en 1835.
La maison du Bon-Pasteur, située à la Plaine, près Grenoble, est une succursale de la maison d'Angers.
L'œuvre du Bon-Pasteur fut d'abord fondée en décembre i833, à St-Robert. Plus tard, elle fut transférée à Seyssinet. C'est en 1840, quelle vint occuper le château de la Plaine, qui, jusqu'à la révolution de 1789, avait constamment appartenu aux évèques de Grenoble.
Les religieuses du Bon-F^asteur commencèrent leur œuvre sous les auspices de Mgr de Bruillard, qui en est, i juste titre, considéré comme le fondateur dans son diocèse, et qui, pendant sa longue administration, a doté la maison de 130,000 fr. au moins, pour frais de premier établissement, acquisitions et constructions. Elle reçut de Mme Savoie- Rollin une somme à peu près égale. Divers secours lui furent, eif outre, alloués, sur les fonds de TÉtat.
Un décret rendu en 1851 conféra àrinstitutTautorisation légale.
Le but de Tœuvre est de ramener à Thonneur et à la vertu les personnes du sexe qui s'en sont écartées, et de préserver de tout naufrage celles qui courent des dangers dans le monde « Le Bon-Pasteur a donc une double fin, et chaque maison renferme deux catégories, entièrement séparées et qui n'ont aucun rapport entre elles.
La première catégorie, qu'on peut appeler catégorie de réparation, comprend les filles ou femmes qui ont eu le malheur de quitter la voie de la vertu et qui viennent se jeter dans les bras de la religion pour y trouver, avec un asile sûr, la paix et le pardon, fruits d'un sincère repentir.
La seconde catégorie, dite de préservation, se compose de ces jeunes personnes que des penchants violents, les illusions de l'Âge, une imagination ardente, des occasions dangereuses, et même quelquefois des scandales domestiques, exposent à une perte imminente. Elles trouvent dans la maison du Bon-Pasteur un port assuré contre la tempête. On leur apprend à travailler; on leur donne une éducation chrétienne et proportionnée à leur condition «
Les personnes qui se présentent pour la catégorie de réparation doivent être âgées de 15 à 36 ans; une somme de 30 fr. pour le costume et le bois de lit, et un modique trousseau, constituent toute la dépense qui est exigée d'elles pour leur admission.
Celles qui se présentent pour la catégorie de préservation peuvent être reçues dès Tâge de sept à huit ans et rester dans la maison jusqu'à vingt-un ans. Elles doivent payer un prix annuel de pension de 150 fr.
Les principales ressources de rétablissement, ressources, hélas ! trop souvent insuffisantes, consistent dans le travail des mains. Toutes les pensionnaires sont occupées à la couture des gants, à la confection du linge et au tissage de la soie.
Le conseil général de T Isère accorde au Bon-Pasteur une subvention annuelle de 500 fr. La subvention de la ville de Grenoble est de 400 fr.
Le Bon-Pasteur contient actuellement 210 pensionnaires. Le local, qui est très-vaste, pourrait en recevoir 300.
Plusieurs repentantes, solidement converties, demandent à se fixer pour toujours dans la maison par les vœux de religion, sous le nom de Madeleine. Ces dernières ont une règle spéciale, portent un habit religieux de bure, font des vœux simples après de longues épreuves. Elles ne sont jamais admises à être religieuses du Bon-Pasteur.
Dans une lettre adressée à M. le maire de Grenoble, le 17 juillet 1858, madame la supérieure du Bon-Pasteur s'exprime ainsi : « Les chères enfants que renferme notre maison sont notre famille adoptive. C'est pour elles que Dieu nous a miséricordieusement discernées ; et en leur donnant notre affection, nos sueurs, notre vie, nous recueillon$ déjà dans notre cœur la récompense de notre dévouement. Pauvres filles I Comment ne pas les aimer et ne pas nous sentir heureuses en leur aplanissant les voies du repentir, du repentir qui relève Tàme déchue, lui rouvre le ciel, lui rend
la paix, rhonneùr et le droit si précieux de s'estimer encore! A peu d'exceptions près, toutes, nous pouvons le dire, repondent avec docilité aux inspirations de la grâce, et travaillent à racheter les jours perdus, par un regret profond du passé et par de sérieux efforts de persévérance. Toutes, à peu près, nous édifient par leur soumission, leurs bonnes dispositions et leur assiduité au travail. Elles aiment notre maison et ses règles saintes ; beaucoup d^ entre elles regarderaient comme le dernier malheur de sortir d'un asile où elles ont trouvé, avec la vertu et le calme de la conscience, une existence que le travail ennoblit et que rendent si douce la vie commune et le charme des amitiés pures. »
Que d'onction, de miséricorde et de mansuétude dans ces simples paroles! Ohl oui, pitié pour vous, , pauvres pécheresses ! honneur à vous, saintes filles de Dieu !
COMWÈmWMCKm »b saiht-tuicemt »e paitl.
La société de Saint-Vincent de Paul de Grenoble fait partie de la société de ce nom répandue en ce moment dans toutes les parties du monde sous la direction d'un conseil général résidant à. Paris. C'est là qu'en 1833 la société prit naissance. C'était dans l'origine une association de chrétiens catholiques, jeunes gens pour la plupart, qui, pour mettre leur foi et leurs mœurs à Vabri des dangers du monde, formèrent une réunion où l'on s'occupait spécialement des grands intérêts de la charité et des pauvres, et qui prit tout d'abord, et par cela même, le nom de conférence qui lui est resté*
Bientôt cette institution se répandit dans les divers dépar*
tements de la France, et en février 1840, la première conférence de Saint-Vincent de Paal s^établit i Grenoble. En 1858, le nombre des membres, qui s'était dep\}|slors considérablement accru, donna lieu à la formation de deux conférences nouvelles qui sont réparties avec la première dans les diverses paroisses de la ville. Aujourd'hui, la société de Saint- Vincent de Paul compte encore à Grenoble trois conférences, réunies entre elles par un conseil particulier auquel se rattachent plusieurs œuvres générales.
Chaque conférence s'occupe spécialement de la visite à domicile d'un certain nombre de familles pauvres, habitant la circonscription de sa paroisse. Dans ce but, les membres actifs de la société visitent chaque semaine les familles qui leur sont confiées, leur portent des secours en nature tels que bons de pain et de charbon, s'intéressent à tous leurs besoins matériels, moraux et religieux, et s'efforcent d'exercer envers elles tous les devoirs d|3 la charité chrétienne.
Le nombre des familles assistées était de 124 en 1859.
Les œuvres générales auxquelles, j'ai fait allusion sont : le patronage des enfants, l'œuvre des bons livres, l'œuvre des loyers et l'œuvre de Saint-François-Régis.
Le patronage des enfants a pour but d^ aider les familles assistées par les conférences, à bien élever leurs enfants. — Il les suit, par l'entremise de quelques membres dévoués, à récole, à l'apprentissage, à l'atelier, s'intéresse à leur conduite, à leur travail, et les encourage par des instructions et des récompenses.
Chaque dimanche, i neuf heures moins un quart» une messe particulière est dite pour les apprentis, à la chapelle de récole professionnelle*
En 1859, le nombre des patronnés a été do 132, savoir : écoliers, 97 ; apprentis, 33 ; jeunes ouvriers, 2.
L^ŒUvre des bons livres, fondée à Grenoble par M. l'abbé Rousselot, vicaire général honoraire et professeur au grand séminaire, a été remise par lui en 1851 aux soins de la société de St-Vincent de Paul. Cette œuvre a pour but de satisfaire aux besoins de Tintelligence par des lectures pieuses, morales et instructives. Elle comprend : 1° une bibliothèque gratuite de 4,000 volumes environ, destinée aux ouvriers et aux familles pauvres. Tous les jeudis, la distribution des livres de cette bibliothèque a lieu, de une heure à trois heures, rue Chenoise, n° 8, au premier étage, aux diverses personnes munies d'une carte d'admission qui leur est remise sur la proposition de MM. les curés des paroisses de la ville ou des membres de la société ; 2® une bibliothèque d'abonnement destinée aux personnes aisées qui peuvent faire chaque année la modique dépense de 10 fr. — Cette bibliothèque est située rue du Pont-Saint-Jaimes, n^ 5. Elle renferme environ 1200 volumes. Le choix de ses livres, inscrits sur un catalogue imprimé, la recommande à toutes les personnes qui tiennent à la religion et aux bonnes mœurs ; 3^ la propagation des bons livres ou publications religieuses et morales, tels que les petites lectures illustrées, paraissant périodiquement chaque mois et éditées par la société de Saint-Vincent de Paul à Paris, les almanachs de Fatelier, du laboureur, du soldat, les mois de Marie, de Saint-Joseph, etc.
L'œuvre des loyers, créée au mois de mai 1859, a pour but de faciliter le paiement de leurs loyers aux familles assistées par la société, en provoquant par 1 attrait de primes importantes, le dépôt de leurs économies^ jusqu'à concurrence du prix du loyer même.
Voici, du reste, le texte du règlement de TiBuvre des loyers :
« Art. 4". — Pour faciliter aux familles assistées par la société de Saint- Vincent de Paul le paiement de leurs loyers, il est ouvert une caisse où chacune de ces familles pourra déposer le fruit de ses épargnes. I^es sommes versées dans le courant de Tannée ne pourront dépasser le chiffre annuel du loyer.
« Art. 2. — ^Les dépôts seront reçus, quel que soit le chiffre du versement, pourvu qu'il ne soit pas inférieur à SO centimes.
« Art. 3. — Ils ne produiront aucun intérêt; mais une prime est attribuée aux déposants, dans les cas et sous les conditions ci-après .
« Art. 4. — Il ne sera reçu aucun dépôt de la part des familles dont le loyer annuel excéderait le chiffre de 80 fr. Il sera facultatif cependant à la commission de Tœuvre, suivant les circonstances, d'autoriser à déposer pour un loyer plus considérable.
« Art. 5. — Le déposant sera obligé de produire au trésorier, le jour où il effectuera un premier versement, son bail ou un certificat du propriétaire attestant le chiffre annuel de sa location.
« Art. 6. — Les sommes versées ne pourront être remboursées que tous les trimestres, aux époques qui vont être fixées. Tout remboursement avant ces époques sera effectué sans prime.
« Art. 7. — Il ne sera fait, à ces époques, avec prime, que le remboursement des sommes nécessaires pour payer les trimestres de loyer échus. Tout remboursement d'une somme plus forte sera effectué pour le surplus sans prime.
« Art. 8. — Le premier trimestre commencera le 14 T 28
septembre de chaque année pour se terminer au 14 décembre suivant; le deuxième trimestre, le 14 décembre, pour se terminer au 14 mars suivant, et ainsi successive* ment.
« Art. 9. — - La caisse est ouverte tous les dimanches, depuis neuf heures jusqu'à onze heures du matin; et depuis sept heures du soir jusqu^à neuf heures, le 13 des mois de décembre, mars, juin et septembre, époques des remboursements trimestriels.
« Art. 10. — Les versements faits dans le premier mois de chaque trimestre seront remboursés avec une prime de vingt pour cent ; ceux faits dans le deuxième mois, avec une prime de quinze pour cent, et ceux faits dans le troisième mois avec une prime de dix pour cent.
« Art. 11. — Par dérogation à la clause qui précède, tous les dépôts faits dans les trois mois du deuxième trimestre de chaque année, lequel commence au 14 décembre et finit au 14 mars suivant, seront remboursés indistinctement avec une prime de 20 ""/q.
« Art. 12. — Dans tous les cas, tout dépôt portant prime devra être effectué huit jours au moins avant le jour fixé pour le remboursement.
« Art. 13. — La caisse sera libérée parle seul effet de la mention sur le livret de la somme remboursée. Le sceau de Tceuvre sera apposé en regard de cette mention, et elle sera en outre revêtue de la signature du trésorier ou de Ton des membres de la commission.
• Art. 14. — A la fin de chaque trimestre, toutes sommes laissées en caisse par les déposants pour faire face aux loyers à venir produiront, à partir de cette époque, la prime du premier mois, c'est-à-dire du 20 p. «/o-
« Art. 15. — Il sera délivré aux déposants un livret sur lequel seront inscrits leurs versements et les remboursements qui leur seront faits. La comptabilité exigera en outre un
livre de caisse et un grand livre, le tout, conformément au modèle de Tœuvre de Saint-Sulpice, à Paris.
« Art. 16. — En tète du livret, seront mentionnées les dispositions qui intéressent les déposants.
« Art. 17. — L'œuvre est recommandée au zèle des membres de la société de Saint-Vincent de Paul, qui la feront connaître dans les familles qu'ils assistent. Us inviteront chacune d'elles à profiter de ses avantages.
« Art. 18. — • Elle fonctionne sous la direction immédiate d'une commission composée d'un président, de deux trésoriers, et de quatre membres de la société.
« Art. 19, — Aux termes de'l'art. 31 du règlement général de la société, le président de la commission est nommé par le président du conseil particulier, de l'avis du conseil.
« Le président ainsi nommé désigne les autres membres, en te conformant du reste pour cette désignation à l'article précité. •
Je suis heureux de pouvoir reproduire les passages suivants d'un rapport récemment présenté par M. Grasson, juge de paix, sur l'œuvre des loyers.
« Le nombre des déposants a été de 27, au jour du 1^-' remboursement ; de 31 , au moment de la seconde échéance; nous avons aujourd'hui 36 familles qui jouissent du bienfait de notre œuvre. Les conférences de Saint-Vincent de Paul comptent cependant plus de 100 familles qu'elles assistent.
« Au début de notre œuvre. Messieurs, quelques doutes se sont élevés dans les meilleurs esprits. On se demandait si la caisse des loyers ne manquerait pas le but qu'elle voulait atteindre. Mous devions craindre que les épargnes du pauvre ne fussent employées à toute autre destination qu'à lui procurer un asile. Vos statuts, dans cette prévision, dis-
posent que tous les remboursements effectués avant Texpîration du trimestre, le seront sans intérêt et sans prime; mais nous n'avons eu jusqu'à ce jour aucun remboursement à faire avant l'époque déterminée par le règlement. Pour pouvoir exercer une surveillance active sur l'argent sorti de notre caisse, nous remettons à cbaque déposant, au moment du retrait, une feuille imprimée où se trouvent mentionnés le chiffre du loyer, les noms du locataire et du propriétaire. Nous inscrivons sur cette feuille la somme qui doit être comptée à ce dernier. Nous sommes heureux de vous apprendre que tous nos déposants, sans exception, s'empressent de fournir, le dimanche où ils effectuent à nouveau un premier versement, la justification de l'acquit du propriétaire, au moyen de l'émargement opéré sur la feuille préparée par nos soins.
«Nous nous sommes aussi demandé, Messieurs, si l'œuvre des loyers n'ouvrait pas une large voie à la fraude et à la spéculation. Dans notre ville de Grenoble, les œuvres de charité sont nombreuses et abondantes comme les grâces de Dieu. Il n'est personne d'entre vous qui ne sache que le pauvre peut en abuser, qu'il reçoit quelquefois au-delà de ses besoins et qu'il est arrivé même qu'on l'a vu convertir le pain et le charbon qu'on lui donne en une petite somme d'argent dont il a parfois fait un mauvais usage. Il était à craindre que le pauvre ne s' entendit avec ses voisins, soit pour- faire des dépôts avec une somme qui ne lui était point personnelle , soit pour opérer le versement d'une somme assez forte , dix jours seulement avant l'expiration du trimestre, afin d'obtenir la prime de 10 p. 7© ^ui revient aux dépôts effectués pendant le dernier mois. Nos petites opérations consignées au livre journal, le peu d'importance des sommes déposées et les époques de versement peuvent vous donner l'assurance que nous n'avons point jusqu'à ce jour à déplorer un tel calcul.
« L'œuvre des loyers^ Messieurs, n^a donc marqué jusqu^à présent son existence que par des bienfaits. Que de fois nous avons vu le pauvre nous demander ce qu'il aurait à déposer chaque semaine pour arriver au paiement de son loyer, et trouver excessive la petite somme d'un franc! Que de fois aussi , nous Tavons vu, entrant dans une voie de scrupuleuse économie, apporter avec joie à notre caisse, et on dirait sans effort, une somme deux fois plus forte que celle qu'il paraissait tout d'abord avoir tant de peine à compter !
« Nous avions aussi considéré, dans le principe, comme devant être une cause d'embarras pour notre œuvre, les habitudes et les usages de la ville, relatifs aux échéances des loyers. En effet, le paiement trimestriel effectué par notre œuvre .contrariait l'échéance ordinaire, qui est au mois, ou bien à Noël, à Pâques ou à la St-Jean de chaque année. Mais cette difficulté n'était pas sérieuse, en présence du bon esprit de notre population. Tous les propriétaires ont compris que la caisse des loyers protégeait leurs intérêts tout aussi bien que ceux des malheureux. Ils ne s'étaient pas trompés. Au moment où le travail des cartouches augmentait les ressources du pauvre, nous avons appris que celuici, quoique en retard de ses paies de loyer, s'empressait de compter à son propriétaire la petite somme que ce dernier s'attendait à recevoir chaque mois, et venait en même temps déposer à notre caisse, à son insu, un petit surplus d'éco-* nomie qui, grossi au bout de trois mois par la' prime, était versé aux mains du propriétaire tout étonné d'un pareil résultat.
« Quelle œuvre est donc plus digne de votre sollicitude I Faciliter le paiement du loyer, c'est faire disparaître la charge la plus lourde qui pèse sur la misère. Le pain de chaque jour s'obtient par le produit de quelque travail ou par les petites aumône^ de la charité. La dépouille du riche suffit
quelquefois pour vêtir le pauvre. Mais quand l'heure de réchéance du loyer sonne , rhomme le plus^ généreux ne peut souvent venir en aide i son semblable ; il recule devant le chiffre de la dette ; il gémit de se trouver dans Timpuissance. Que d'heures d'angoisses et de désespoir ! Chassé de son domicile, dépouillé de ses meubles, le pauvre succombe sous le poids de son malheur. Et bientôt, perdant courage, il oublie le Dieu qui a souffert, le Dieu qui console. Errant, sans foyer domestique, il se livre a ces égarements qui souvent le poussent jusqu'au seuil de la justice répressive.
« Par vos soins, le malheureux devient riche en quelque sorte; il n'avait jusqu'à ce jour possédé que son humble grabat; aujourd'hui il est propriétaire d'un livret à la caisse d'épargne des loyers. C'est son bien le plus cher; c'est sa petite fortune. Chaque dimanche, il le consulte; il en grossit le chiflre; il calcule son patrimoine. Sûr désormais d'avoir un asile , il réunit avec joie ses enfants autour de lui ; il a les jouissances de la famille. Le calme, la dignité, la douce affection, la prière, la confiance en Dieu ont pénétré au foyer domestique. Sous l'influence de votre œuvre , le malheu-* reux peut choisir une demeure plus aérée et plus saine. Le propriétaire, sûr du paiement de son loyer, en abaisse le chiffre et fait les réparations que demande la santé.
« Et que faut-il , Messieurs , pour obtenir ces précieux résultats : un peu de dévouement de notre part , un attachement profond à l'œuvre des loyers. Gardez -vous de venir déposer vous-même et de retirer les économies dea familles. Laissez-les venir à nous. Que l'ordre se glisse dans les ménages et s'y installe ensuite comme une habitude. Surveillez cependant; faites-vous représenter quelquefois le livret du pauvre et la feuille d'émargement; encouragez-le dans cette voie de régénération, et notre institution aura porté ses fruits.
« Il n'est pas une seule famille qui ne veuille goûter
désormais les douceurs que cette nouvelle institution doit lui procurer. Mais pour cela, il faut les leur faire connaître. Remettons tous un livret de la caisse des loyers aux familles que nous assistons. Versons à leur bénéfice une petite somme do 0 fr. 50 c; ouvrons ainsi un compte courant à nos pauvres. Ils recevront avec joie ce livret qui ressemble par la forme au livret de la caisse d'épargne de Grenoble. Ils rétudieront , ils liront les statuts qui y sont imprimés. Ils hésiteront d'abord à se rendre i notre invitation ; ils verseront ensuite avec timidité quelque obole. Mais bientôt le jour du remboursement arrive , jour de fête où chacun se présente, le cœur épanoui. On calcule avec empressement la prime, et désormais le succès de notre œuvre est assuré.
« Venez quelquefois , Messieurs, pour vous en convaincre, de 7 à 9 heures du soir, assister i nos quatre grandes fêtes de Tannée, c'est-à-dire le 13 des mois de décembre, mars, juin et septembre , venez assister au remboursement. Vous verrez quelle douce joie donne au pauvre Tœuvre des loyers. Vous entendrez les remerciements que dicte la reconnaissance, et vous toucherez déjà sur cette terre une part de la récompense que le ciel réserve aux bonnes actions. »
L'œuvre de St^François Régis, fondée à Grenoble, en 1840, et rattachée, en 1858, à la société de St-Vincent de Paul, a pour but la régularisation civile et religieuse des unions illicites et la légitimation des enfants qui leur doivent le jour.
Depuis 1840 jusqu'à la fin de 1859, le nombre des mariages conclus par les soins de l'œuvre a été de 417 ; le nombre des enfants légitimés a été de 167.
En 1859, 32 mariages ont été célébrés; 11 enfants ont été légitimés.
La société de Saint-Yincent de Paul compte à Grenoble 122 membres actifs environ.
36 membres honoraires.
Les premiers sont ceux qui concourent aux œuvrer de la société par leur personne et par leur bourse.
Les seconds n'y participent que par leurs offrandes, dont le chiffre est laissé à la libre appréciation de chacun et n'a d'ailleurs rien de fixe et d'invariable.
Il y a aussi quelques membres aspirants : ce sont des jeunes gens âgés de moins de 18 ans, des novices, qui ne prennent pas encore une part complète aux travaux de la société. Ils n'ont pas voix délibérative aux séances.
Des familles indigentes sont admises à l'assistance par chaque conférence, votant après un rapport préalablement présenté par une commission d'enquête.
Les conférences tiennent chacune séparément une séance par semaine. C'est dans cette séance que chaque membre reçoit les secours qu'il devra remettre aux familles qu'il assiste. On y fait également une quête, à laquelle chacun contribue par une offrande toujours secrète, mais qu'il doit en conscience proportionner à ses moyens.
Cette quête constitue la grande ressource des conférences; elle est le principal aliment de la caisse de chacune d'elles ; et en cas d'insuffisance, la conférence s'adresse au conseil particulier, qui lui accorde une subvention sur ses fonds.
En résumé, chaque conférence s'administre séparément , a sa caisse particulière, ses dépenses propres. Les ressources de cette caisse se composent 1® du produit des quêtes hebdomadaires, faites au sein de la conférence; 2^ s'il y a lieu, des subventions accordées par le conseil particulier.
Au-dessus des conférences et pour leur servir de lien, se trouve le conseil particulier, dont je viens de parler. Il a dans ses attributions , d'abord les œuvres générales de la
seciété, qui, étant en quelque sorte indivisibles, ne pourraient pas être dirigées par chaque conférence sans introduire la diversité là où doit se rencontrer Yuniti ; puis les rapports des conférences entre elles. Il veille à ce que, sans que le principe de Vindépendance d^action des conférences soit méconnu, chacune d'elles cependant conserve Fesprit de la société et se conforme au règlement ; il empêche, par les règles particulières quMI est quelquefois appelé à formuler, les conflits qui pourraient surgir entre les conférences, mais qui, à la vérité, ne se présentent jamais, grâce au bon esprit de confraternité qui préside à tous les rapports des membres entre eux.
Le conseil particulier se compose de
i président, 2 vice-présidents, 1 secrétaire, 1 trésorier, et en outre de tous les présidents et vice-présidents des conférences et des œuvres générales. En outre, chacun des membres du conseil est membre actif de la conférence dans la circonscription de laquelle il réside ; il y occupe la place qui lui appartient, sans que sa qualité de membre du conseil soit prise en considération.
Le conseil a aussi sa caisse particulière. Elle est alimentée par
i^ Les quêtes faites aux assemblées générales de la société ;
2^ Les offrandes des membres honoraires ;
3^ Le produit d'une loterie annuelle ;
4^ Les quêtes faites dans les sermons de charité ;
5^ Les dons faits à la société.
Cest avec ces fonds que le conseil pourvoit aux dépenses:
1® Du patronage ;
2® De Fœuvre des loyers ;
3^ De Fœuvre dei bons livres ;
A"* De Tœuyre de SainUFrançois Régis ;
8® Qu^il vient encore au secours des conférences qui ne peuvent se suffire.
Néanmoins, l'œuvre des bons livres a quelques ressources particulières. La bibliothèque d'abonnement a le produit de la rétribution annuelle versée par les abonnés. La bibliothè* que gratuite a reçu, en 1857, une somme de 1,100 fr., montant d'une souscription provoquée par quelques personnes, et à laquelle Mgr l'évoque voulut bien contribuer pour 200 fr.
L'œuvre de Saint-François Régis, alors qu'elle avait une existence à part, comptait un certain nombre de souscripteurs. La société espère que ces souscripteurs lui continueront leur concours, car bien que l'œuvre ait passé dans les mains de la société de Saint- Vincent de Paul, elle a conservé le même caractère, la même utilité morale.
On s'est récrié, dans quelques villes, contre l'esprit dUntolérance de la société de Saint-Vincent de Paul. Je ne suis pas en mesure d'apprécier ce reproche. Ce que je sais, c'est que jamais accusation de cette nature ne s'est produite i Grenoble. Parmi les œuvres grenobloises, ou qui fonction* nent à Grenoble, il en est, sans doute, qui ont un caractère plus particulièrement religieux que d'autres; mais toutes s'inspirent d'un parfait esprit de sagesse, de modération et de vraie charité. Il y a des terrains où Ton essaierait vainement de faire croître certaines plantes. Il y a une ville où les mœurs sont si douces, où les progrès de la raison publique sont tellement développés, que les entraînements du fanatisme et les écarts d'.un zèle inconsidéré y sont inconnus et impossibles. Cette ville, c'est Grenoble.
ixs pkutbs •«!!«• ras PAurmni.
Saint'*Servan est une petite ville de Bretagne, située en faoe de Saint-Malo, sur le bord de VOcéan, dont un bras sépare les deux villes. Mais, deux fois par jour, la. marée basse permet à leurs habitants de communiquer à pied sec ou au moins en chariot.
La population de Saint-Servan se compose surtout de pécheurs ayant pour toute fortune leurs barques et leurs filets. La mer se montre souvent terrible pour ces frêles embarcations; elle fait bien des victimes\ et le voyageur attristé rencontre sur son chemin un grand nombre de vieilles femmes, veuves et réduites à la plus extrême pauvreté.
Un vicaire de la paroisse de Saint-Servan songeait i ces âmes délaissées, dont la misère religieuse n^est pas moins grande que la misère physique. Saint-Servan ne possédait pas d^hospice. Le digne vicaire aurait bien voulu en fonder un» mais sa bourse ne répondait pas à sa bonne volonté. L^es* prit de charité est fécond et Dieu lui vient en aide. Deux jeunes filles, Marie-Thérèse et Harie-Augustine, devaient servir le dessein du pieux abbé. Inspirées par ses conseils , elles résolurent de se vouer au soulagement des pauvres vieillards. L'abbé commença par leur recommander de pren^ dre soin d'une vieille aveugle de leur voisinage; elles obéirent et consacrèrent à la pauvre infirme leurs loisirs et leurs petites économies, C'était le début. Voici la suite. Nous sommes* en 1840. A Saint-Servan, vivait une ancienne domestique, âgée de quarante-huit ans. Jeanne Jugan était son nom. Elle possédait une somme de 600 fr. environ et elle habitait avec une autre fille beaucoup plus âgée, Fanchon Aubert, qui avait aussi quelques fonds, un petit
mobilier et des nippes en grande abondance. Jeanne et Fanehon accueillirent dans leur mansarde Marie-Thérèse, devenue orpheline ; Maric-Augustine ne passait que la journée auprès de son amie, parce qu'elle avait sa famille. Jeanne et Fanehon consentirent à retirer chez elle la vieille aveugle. Il y avait encore une place dans le logis, on y reçut une seconde vieille. Jeanne et Fanehon filaient; Marie-Thérèse et Marie- Augustine travaillaient à leur couture ; toutes quatre s'interrompaient pour soigner les deux infirmes. Le vicaire aidait tant qu'il pouvait la petite coiqmunauté. On resta dans la mansarde environ dix mois. Mais la charité a aussi son ambition. Un jour donc, on tint conseil et on résolut de s'agrandir. Fanehon se décida à quitter sa mansarde, qu'elle aimait, pourtant. Elle prit à loyer un rez-de-chaussée. On pouvait y installer douze lits. Ils furent bientôt occupés. Le bureau de bienfaisance continuait aux vieilles femmes ainsi réunies les secours qu'il avait l'habitude de leur donner isolément. Néanmoins, celles qui pouvaient marcher sortaient tous les jours pour mendier ; car les secours du bureau ne pouvaient suffire. Mais les servantes de cet hospice improvisé voulaient épargner à leurs pauvres l'avilissement de la mendicité. Or, le vicaire leur proposa de se faire quêteuses par amour pour leurs pauvres et pour la gloire de Dieu. Sans scrupule, sans hésitation, on se fit quêteuse. Jeanne, la première, prit un panier et se présenta dans les maisons où ses pauvres recevaient habituellement des aumônes. Elle recueillit humblement les morceaux de pain et les liards qu'on voulut bien lui donner. Jeanne fut imitée de ses compagnes. Ce dévouement toucha les esprits. La quête fut plus abondante que celles des pauvres vieilles. Des vêtements, des meubles, des provisions diverses furent bientôt à la disposition des quêteuses.
Nous sommes en 1842. On acheta une grande maison. Le vicaire vendit sa montre et quelques autres effets «
Jeanne et Fanchon donnèrent leur petit patrimoine. Le tout solda les frais du contrat. Pour payer le surplus, on compta sur la Providence. La maison avait coûté 22,000 fr. : au bout d'un an, elle était entièrement payée.
La voix du peuple trouva alors pour les fondatrices le nom humble et doux de Petites Sœurs des pauvres. Le pieux vicaire développa et précisa les constitutions selon lesquelles elles devaient vivre. Aux vœux d^ obéissance, de pauvreté, de chasteté, il ajouta celui d'hospitalité. Par ce vœu, elles donnent à Dieu pour le service de ses pauvres l'exercice de leurs facultés. Elles doivent, par conséquent , employer leurs forces et dépenser leur vie, sans craindre ni fatigues, ni peines, au service des pauvres vieillards et infirmes, qu'elles sont obligées de recevoir et de nourrir, selon leurs moyens, d'assister, de soigner, tant de jour que de nuit, s' efforçant de Je faire avec amour et promptitude, avec le même honneur et respect qu'elles auraient pour Jésus-Christ lui-même.
La grande maison ne tarda pas à être pleine. Cinquante vieillards y étaient logés. Les quatre sœurs se multipUaient à leur service. Pour les nourrir, on n'avait que la quête; elle suffisait.
Il n'y avait plus de place dans la maison , mais il y avait encore des pauvres dans la ville. On avait du terrain. Une construction s'éleva. Les charrois furent faits gratuitement ; les dons en argent abondèrent. *
Nous sommes parvenus à 1845. Cette année, l'académie française décerna un prix de vertu à Jeanne. La séance publique de l'académie eut lieu le 11 décembre. M. Dupin atné fit le rapport. « S'il y a quelqu'un, dit-il, en qui brille à un degré éminent le mérite d'avoir beaucoup donné ,
quoique ne possédant rien, certes, c'est Jeanne Jugan
Sainte fille! l'académie met dans votre panier la somme dont elle peut disposer. Elle vous décerne un prix de 3,000 fr. »
A partir de cette époque, le nombre des Petites Sœurs s'accrut. Marie-Augustine partit pour Rennes. Une maison y fut fondée. Bientôt une autre fondation eut lieu à Dinaa. C'était en 1846.
J'en ai dit assez. Aujourd'hui près de mille Petites Sœurs ont embrassé la manière de vivre à laquelle Jeanne et Fanchon, Marie-Thérèse et Marie-Augustine s'essayaient dans la mansarde de Saint-Servan.
Le souverain pontife a approuvé la congrégation des Petites Sœurs des pauvres, le 9 juillet 1854. Elle a été autorisée par décret impérial du 9 janvier 1856.
Elle a pour supérieur général l'abbé le Pailleur. C'est le vicaire de Saint-Servan.
Marie-Augustine en est la mère générale. Jeanne est retirée dans la maison de Rennes ; elle ne sert plus les pauvres que parla souffrance et la prière. Fanchon e^Marie^Thérèse sont mortes.
Les Petites Sœurs des pauvres comptent en France et i rétranger cinquante-cinq maisons, et elles nourrissent et rendent a Dieu sept ou huit mille pauvres vieillards.
On part chaque matin, portant au bras les deux grands seaux de fer-blanc divisés en compartiments et destinés à recevoir les morceaux de viande, les bouillons, les légumes, produits de la quête. Les cafés donnent leur marc. A ce qu'on peut en extraire encore d'essence et d'arôme on joint un peu de lait. Des croûtes de pain recueillies de toutes parts complètent le déjeuner. La charité de tout le moade fera de même les frais du diner.
Dans les grandes villes, les Petites Sœurs quêteuses se font aider d'un àne. L'âne porte les dons. Il va sans dire que l'âne est lui-même un don de la charité.
Les Petites Sœurs font régner parmi les vieillards la paix et la sérénité. Elles savent se montrer gaies pour foire naître et entretenir la gaieté. On chante et on fait chanter les
pauvres vieilles. On a des jours de fête : Fanniversaire de la mère, ou d'une sœur; l'anniversaire de la fondation. Que sais-je encore ? Dans ces occasions, il se trouve toujours un bienfaiteur inattendu qui envoie quelques friandises pour le diner.
Puis, comme la mort est douce dans la maison des Petites Sœurs! Elles consolent, elles exhortent le vieillard expirant. Elles rassurent son âme tremblante. Elles lui parlent de l'autre vie, de la miséricorde divine, et leur main ne quitte la main du moribond que pour lui fermer les yeux.
Les aumônes du riche ont grandement aidé à toutes ces fondations, dont je ne puisraconter l'histoire; mais àla géné* rosité du riche s'est jointe partout la sympathie populaire. Partout, rhomme du peuple a voulu et veut donner son denier aux Petites Sœurs des pauvres.
A Grenoble, la charité a une belle couronne. Hais il y manquait une perle. Un général russe lui en a fait cadeau. M. lecomteYermolofT connaissait Grenoble. Il aimait le caractère de ses habitants. Il était un admirateur fidèle de la riche plaine et des magnifiques montagnes qui l'entourent. Depuis longtemps, il venait chaque année les revoir. Il voulait posséder une maison de campagne aux environs de la ville. Il en avait même visité plusieurs. Des circonstances particulières lui firent abandonner son projet. Il le remplaça par un autre. Il avait vu a l'œuvre les Petites Sœurs des pauvres. Il résolut de concourir à la fondation d'une maison nouvelle. Vers la fin de 1859, les Petites Sœurs des pauvres firent l'acquisition de la propriété de Madame la baronne Ernest de Barrai, située dans la commune de la Tronche, à quelques minutes de Grenoble. C'est une grande maison, au-devant de laquelle est un jardin qui s'étend jusqu'à risère et d'où la vue découvre le plus riant paysage. M. le comte Yermoloffpaya la plus grande partie du prix de vente et tous les frais du contrat, sous la seule condition que le
nouvel établissement serait appelé Yasilè Saint-Michel, da nom de son saint patron. Au commencement de mars 1860, quatre Petites Sœurs des pauvres et une mère assistante sont arrivées à la Tronche. Elles ont trouvé la maison pourvue des meubles les plus indispensables. C^était une délicate attention de M. le comte Yermoloff. Ses volontés sur ce point avaient été accomplies avec le zèle le plus empressé par M. Segond, ancien notaire à Grenoble. Aussitôt une chapelle fut organisée par enchantement. La Tronche et Grenoble s^ étaient donné la main pour cette pieuse action. Le 19 mars, M. Martin, curé de la Tronche, qui, pour faire les honneurs de sa paroisse aux Petites Sœurs, avait dépensé tout ce que Tardeur d'un dévouement chrétien a de plus actif et déplus admirable, a béni la chapelle. Le 22 mars, Mgr révèque de Grenoble a visité la chapelle et la maison. Il fallait voir ce jour-là comme c'était fête à la Tronche ; comme chacun s'empressait d'orner la cour d'entrée de fleurs artificielles et de longues guirlandes, afin de recevoir dignement le prélat et d'ajouter une nouvelle marque de respect et d'affection à toutes celles que les Petites Sœurs avaient déjà reçues. Immédiatement, tieuf vieillards, hommes ou femmes, ont été admis dans l'établissement ; il peut en recevoir cinquante ; les places ne resteront pas vides.
La première femme pour qui l'asile se soit ouvert est une pauvre vieille de la Tronche, accablée d'infirmités cruelles; on la nomme la mère Graine. Vous souffrez bien, lui disait une Petite Sœur, mais Dieu compte vos souffrances. — Et moi aussi je les compte, répondit la vieille femme. — Ce n'est pas bien, vous doutez donc de Dieu, de sa bonté infinie? — Allons, allons, pardon, je ne les compterai plus. — Et la mère Graine est désormais un modèle de piété et de résignation.
Voilà les Petites Sœurs des pauvres!
APPKlililCE.
Une Femme charitable.
Une femme charitable 1 Tout Grenoble a nommé Mme Savoie-RoUin.
Mme Savoie-Rollin naquit en cette ville, en 1771, d'un père qui compta dix enfants. Elle était la sœur de Casimir Périer; un nom illustre, Tune des gloires modernes du Dauphiné.
En 1788, à dix-sept ans, elle épousa M. Savoie-Rollin, originaire de Valence, homme d'une haute distinction d'esprit, avocat général au parlement de Grenoble, qui venait de perdre Servan.
M. Savoie-Rollin s'effaça de la scène politique en 1792. Il y reparut, en 1800, lors de la création du tribunat, dont il fut membre et où il fit sur divers titres du Code Napoléon de remarquables rapports.
M. Savoie-Rollin fut ensuite nommé préfet à Evreux, puis à Rouen, puis enfin à Anvers.
Dans ces villes, Mme Savoie-Rollin fut la femme du monde, par son esprit, sa douceur, sa bienveillance. Elle fut surtout la femme charitable. A Anvers, elle fut, en outre, la femme courageuse. Pendant un long siège, on la vit constamment dans toutes les ambulances, dans tous les hôpitaux.
Survint la restauration. M. Savoie-Rollin figura parmi les députés du département de l'Isère, jusqu'à sa mort.
Il mourut en 1822.
Dès cette époque , Mme Savoie-Rollin ne quitta plus T 29
Grenoble ; sa vie ne connut plus d'autres devoirs que ceux de la religion et de la charité.
Tous les jours , elle se levait à cinq heures du matin , assistait à la première messe et commençait aussitôt sa journée de bonnes œuvres. Elle visitait les pauvres; elle pénétrait dans les plus humbles réduits , portant partout des secours et des consolations. Elle visitait les riches, sollicitant des offrandes, qui ne lui étaient jamab refusées, car elle prêchait par l'exemple.
Mme Savoie-Rollin mourut à Grenoble le 23 septembre 1850. Elle avait quatre-vingts ans.
Une foule innombrable se rendit à ses obsèques.^ Ce fut un beau et touchant spectacle. Toutes les classes , toutes les professions avaient leurs représentants à cette funèbre et douloureuse cérémonie. Le préfet, le procureur général, le général , les grands vicaires , les magistrats de la cour et du tribunal, tous les fonctionnaires publics, la population entière étaient là. Je suivis le char funèbre, en costume de maire, entpuré des membres du conseil municipal, des administrateurs de Vhospice, des membres du bureau de bienfaisance, des commissaires généraux et des commissaires générales des sociétés de secours mutuels.
Au bord de la tombe, après les prières du clergé, je prononçai les paroles suivantes qui complètent, s'il est possible de le compléter, Thommage que je veux rendre & la fenune charitable :
« Messieurs,
K Un jour, le bruit se répandit dans Grenoble, que M"^* Savoie-Rollin était malade ; la douleur fut générale. Bientôt on apprit qu'elle était morte; ce fat le commencement d un long deuil public.
« Elle s'est, en effet, endormie dans le Seigneur, cette sainte femme, veuve d'un administrateur éminent, sœur de Casimir Périer, mère des pauvres. Chez elle, la charité était non^seulement une douce vertu, mais encore une qualité grande, un don élevé, car cette charité était servie par une intelligence puissante et un parfait esprit de suite. Elle n'en faisait point une distraction de quelques heures; c'était son instinct, sa science, son art, sa vie, toute sa vie. Du matin au soir, elle parcourait les réduits les plus humbles, consolant toutes les afflictions, secourant toutes les souffrances. Et cela date de loin. A Evreux, à Rouen, à Anvers, elle faisait, le soir, les honneurs d'une préfecture, après avoir, pendant le jour , fait des heureux. Parmi nous elle avait surtout adopté la maison des Orphelines, où de pauvres enfants sont élevées dans la religion, dans le travail, et elle était la patronne des écoles de la Providence, qui donnent a 600 jeunes filles l'instruction primaire. Elle était aussi la bienfaitrice du Bon-Pasteur. Elle possédait une grande fortune, cependant elle ne connaissait point le luxe et c'est tout simplement par la bienfaisance qu'elle honorait sa richesse. Souvent elle venait à l'hôtel de ville, et pour l'hôtel de ville, c'était un grand honneur. Là, elle était plus que le maire ; dans la ville, elle était plus que tout le monde, car personne ne faisait le bien plus qu'elle et ne savait mieux . le faire.
« Elle est décédée à quatre-vingts ans, pleine de jours et de bonnes œuvres, vénérée parmi les hommes et agréable à Dieu. Inclinons-nous, Messieurs, devant cette froide tombe, et courbons nos fronts plus bas que si nous ensevelissions le génie, l'autorité ou la gloire. Cependant n accusons point Dieu de nous avoir repris celle qui aurait pu vivre quelques années encore ; remercions-le plutôt de ce qu'il nous l'avait donnée. Dans cette noble cité, la première entre toutes par l'intelligence, par les lumière's et 1^ dévouement à la cause
sacrée du malheur, les généreux exemples sont contagieux ; peut-être verrons-nous apparaître quelque autre envoyée du ciel, recueillant un pieux héritage, à nul autre pareil.
« Et maintenant, je voudrais dire à la foule immense» le plus bel ornement de cette fête funèbre, qui se presse autour de la justice de mes paroles : Priez pour elle. Mais non, c'est elle qui priera pour nous. »