Victor Considérant. Destinée sociale, iom, l, pag
L'hérédité étant admise, quel sera le système de succession ? Les titres de propriété étant ^négociables et dès lors transmissiblcs, ne s^élèvera-t-il jamais la moindre mésintelligence entre deux hommes, même animés Tun et Fautre des vues les plus loyales ? La plus légère querelle ne naitra-telle jamais de la cause la plus futile ? Que deviendra Tordre» si de telles éventualités restent sans principes positifs qui les régissent et sans arbitres qui les jugent ?
N'est-il pas à craindre aussi que les milliers de phalanges qui couvriront le globene constituent autant de nationalités hostiles P En vain dit-on que la bonne foi régnera forcément dans leurs relations, parce qu'elles auront à redouter la perte de leur crédit. Cette considération retiendra-t-elle mieux les phalanges qu'elle ne retient aujourd'hui les individus, les villes, les peuples? Et si une plainte se fait entendre, si une rivalité éclate, quelle sera la suprême justice?
Le cœur voudrait croire à V harmonie univer$elle, mais la réflexion la repousse.
On conçoit très-bien que les notes d'une gamme disposées selon certaines règles produisent des accords et des discords d'où résulte une mélodie. La note reste immobile à la place qui lui est assignée, elle obéit fatalement à la loi qui pèse sur elle. Mais quelle analogie sérieuse peut-on établir entre les notes d'une gamme et les mille volontés d'un groupe ou d'une série, ayant chacune sa variété, sa spontanéité et son indestructible Uberté ?
En vain rappelle-t-il la prodigieuse distance qui sépare le monde actuel du monde antiqne, pour en conclure que l'avènement futur de l'harmonie universelle n'a rien d'invraisemblable. Il oublie que la surface seule de la société a été changée, et que les institutions nouvelles se sont successivement introduites par l'effet d'un simple développement de Tordre primitif, sans que la nature de l'homme ait été jetée hors du seul milieu pour lequel elle est faite. '
Enfin, le régime sociétaire, en faisant régner, selon les prétentions de son auteur, un bien-être absolu parmi les hommes, en réduisant à un vain mot les liens du mariage et les responsabilités de la famille, produira un accroisse* ment indéfini de population qui bientôt ne sera plus en rapport avec la richesse sociale. Alors la misère reviendra traînant à la suite des causes sans nombre de discorde et de destruction.
0 homme ! reconnais donc ta vanité, avoue ton impuissance, subis ton sort, tâche de Taméliorer, mais ne va pas follement rêver sur cette terre T étemelle harmonie!
Maintenant je dirai aux disciples de Fourier : Si la doctrine du Christ, son esprit, son but, sont tels que vous le prétendez, pourquoi le Christ s^ est-il borné à indiquer l'idée, à poser le principe? Pourquoi n'a-t-il pas révélé lui-même cette organisation nouvelle et merveilleuse de la société, qui seule renfermait en elle les conditions suprêmes du bonheur? Loin de là , Jésus a donné le précepte à Tindividu, il ne la pas donné à la société ; TËvangile est un code individuel, ce n'est pas un manuel d^ organisation sociale.
Le bonheur universel ici-bas 1 Mais quelle contradiction singulière! L'homme doit souffrir et mourir: le bonheur, la douleur, la fin, la mort, choses à jamais inconciliables !
Pourquoi, d'ailleurs, ces vastes désirs qui sont dans le cœur de Vhomme et que rien autour de lui ne peut satisfaire? Pourquoi ce vide dans les plaisirs, ce malaise indicible dans la richesse? Pourquoi Tindividu le plus heureux lève-t-il involontairement les yeux au ciel? Pourquoi l'âme art-elleaes rêves solitaires, ses extases mélancoliques qui remportent dans les espaces et lui révèlent la vie au delà des- tombeaux? Que de choses dans ce cri, ah ! mon Dieu. Et ce sentiment qui entrevoit et appelle un monde meilleur, ce n'est pas l'habitude qui le donne ; il ne vient pas de ce que vous nommez le monde subvenif; il est naturel à l'homme, il est
intime et spontané, c^est une loi de son être. Donc Thomme passe, il voyage sur cette terre, sa patrie est plus loin...
Ce monde, dites-vous, est donc. un jeu, un sarcasme. Oui, si tout doit finir avec nous, ou bien s^il n^y a d'autre immortalité que la transmigration ridicule des âmes que vous avez imaginée; non, si nous devons nous survivre à nous-mêmes dans un autre monde où l'homme qui, dans celui-ci, aura tout désiré et n'aura rien tenu, aura tout entrevu et n'aura rien vu, aura tout aimé et tout perdu, se trouvera en présence d'éternelles réalités. Alors la pensée de Dieu est grande ; il nous réserve de vastes destinées, il les présente comme un but à nos efforts, il veut qu elles soient conquises par un temps d'épreuves et par un noble usage de notre liberté. Eh bieni je m'incline, je crois à d'indicibles pressentiments. Oui, j'aime aie répéter: ici-bas, c'est la lutte entre l'être raisonnable et l'être passionné ; là-haut, la victoire recevra son impérissable couronne.
« Il s^en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !
« J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L'exilé partout est seul.
« Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s y assied au milieu des siens. L'exilé partout est seul.
« Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle me chasse comme eux, et qu'importe où? L'exilé partout est seul.
« Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles; maïs ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : ils ne me disent rien. L'exilé partout est seul.
« Ce ruisseau coule mollement dans la plaine; mais son murmure n est pas celui qu'entendit mon enfance : il ne rappelle à mon àme aucuns souvenirs. L*exilé partout est seul.
« Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L'exilé partout est seul.
« On m'a demandé : Pourquoi pleurez- vous ? Et quand je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on ne me comprenait point. L'exilé partout est seul.
« J'ai vu des vieillards entourés d'enfants, comme l'oUvif r de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne m'appelait son fils, aucun de ces enfants ne m'appelait son frère. L'exilé partout est seul.
« J'ai vu des jeunes filles sourire, d'un sourire aussi pur ^ que la brise du matin, à celui que leur amour s'était choisi pour époux, mais pas une ne m'a souri. L'exilé partout est seul.
« J'ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s'étreindre comme s'ils avaient voulu de deux vies ne faire qu'une vie ; mais pas un ne m'a serré la main. L'exilé partout est seul.
« Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères .que dans la patrie. L'exilé partout est seul.
« Pauvre exilé ! cesse de gémir ; tous sont bannis comme toi : tous voient passer et s'évanouir pères, frères, épouses,
amis.
« La patrie n'est point ici-bas ; l'homme vainement 1 y cherche; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte d'une nuit.
« Il 8^ en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé*! »
Courage donc, tous tant que nous sommes ! Courage , frères par Teidl ! Thonneur et le bonheur ne sont pas dans la richesse; Thonneur et le bonheur sont dans F usage que chacun fait de sa condition. Riches! continuez votre mission de charité. Elle est noble et belle. Soutenez vos frères, dans le cours du voyage. Que feraient-ils saps vous? Que feriezvous sans eux P Nous avons tous besoin les uns des autres. S'il est vrai, pauvres! que vous receviez plus que vous ne , donnez , pratiquez la reconnaissance. Elle est une vertu. Renoncez à Fenvie, qui blesse et qui, dès lors, réagit contre vous-mêmes. Croyez-vous que la richesse n^ait pas ses sollicitudes, ses amertumes, ses dégoûts? Croyez- vous que Fembarras de conserver, que la crainte de perdre suscitent au cœur de Fhomme de moindres tourments que le désir de posséder? Le travail est partout; la souffrance est partout; car partout est Fexil : souffrance et travail sont la loi de l'humanité. Riches! connaissez le pauvre. Pauvres! connaissez le riche. Vous vous estimerez, vous vous aimerez. Voilà Fharmonie vraie, Fharmonie possible. Celle-là n'est pas un rêve. D'ailleurs, elle existe. Elle est écrite à chaque page de ce livre, et ce livre n est lui-même qu'un chapitre d'une œuvre plus vaste qui la révélerait mieux encore. Des insensés ou des pervers peuvent seuls la nier et pourraient seuls songer à la troubler. Après cela, où allons-tious ? Le monde a marché de Findividu à la famille, de la famille à la tribu, de la tribu à la cité, de la cité à la nation. Marchera-t-il encore ? Arrivera-t-il à l'unité? Assistera-t-il à des transformations imprévues ? L'avenir, certes.