Philotophie morale
est la loi de leur être* Les sociétés naquirent; aussitôt les besoins se multiplièrent. Pour les satisfaire, Tagriculture apporta ses bienfaits, l'industrie ses richesses, les sciences leurs merveilles, les arts leurs prodiges. L'inégalité des forces physiques, la différence des facultés intellectuelles et morales produisirent la variété des fortunes et des conditions. L'espérance, commune à tous, réserva aux uns ses réalités, aux autres ses déceptions amères. Le bien amena le mal, le mal amena le bien. L'idée d'un Dieu, une religion, un culte, des mystères; l'idée d'un pouvoir, une loi, des tribunaux, des sanctions, furent un lien modérateur, une domination protectrice. Il y eut des honneurs pour le travail, des hommages pour la gloire ; Tinfortune eut ses consolations et la douleur ses asiles; la conscience fut la récompense suprême des vertus ignorées, des efforts stériles, et le châtiment infaillible du bonheur usurpé tout aussi bien que du crime resté dans l'ombre. Ce fut le règne du libre arbitre : ici-bas, la lutte ; lâchant, des destinées immortelles à conquérir.
Ainsi, aujourd'hui, toute propriété immobilière ou mobilière repose sur un fait primitif d'occupation ou de création parle travail. Le fait primitif a pu s effacer, mais le droit est immortel.
« C'est pourquoi, dit Troplong, nous voyons la propriété passer d'une main à l'autre par vente, échange, donation, et descendre le cours des générations par la puissance du droit de succession qui n'est autre chose que le droit naturel des parents comme premiers occupants et premiers placés dans les affections du défunt, de prendre le^ biens qu il aurait pu leur remettre de son vivant et que sa pensée leur délègue au moment où il expire * . »
Le tableau que je viens de tracer serait*il une décevante
i. Delà PrêêcripHon, tom. p**, u» 6.
erreur ? Ne consacrerait-il qu'une choquante iniquité P Seraitil vrai que le travail ne pût pas être la source du droit de propriété, et que Voccupation prise pour point de départ conduisit à un système d'égalité absolue?
« Que le travailleur fasse les fruits siens, dit Tauteur d'un ouvrage récent, je Taccorde ; mais je ne comprends pas que la propriété des produits emporte celle de la matière. Le pécheur qui, sur la même côte, sait prendre plus de poissons que ses confrères, devient-il, par cette habileté, propriétaire des parages où il pèche ? L'adresse d'un chasseur fut-elle jamais regardée comme un titre de propriété sur le gibier d'un canton ? La parité est parfaite. Le cultivateur diligent trouve dans une récolte abondante et de meilleure qualité la récompense de son industrie ; s'il a fait sur le sol des améliorations, il a droit i une préférence comme possesseur ; jamais, en aucune façon, il ne peut être admis à présenter son habileté de cultivateur comme un titre a la propriété du sol* qu'il cultive ^ »
Ces rapprochements sont puérils.
Le pêcheur ne rend pas la côte productive par son indus-» trie, elle l'était primitivement et par sa propre nature. Il se borne i un rôle purement passif : il jette ses filets, et il attend. Au contraire, celui qui défriche un sol inculte rend productif ce qui ne l'était pas, il met la vie à la place du néant, il crée, il transforme, il humanise.
Le pêcheur n'a pas même la pensée de s'approprier la côte. Aujourd'hui il explore un point de la rive, demain il en explore un autre. Le travailleur, au contraire, s'attache à la
1 , Qu^est'Cé qu€ la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement, [>ar P.-J. Proudhon, pag. 86 «
n ne fant pas confondre l'auteur de ce livre qui renferme des choses profondément déplorables, avec le célèbre doyen de la faculté de droit de Dyon.
terre quHl féconde, il obéit à une pensée de stabilité et de conservation. Peut-être eût-il laissé le sol inculte, si la durée de son droit avait dû recevoir d'arbitraires limites.
Entre le pêcheur et le travailleur il y a pourtant une parité qui seule est vraie et qui devient une démonstration puissante du droit de propriété.
Le pêcheur occupe sur le rivage la place où il est assis, il occupe sur les eaux Tespace qui contient ses filets. D y a pour lui une appropriation manifeste, quoique momentanée et renfermée dans des bornes étroites. Qui se résoudrait à soutenir qu'un autre homme pût l'expulser violemment sans blesser un droit naturel, sans attenter à la liberté? De même, le travailleur s'est emparé d'un point vacant sur le globe ; son droit exclut désormais le droit de tout autre, il est permanent, impérissable. La liberté de l'abdication est seule au-dessus de la liberté de la conquête.
Au reste, si le pêcheur ne peut pas se considérer comme propriétaire des parages où il pêche, nul n'a jamais prétendu que le travailleur qui a cultivé quelques arpents fût propriétaire de la plaine ou de la montagne, de la forêt ou du vallon.
« Eh bien ! dit encore Fauteur que je viens de combattre, si la liberté de l'homme est sainte, elle est sainte au même titre dans tous les individus ; si elle a besoin d'une propriété pour agir au dehors, c'est-à-dire pour vivre, cette appropriation d'une matière est d'égale nécessité pour tous; si je veux être respecté dans mon droit d'appropriation, il faut que je respecte les autres dans le leur : conséquemment, si, dans le champ de l'infini, la puissance d'appropriation de la liberté peut ne rencontrer de bornes qu'en elle-même, dans la sphère du fini cette même puissance se limite selon le rapport mathématique du nombre des libertés à l'espace qu'elles occupent. Ne s'ensuit-il pas que si une liberté ne
peut empêcher une autre liberté, sa contemporaine, de s'approprier une matière égale à la sienne, elle ne peut davantage ôter cette faculté aux libertés futures, parce que, tandis que l'individu passe, Tuniversalité persiste, et que la loi d'un tout éternel ne peut dépendre de sa partie phénoménale ? Et de tout cela ne doit-on pas conclure que toutes les fois qu il naît une personne douée de liberté, illaut que les autres se serrent, et, par réciprocité d'obligation, que si le nouveau-venu est désigné subséquemment pour héritier, le droit de succession ne constitue pas pour lui un droit de
cumul, mais seulement un droit d'option? Cent mille
hommes s'établissent dans une contrée grande comme la France et vide d'habitants : Le droit de chaque homme au capital territorial est d'un cent millième. Si le nombre des possesseurs augmente, la part de chacun diminue en raison de cette augmentation, en sorte que si le nombre des habitants s'élève à trente-quatre millions, le droit de chacun sera d'un trente-quatre millionième. Arrangez maintenant la police et le gouvernement, le travail, les échanges, les successions, etc., de manière que les pooyensde travail restent toujours égaux et que chacun soit libre, et la société sera parfaite *.%»
Voilà 'des raisonnements qui, sans doute, sont très-spé^ cieux.
Or, rêver des conceptions hardies, trouver des aphorismes plus ou moins vrais dans leur généralité, c'est un jeu facile de l'esprit. Mais, quoi qu'en dise M. Proudhon, dépasser les limites du possible, vouloir dominer et organiser ce qui est impraticable, ce sera toujours folie.
Eh bien ! comment mettre en pratique cette loi d'élasticité permanente, en vertu de laquelle les individus doivent