LE TRAVAIL. — LE REPOS
« Jeunes élèves,
« Après le travail de la journée vient le repos du soir ; après les mois d'étude les mois de vacances; après le travail de la vie le repos suprême. Aux uns les fatigues du corps, aux autres Factivité inquiète et dévorante de la pensée, a tous un labeur, une amertume; à tous aussi une consolation, un but, une espérance. A Fattrait d'une couronne succèdent le bonheur des rêves les plus doux, puis les joies intimes du foyer domestique,^ le sentiment mieux apprécié du devoir accompli, Festime publique. Et quand vient la tombe rien ne finit... tout commence.
« L'esprit, jeunes élèves, se préoccupe naturellement de telles pensées, au milieu de cette cérémonie toute pleine de larges enseignements, en présence de ces familles qui toutes s'honorent par le travail, qui toutes sanctifient le repos par la peine. Mes paroles n'ont rien de trop sérieux pour vous, car le siècle^est grave et votre éducation est sévère.
m Pour le travail, jeunes élèves, vous en êtes encore à l'âge de la langue française, de l'histoire, de la géographie, du dessin, des sciences naturelles et mathématiques considérées dans leurs applications journalières et professionnelles, et de toutes ces choses d'une utilité éminemment pratique, qui forment le fonds de Fenseignement de notre école primaire supérieure. Pour les compensations, vous en êtes encore àFàge des couronnes. Mais vous grandirez. Vous vous destinez tous à des carrières industrielles; mécani-
ciens, entrepreneurs, chefs d'atelier, ouvriers intelligents, tous vous contribuerez, d'une manière digne d'hommage, à l'acquittement de la dette sociale. Vous serez de ces hommes qui forment la portion la plus mâle d'un grand peuple, qui sont faits pour la pratique des devoirs pénibles et qui ont leur part des sentiments généreux. Alors vous posséderez les douceurs et les fiertés de la famille, les satisfactions pro- * fondes de la conscience, les bonheurs de l'estime publique; à vous aussi, jusqu'au dernier terme, ces croyances patriotiques et religieuses que le cœur improvise, dont il fait son bien, son trésor, sa seconde vie ; a vous l'amour du pays et de ses institutions ; à vous la foi sacrée, à vous le culte antique de vos pères.
« Préparez-vous donc , jeunes élèves, au double avenir qui vous attend ; préludez par la patience du travail dont le but est d'instruire, à la patience du travail qui crée ou qui applique ; jouissez de l'éclat de cette réunion ; en aimant ces récompenses d'aujourd'hui, disposez-vous à sentir un jour le prix de récompenses et de conquêtes plus hautes ; offrez avec larmes de premiers succès à vos parents ; aujourd'hui vous êtes bénis ; plus tard vous bénirez.
• C'est toujours avec un vif sentiment d^intérët que je . pense à cette école et que je parle d'elle ; elle est habilement dirigée ; Tordre et la discipline y régnent ; le travail y est aimé, et l'ascendant moral du maître y obtient sans effort Tapplication. J'assistais, il y a quelques jours, à l'examen des candidats pour l'école des arts et métiers de la ville d'Âix. Ces candidats, jeunes élèves, sortùent tous de vos rangs. Le jury applaudissait i leurs réponses ; il s'étonnait de leurs travaux en dessin linéaire et en géométrie descriptive. Je suis heureux d'avoir à proclamer ces résultats.
« Cette école, sans doute, réclame des améliorations. L'année dernière, à pareille époque, je parlais de la création d'une bibliothèque industrielle et commerciale où les anciens
élèves viendraient se retremper par la lecture et firatemîser avec les nouveaux ; je parlais aussi de la nécessité de procurer à récole des machines pour la mécanique, des instni* mentset des appareils Ide physique. Il m^est permis désormais de m'attacher activement i ces innovations utiles, et le conseil municipal, qui m'entoure, secondera mes vues avec Tesprit éclairé et persévérant qu'il apporte en toutes choses. « Je voudrais, jeunes élèves, m'entretenir plus longtemps avec vous, mais ma part de travail est grande, et je dois abréger ma part du repos. »
S6 août 1849.
LS OUL.TB DBS CHOSES UORAI^BS.
« Jeunes élèves ,
« Le culte des choses morales est un sujet bien digne de fixer en ce moment votre attention.
« L*homme renferme Tesprit et la matière. La matière existe, elle ne vit pas ; la vie est dans l'intelligence qui eon-* çoit, dans la raison qui juge et compare, dans le cœur où Dieu a déposé les plus nobles facultés, celles de se dévouer et d'aimer.
« L'esprit et la matière sont en lutte perpétuelle ; cette lutte est la condition de l'humanité. L'éducation et l'étude facilitent la victoire de l'esprit. Mais ce n'est pas assez d'avoir dompté la matière, il faut savoir se maintenir dans les régions conquises, les soumettre chaque jour à une explo* ration nouvelle, et chaque jour s'élever à une aspiration plus haute.
« Le culte des choses morales est l'amour incessant de ce qui est bien, de ce qui est beau, de ce qui rentre dans le domaine de Vesprit.
« Au premier rang des choses morales se place le sentiment religieux. Le sentiment religieux est cette disposition exquise et délicate de Tâme, qui se confie à une Providence divine, qui croit a une justice suprême, qui espère un avenir meilleur, qui prie le père commun des hommes, et qui cherche dans les ineffables mystères d'une méditation contemplative, un baume pour toutes les plaies, une consolation pour toutes les douleurs.
« L'amour de la patrie est une des plus saintes choses morales; c'est la source féconde d'inspirations élevées, d'actions généreuses. Dieu a donné la terre aux enfants des hommes. Mais la patrie représente une individualité distincte à laquelle on appartient par la naissance, par les traditions de ceux qui vécurent dans les temps écoulés et qui forment la longue chaîne dont on est le nouvel anneau ; la patrie eut son commencement, on ne sait quel jour vaguement déterminé par l'histoire; elle a grandi, elle a fait son éducation ; elle a combattu, elle a souffert ; elle a ses souvenirs de deuil et ses fiertés ; elle a aussi ses espérances et il est doux de rêver pour elle, gloire, prospérité, grandeur. La patrie a trois aspects : la nation, la commune, la famille ; la nation pour le citoyen, la commune pour Tadoiesoent, la famille pour tous les âges ; triple sanctuaire, triple lien, triple objet d'une pieuse vénération.
« L'égolsme, les calculs étroits, Toisiveté, l'envie, le mensonge appartiennent à la matière. Le désintéressement, la générosité, le travail, la charité, la vérité appartiennent à l'esprit, au culte des choses morales. La chose morale réside souvent dans une nuance à peine sensible, dans une distinction presque imperceptible, dans une appréciation intime, dans un élan. Heureux celui qui, par l'étude de soi-même
et des autres, peut atteindre à cette hauteur où Fesprit, laissant bien loin la matière, prend un vol hardi et plane avec indépendance !
« Le culte des choses morales, jeunes élèves, est la première loi d^un peuple qui pratique le suffrage universel. Là tout citoyen a le droit d^avoir et d'exprimer son opinion sur les affaires deVEtat; tout citoyen exerce une part de souveraineté. Quel chaos, si ce vaste mouvement où tant de passions s'agitent, où tant d'intérêts se heurtent, n'est pas modéré par le culte des choses morales ! Quel abus du droit, si Fesprit d'abnégation, si le dévouement sincère à la chose publique, si les grandes pensées et les nobles sacrifices ne viennent apaiser^ au profit de tous, les efforts intéressés de chacun ! Des gouvernements antiques furent fondés sur l'austérité des sentiments et des mœurs; quand les mœurs et les sentiments s'altérèrent, ils périrent. Je désire que mon pays se pénètre du culte ^es choses morales ; qu'il sache plaindre quelques rares fortunes sans charité et sans dévouement; qu'il ait des hommages pour les dévouements sans fortune ; qu'il condamne partout le vice et qu'il sache partout honorer la vertu; qu'il comprenne le progrès comme une nécessité providentielle autour de laquelle s'agitent vainement les passions des hommes et qu'il ne faut ni arrêter ni presser, parce'que chaque chose a son année, son jour, son heure convenus. . .
« Croyez-moi, attachez-vous au culte des choses morales : par là vous aurez beaucoup fait pour l'avenir de votre patrie, pour le bonheur de vos familles, pour vous-mêmes. Par là vous aurez payé le plus noble tribut de reconnaissance au maître qui, entouré de zélés collaborateurs, fut pour vous, dans cette école, un guide si précieux, et à la cité qui vous accorde la plus large part de son intérêt et de ses sollicitudes. »
30 août 1850.