TOUCHANTE HISTOIRE
Notre Père qoi êtes dans les cieux.
Avant 1789, il existait à Grenoble une maison appelée : fe Orphelines. Elle avait été fondée pour douze ^filles pauvres sous le titre.de la Purification, et reconnue par lettrespatentes du roi, du mois de décembre 1645.
L'établissement était situé dans la rue Pascaline ou des Mûriers, à l'angle de cette rue et de celle de Sainte-Cécile. Des pensionnaires y étaient reçues, à raison de neuf livres par mois ; on y admettait aussi quelques surnuméraires, par charité, selon que le permettaient les revenus et les ressources de la, maison.
Au commencement de ce siècle, un saint prêtre et des dames chrétiennes s'attachèrent à relever Tœuvre emportée par la révolution.
Ce prêtre, c'était M. d'Oudart deLagrée, curé de Notre- Dame, dont Texistence entière fut vouée à l'amour des pauvres et à F accomplissement de bonnes œuvres,. Ces dames étaient principalement ses deux sœurs, modèles d'une ardente et inépuisable charité.
Le 5 août 1805, il fut arrêté qu'on louerait un local, dans lequel seraient réunies déjeunes filles, que l'immoralité ou l'indigence de leurs parents exposait à de dangereuses séductions.
Bientôt le local fut prêt, et l'établissement compta trente élèves et quatre maltresses placées sous la direction de 5jiie8 Félicité et Rosalie de Lagrée, auxquelles se joignit W^^ de Lemps.
M. Renauldon, maire de Grenoble, appréciant combien l'œuvre naissante était utile à la religion et aux mœurs, mit à sa disposition le deuxième étage d'une maison, située rue des Mûriers. Les orphelines en prirent possession le 29 novembre 1807 et y résidèrent jusqu'en 1817.
A cette époque, les dames directrices achetèrent une maison plus convenable sur la place des Tilleuls. L'acquisition fut faite au nom des dames de Lagrée, qui déclarèrent que le prix avait été payé des deniers de l'étanlissement.
On ne tarda pas à reconnaître que cette maison n'était pas assez vaste pour loger les pauvres orphelines qui y étaient recueillies et dont le nombre tendait sans cesse à s'accroître. Le deuxième étage d'une maison contiguê fut pris en location.
En 1827, le nombre des élèves avait été porté à SO.
Les personnes éclairées et pieuses qui s'intéressaient à l'établissement, comprirent qu'il était utile de le faire légir lement autoriser et de soumettre aux statuts d'un ordre déjà approuvé ses dignes institutrices, qui en conserveraient la surveillance.
Mgr de Bruillard; évêque de Grenoble, fit choix de Tordre
sœurs de Notre-Dame de Sainte*Marie, dont les statuts, enregistrés au conseil d'État, se résumaient tout entiers dans l'admirable simplicité d'un article ainsi conçu: «La fin des religieuses de Notre-Dame est d'instruire gratuitement les jeunes filles pauvres et de les former à l'amour de la religion, da travail, des bonnes mœurs. »
Les institutrices des orphelines acceptèrent ces statuts. Chose digne de remarque! Toutes avaient été élevées dans rétablissement même ; elles connaissaient l'esprit qui avait présidé à sa fondation et, mieux que d'autres, elles pouvaient l'entretenir et le perpétuer.
L'autorisation i^ollicitée fut accordée le 20 mars 1828.
Aussitôt l'œuvre acheta deux vieilles maisons situées rues des Beaux-Tailleurs et du Fer-à-Cheval. Une somme de 10,000 fr. léguée par Mme de Gauteron servit à payer une partie du prix d'acquisition. Le surplus fut soldé par M. le marquis de Maubec, ancieif maréchal de camp.
Peu de temps après, ces maisons furent démolies et remplacées par une construction neuve. Cette construction fut achevée en 1829, et payée au moyen d'un emprunt régulièrement autorisé.
Vers cette époque, Mgr l'évêque de Grenoble, dans sa pieuse sollicitude pour une œuvre que le ciel avait bénie et qui était déjà bien loin des proportions de sa modeste et sainte origine, s'attacha à compléter sa constitution. Il créa un conseil et un bureau d'administration. ' Les dames composant le conseil devaient être nommées pour la première fois par l'évêque. Elles se recrutaient ensuite elles-mêmes. Le nombre des dames conseillères était de vingt, tenant chaque année une assemblée, dans le mois de janvier.
Le bureau se composait de cinq dames, choisies parmi les conseillères, nommées pour la première fois par l'évêque et ensuite par le conseil, et se réunissant dans la maison des
orphelines, le premier lundi de chaque mois. Le bureai était chargé, conjointement avec la supérieure, de la tenu< de la maison, des acquisitions, des recettes et dépenses , àt l'admission et du renvoi des élèves.
Un magistrat ou un homme de loi devait faire partie du conseil d'administration, avec le titre iepère temporel de la maison des orphelines.
Mgr révêque composa le conseil et le bureau. M. de Noaille, président de chambre à la cour royale de Grenoble, voulut bien accepter les fonctions àepère temporel.
M. de Noaille était déjà tout dévoué à l'œuvre des orphelines : depuis lors, il n'a cessé et ne cesse encore de Fassister de son zèle, de ses démarches, de ses conseils; et, s'3 m'était permis de soulever le voile qui cache ses bienfaits, je dirais qu'il l'a souvent aidée de ses deniers, dans des moments difficiles^
C'est sur ces errements que la maison des orphelines marche depuis 1828.
Les dépenses occasionnées par la construction nouvelle, celles qu'il avait fallu y ajouter pour mettre en état de recevoir des locataires l'ancien bâtiment, acheté en 1817, et que l'œuvre venait de quitter, avaient amené dans ses finances une gêne profondément regrettable.
La Providence veillait sur elle. M. le comte de Morard d'Ars lui légua une somme de 10,000 fr.; une ordonnance royale autorisa la supérieure à disposer de ce legs pour les besoins de l'établissement, qui fut dispensé de le placer en rentes sur l'état.
Pendant dix ans, cette somme servit à combler de continuels déficits.
Depuis bien longtemps l'œuvre gémissait du voisinage d'une maison mal habitée. Ces tribulations cessèrent enfin. Autorisée par une ordonnance royale, elle en fit l'acquisition le 27 janvier 1841 \ Le prix fut payé au moyen de fonds mis
à sa disposition par plusieurs personnes charitables. M™*' Savoie-Rollin contribua seule pour 10,000 fr.
L'acquisition consommée complétait désormais T ensemble de rétablissement.
Il ne lui manquait pas même une chapelle, dont je vais dire la touchante origine.
En 1830, M. le marquis de Maubec fit appeler M. de Noaille et lui annonça qu'il destinait à l'érection du modeste monument, qu'il savait être Tobet de bien ardents désirs, une somme de 12,000 fr. La dépense devait s'élever à 11,000 fr. environ. M. de Maubec pria M. de Noaille de taire entreprendre et de surveiller les travaux, lui recommandant de garder sur sa libéralité le secret le plus absolu.
Ce secret était pour M. de Noaille un devoir sacré. Sur ces entrefaites, M. de Maubec tomba malade. Un jour, M. de Noaille lui fit une visite, pour lui rendre compte de l'avancement dej5 travaux. Le noble vieillard lui dit : Personne ne connaît le moment de sa dernière heure : la mienne peut venir subitement ; si je venais à mourir, je vous laisserais dans la peine, puisque c'est vous qui avez ordonné et dirigé la construction; M"*® de Maubec va vous remettre un bon de 12,000 fr., payable à vue, sur un banquier de Grenoble. Le bon fut livré et soldé.
Quelques mois après, M. de Maubec fut enlevé à l'amour de ses proches, à la vénération publique, à la reconnaissance des pauvres.
La chapelle fut achevée le 4 septembre 1832. Le lendemain, Mgr l'évêque la consacra et y offrit le saint sacrifice pour le repos de Tâme du bienfaiteur pleuré des orphelines.
Les années 1847 et 1848 furent désastreuses pour l'établissement.
La Providence veillait encore.
Un homme, dont les orphelines ignoraient même l'existence et qui, à force d'économie et de privations, avait T 21
amassé une fortune de plus de 90,000 fr., était mort à Grenoble. Il avait laissé un testament olographe, par lequel il divisait sa fortune en trois parts égales, Tune pour rhospice, la seconde pour l'enseignement mutuel, la troisième pour les orphelines. Son nom était Àntoine-Âuguste Reboul; sa qualité, — il n'en avait aucune, et le public Tavait toujours considéré comme étant pauvre, car il affectait les dehors de la détresse.
Lo gouvernement réduisit les legs aux trois quarts, Fautre quart devant profiter aux héritières du sang, qui étaient deux cousines au 7°** degré.
Les orphelines réclamèrent l'autorisation d'accepter, par l'intermédiaire des dames religieuses de Notre-Dame de Sainte-Marie. Mais cette voie faillit devenir funeste. Aux termes de la loi du 24 mai 1825, les communautés religieuses autorisées ne peuvent recevoir que des legs particuliers ; dès lors, le conseil d'état refusa aux religieuses l'autorisation demandée, le legs étant à titre universel. Toutefois, le conseil d'état, ne voulant pas que ce legs fût perdu, autorisa le maire à l'accepter pour les orphelines de la ville. Mais le conseil municipal, obéissant à un généreux esprit d'équité et de loyauté, reconnut que, dans l'intention évidqpte du testateur, le legs était destiné , non pas aux orphelines de Grenoble en général, mais à l'établissement des orphelines. Telle fut aussi l'interprétation donnée par M. le ministre de l'intérieur. L'établissement des orphelines fut donc enfin envoyé en possession de sa part dans la succession Reboul, et cette part fut convertie en rentes sur l'état.
Vers la même époque, le V^ juin 1850, décéda à Grenoble un ancien armurier, M. Feuillet. Il avait d'abord institué l'hospice héritier universel, à la charge de payer aux orphelines, pendant cinquante ans, une rente annuelle de 1,000 fr. Mais on trouva dans les papiers de M. Feuillet un testament postérieur, qui révoquait le premier et qui
instituait héritière universelle M"" Julie Mermont. M. Feuillet avait écrit à M"* Mermont pour lui annoncer les libéralités qu'il avait faites à.rhospice et aux orphelines. Dans une réponse, inspirée par les sentiments les plus nobles et les plus élevés, IF'* Mermont, qui, au nom d'une amitié ancienne et toujours restée pure, pouvait prétendre aux Hbéralités de M. Feuillet, se borna à lui rappeler qu'il avait des proches parents, que ceux-ci étaient dans le besoin, et que son premier devoir était d'assurer leur existence, de veiller à leur avenir. C'est à la suite de cette lettre, si désintéressée, que M. Feuillet avait, par un nouveau testament, disposé de l'universalité de ses biens en faveur de celle qui l'avait écrite. M'*® Mermont, fidèle à ses sentiments d'abnégation, abandonna d'abord une partie de la succession aux parents de son bienfaiteur; elle rémunéra largement les personnes qui l'avaient soigné ; elle laissa à l'hospice les immeubles du défunt, ne se réservant qu'un appartement pour elle et un domaine qu'elle vendit afin de satisfaire à diverses charges et de gratifier les établissements charitables de Grenoble. Elle n'oublia pas les orphelines, qui la considèrent comme l'une de leurs principales bienfaitrices.
Peu de mois après, M°"® Savoie-RoUin mourut à Grenoble, léguant aux orpheUnes une somme de 10,000 fr.
Maintenant, je vais laisser parler M. de Noaille, auteur d'une notice manuscrite dans laquelle, tout en rectifiant quelques erreurs, j'ai puisé les principaux renseignements qui m'ont aidé à écrire ce chapitre :
n Sur la place des Tilleuls, au n** 9, il existe une maison de peu d'apparence ; la porte en est toujours ouverte pour donner passage aux locataires qui occupent une partie du troisième étage et n'est fermée que la nuit. En face de la porte qui est sur la place, se trouve un corridor. A Vextrémité de ce corridor, est une autre porte à guichet.
au-dessus de laquelle on lit ce mot unique : orphelinat. Sonnez, mais ne vous impatientez pas trop d'attendre quelques minutes avant que Ton vienne vous ouvrir. La maison est séparée de cette porte par une cour et un jardin assez vastes, lieu de récréation salubre pour les enfants, et qui touche à d'autres jardins qui en augmentent la salubrité et la procurent à la maison même. En descendant dans la cour, on trouve à gauche la chapelle, ou nos jeunes filles se réunissent matin et soir pour remercier Dieu du bien qu'il a envoyé à rétablissement, pour demander à la Providence de continuer d'être la mère des orphelines et où elles prient pour leurs bienfaiteurs.
« Au rez-de-chaussée est le salon qui sert de lieu de réunion pour les délibérations du conseil et en même temps de réfectoire aux sœurs; viennent ensuite la cuisine, le réfectoire des enfants et les greniers pour les provisions.
« Au premier étage on trouve deux grands ateliers de travail ou salles d'étude; l'une pour les élèves les plus grandes, où se confectionne le linge commandé duxlehors. Trente à trente-trois enfants de douze à dix -huit ans sont journellement occupées à ce travail, qui les prépare à être d'habiles ouvrières ; l'autre classe est destinée aux plus jeunes enfants de sept à douze ans. C'est là qu'on les initie à la pratique du travail, en leur apprenant à confectionner ce qui est nécessaire pour leur entretien; c'est là qu'on leur enseigne l'amour de l'ordre, de la propreté, et qu'elles reçoivent les premières notions des devoirs qui font la femme chrétienne. Le second et le troisième étage renferment des dortoirs spacieux , aux deux extrémités desquels sont les cellules destinées aux maîtresses chargées de surveiller les élèves. »
Je dois compléter cette description, si pleine d'intérêt, par quelques nouveaux détails.
L'éUdblissement n'admet que des orphelines de père et de mère, ou des orphelines, soit de père, soit de mère seulement.
Les enfants sont reçues de sept à dix ans; elles sortent de rétablissement à dix-huit ans.
Quelques*unes se placent comme femmes de chambre ; le plus grand nombre travaillent comme ouvrières ou rentrent dans leur famille pour en être le soutien.
A la fin de 1859, rétablissement comptait 62 élèves ; 40 environ ne payaient rien; des personnes charitables paient 12 fr. par mois pour les autres, destinées à remplacer les premières au fur et à mesure de leur sortie.
Le costume des orphelines se compose d'une robe de tissu bleu rayé de blanc; d'un camail de même tissu, en hiver ; duncamail de calicot blanc, en été; d'un chapeau de paille, abords rabattus.
Ce costume, que tout Grenoble sait par cœur, révèle la pauvreté et commande l'intérêt. Lorsque les orphelines paraissent dans les rues de la ville, marchant à la tête d'un convoi funèbre, il n'y a personne qui ne se sente attendri.
Les orphelines possèdent aujourd'hui quelques rentes sur l'État ; elles perçoivent quelques locations ; elles touchent 500 fr. de subvention du département et 500 fr. de là ville ; enfin les prix de pension payés par des personnes charitables leur composent un article de recettes dont le chiffre est très-mobile.
Ces revenus réunis ne représentent pas au-delà du cinquième de la dépense annuelle de l'établissement. La part de la charité privée a donc besoin d'être bien grande encore. Aidée par le travail des enfants, par l'assistance aux enterrements, aimant à compter sur les sympathies des habitants de cette bonne ville de Grenoble, qui ne lui ont jamais fait défaut, espérant des libéralités, se confiant à la divine Pro-
vidence, qui lui a doimé tant de marques yisibles de sa. protection , la maison des orphelines continoe son actiom salutaire; elle accomplira d'autant plus de bien, qu'elle disposera de plus abondantes ressources.
Le 29 décembre 1859, je recevais la lettre suivante :
« La communauté des religieuses de Notre-Dame de Sainte-Marie , directrices de rétablissement des orphelines de Grenoble, a Thonneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'elle vient d'éprouver en la personne de leur chère sœur et supérieure
« Catherine-Suzanne Repeijlin, en reUgion sœur Chantai.
K Décédée le 28 décembre 1859, à deux heures de l'aprèsmidi, à Tàge de 68 ans.
<c Elle s'est endormie dans la paix du Seigneur. »
La sœur Chantai était bonne, douce, bienveillante ; douée d'une piété éclairée et d'une haute raison, elle présidait i la direction de l'établissement des orphelines avec une sagesse servie, en outre, par une longue expérience. Elle était dans la maison depuis sa fondation.
La sœur Chantai était ma parente; elle aimait ma famille. Personne plus que moi n'a déploré la fin prématurée de celle qui reçoit aujourd'hui dans le sein de Dieu la récompense de ses vertus.
Je complète ce chapitre par la liste suivante :